CHAPITRE XIX
Là plut pc^rilfeiue aveiitur<ï de don Quichotte, et la plus heureuse et gtorieuseponr lai.
Nos aYenluriers marchèrent un quart de lieue sans se rien dire^ mais Sanchci faisant un étrange soliloque. De temps en temps il criait comme un homme qui se sent tout brisé, et, «lu moindre faux-pas de sa jument : Aïe, soupirait-il, selon les secoqsses, tu as voulu t'cnrôler, pauvre sol, il faut faire la campagne. Le vin est tiré, il (aut le boire; et il faut le p^jer, qui est pis, bon ou mauvais. Qu'est-ce qu'il y a?aen^anda don Quictiottc. Rien, monsieur, rien, reparti iSancho : je parle à ma jument. Ne me crois-iu point capable de ^entretenir, dit don Quichotte? aimcs-tu mieux parler à une bôle? Je lui faisais une leçoq, répondit Sancho, et elle en a besoin. Il me semble, dit don Quichotte, que tu as l'air chagrin. C'est que le temps se couvre, répondit Sancho, et il n'j a
Sue le soleil qui me réjouisse. Patience , it don Quichotte, nous verrons combien cela durera -, et il prononça ces paroles d'un ton qui donna à penser à Sancho.
piles-moi , je vous prie , chevalier, continua-t-il, avez -vous lu beaucoup de livres d^ chevaliers errants , et savez- vous leurs manières? Jo n'en ai pas beaucoup lu, monsieur, répondit Sancho. Avezvous pris garde , dit don Quichotte, qu'ils ne vont pas toujours de compagnie, clique chacun va de son côté à ses aventures? que douze des chevaliers delà Table-Ronde étant partis ensemble pour aller en quête de Lancelot du Lac, ils se séparèrent tous les uns des mutres, avec serment de -ne revenir d'un an , à moins qu'ils n'en eussent des nouvelles? Si je ne l'ai pas lu, répondit Sancho, je lo sais à cette heure. Bon , dit don Quichotte. Je vous dis donc aussi, ajouta-til, qu'ion ne saurait se tromper en imitant de pareils modèles , et que je trouve à propos de m'en aller de
mou c<Mé, et vous du vôtre, et la bonne on mauvaise fortune nous rejoindra quand elle pourra. Et il observait Sancho pour voir sa contenance. Mais lui, sans s'éionncr, et sûr de son fait, demanda aussi à son maître s'ils exécutaient tout ce qu'ails disaient dans leurs serments. Relie demande! répondit don Quichotte; ooi, quand ils ne l'auraient pas juré. Ils étaient donc gens de parole? dit Sancho. On le croit ainsi, répondit don Quic^iotte. Et si cela est, monsieur, dit Sancho, comment pouvons-nous nous séparer après nou> être donné parole de ne nous quitter d'un an? Don Quichotte réfléchit quelque temps, et Sancho continua : Qu'en dito^ vous donc, monsieur? les chevaliers d'autrefois etaient-ils plus gens de parole que les chevaliers de nos jours, ou les chevaliers de nos jours ont-ils des privilèges pour fausser la leur ? Don Quichotte était plus fâché qu'il ne disait de se voir confondu par l'argument de Sancho^ et il se serait repenti de lui en avoir tant appris, si la gloire ne lui en fût acquise. Ëb bicnl lui dit il : combien y a-t-il que nous sommes résolus de partir? Il j a environ onze mois, plus ou moins, répondit Sancho.
Nous avons donc encore un mois k demeurer ensemble ? dit don Quichotte. £t entre vouloir et faire n'j a-t-il point de diffé^ rence, monsieur? Tout entière,. répondit don Quichotte. S'il y ^ , dit Sancho , onze mois que nous sommes résolus à partir, il n'y a que quatre ou cinq jours que nous l'avons fait, et par conséquent comptez, s'il vous plait, combien il reste de Pannée : car pour moi je ne sais point la rusmétiquc. Don Quichotte allait répondre^ mais il \it une épaisse fumée dans le chemin, et, regardant Sancho, il lui dit : Je ciPoisquc voilà une aventure. Vous avez eu la vùlrc
ce matia » c^ à mm d'entMfirendre celleci. La faméo est graHde, répondit Saocho, et raventure serq peut-être assez grande pour nous deux. Vous o'étes-pas en humeur pour les ayentures, repartit don Qaichotte^ et à chaque jour suffit son mal; raais^ en un mot, Toici la mienne^ je Padopte, et vous en serez témoin. Hé, monsieur, ditSancho, Voulei-Tous entre*' prendre cotte avenlore sans savoir ce que c^cst? Nous y «vons déjà été si souvent attrapés, que joue voudrais point m'y fier. Et moi je m'y fie, r-épliquadon Quichotte. Il faut que ce soit là la terre del Fuelgo (du feu), cootinua-trtt après avoir un peu rêvé, celle que le gi^nd Magellan a découverte de nos jours. Combien y a-t-il que nous sommes partis? demandat-il. Cinq ou six jours, répondit Sancho. €e n'est donc pas cela, repartit don Quichotte.
N'avez-vousrion là pour prendre hauteur?
Si fait, dit Sancho : voilà mes jarretières, elles ont bien mesuré d'autres choses. Mais mon maitrc , ajouta Sancho, voyez-vous bien la flamme qui s'élève avec- la fumée? Gela m'a toute la mine d'être une des portes d'enfer. Entendez-vous bien le sabbat qu'on y fait? et il y aura une centaine de diables qui ne vous marchanderont pas.
fit moi, crois-tu que je les marchanderai ? dit don Quichotte : je les attaquerai, fussent-ils cent mille. Si tu n'en veux pas être, tiens-toi à l'écart, et, si par hasard je péris, mon cheval, mes armes ^ l'argent (|Ue je porte, tout est à toi. Adieu : tu vas voir si je sais jouer des bras, et tu jugeras toi-même si je suis digne d'avoir un chevalier ei;rant pour écuyer. J'en suis , j'en auis, mort nom de diable, s'écria Sancho : mon maiti^ ne périra point sans moi. Allons, meurent les traîtres! Adieu Thér(!se, adieu mon fils, adieu Sanchina; tenez-vous, gaillards : mes affaires sont bien avancées. Us continuaient toujours leur chemin, et entendaient un bruit terrible; quand ils furent aasçz proches, ils virent quantité de gens enfumés dans un perpéiuel mouvement, qui, séparés pardiverses troupes, traînaient les uns de terribles poids de métal, les autres donnaient alternativement de grands coups sur do gros morceaux de même matière, et faisaient rejaillir de ttus eôlés mille étincel-
les de flammesJ Un peu plus loin un torrent se précipitait d'une montagne, et ' faisait un canal dont les bords noirs et stériles étaient dépouillés d'arbres et d'herbes, et tout cela avait un air épouvantable. Le canal ressemblait au Gocyte, et le reste, avec quantité de fournaises enflammées, paraissait un raccourci de ces tristes et effroyables lieux oh 1^ colère du ciel exerce sa vengeance. C'est ^insi que don Quichotte -en parlait à lui-même ; mais, y trouvant encore plus de matière à signaler son courage, bien loin de s'en effrayer : Sancho, dit-il , cette aventure m'attend, le te prie en ami et t'ordonne comme ' ton maître, de ne pas bouger de ta^lace. Si par hasard quelque démon , redoutant mon épée, s'échappe de ton côté, je te Pabandonne; mais p'est à moi seul à qui il est permis d'entrer là-dedans. Je le veux, répondit Sancho , puisque vous me Tordonnez ; mais, mon cher maître, c'est folie que de tenter cette aventure : je gagerais bien ma tête, qui est le gage d'un fou, qu'il n'y a là-dedans qu^ncbanleurs et que diables. Au moins ne vous y fourrez point sans dire abrenuntio. La précaution est bonne , dit don Quichotte, et, si j'avais bien fait, j'aurais consulté la sibylle d'Erythrée. Eh bien l monsieur, attendez que nous l'ayons consultée, repartit Sancho, et nous y reviendrons après. Non , non , dit don Quichotte : mon cœur me servira de guide, et l'épéc que je porte me saurait bien faire jour en des lieux plus sombres. Adieu, ami : embrassons-nous.
Monsieur non cher maître, dit Sancho, qui croyait que ce fût le dernier adieu, je no vous embrasserai point que vous ne me juriez, foi de chevalier, que vous reviendrez. Et à ces mots il se mit à pleurer tendrement. Va, va, répondit don Quichotte, tout est entre les mains de la fortune ; elle me mène et me ramènera : elle en a bien ramené d'autres. Ils s'embrassèrent, et don Quichotte, ayant donné sa bénédiclion au triste ècuyer, commença à s'affermir sur les étriers, embrassa son êcu , et, serrant sa lance, donna la visière baissée jusque dans l'entrée de cet affreux manoir. Le premier objet qui se présenta à sa va* leur, ce furent trois dogues enchaînés en- I sojuble^ quigardaiout laporte^ etquis'èlau-
cèrcot aussitôt contre lui. Don Quichotte méprisa d'^abord le cerbère , comme indigne .de ses coups; mais, croyant faire un service à tout le monde de rendre rentrée des eufeis libre ^ il les perça à coups de lance, et défia tous les démons. Its^en vit dans Tinstant une douzaine sur les bras; et loi, redoublant de courage, les attaque, lespousse, les écarte^ les met en fuite : Où allez-Tons^ lâches? leur cria-t-it Arrêtez, brigands! Pai tué voire garde, et vous n^avcz pas le cœur de la venger. La plupart des démons, retranchés, jetaient de loin des marteaux, des tenailles, des barres de fer enflammées; d'autres prenaient des charbons ardents dans leurs fourneaux , et les jetaient à pleines pelles sur notre héros; mais il était intrépide : la bonne fortune lai servait de bouclier, et, si Rossinante l'eût secondé, tout Penfcr était déconfit. Où eS'tu doncPluton? demandait-il; où tecaches-lu, Minos? qu'es-tu devenu Rhadamante ? Quoi 1 un seul chevalier s'empare de voire domaine, et vous n'osez le défcndca l Holà, canailles, dit-il à ceux qu'il attaquait, qu'on m'amène tout à l'heure Proserpine : c'est le seul moyen d'avoir la paix. Qu'on mette Ixiou elProméthécen liberté, et celle troupe infinie de malheureux qui gémissent dans les antres noirs, ou je jure, par celle qui m'anime, que \q taris le Styx et le Phlégéton, et que je ne sors point d'ici que je n'aie détruit non seulement vos remparls de fond en comble, mais encore tout vo^ tre sombre royaume. Cependant il n'avait pas d^cspacc pour se servir de sa lance, et tes ennemis s'en garantissaient en se tenant dans des lieux étroits, ou en montant jusqu'au toit, d'où ils faisaient pleuvoir sur lui tout ce qu'ils pouvaient attraper. Le combat ayant duré plus d'une heure , enfin Rossinante commença à s'effrayer de cet horrible tintamarre, et le feu qu'on ne cessait de jeter incessamment l'ayant tout couvert, il s'enfuit à toute bride, sans que don Quichotte le pût retenir. Il en fut mieux le maître quand il se trouva dehors, et, comme il se vit plus au large, il continua d'exciter les démons par les plus
f)iquantes injures dont il put s'aviser; et es démons acharnés commencèrent aussi à rcparalti*e avec dos fourches de fer et
d'autres instromcDls qa^ils avaient en le loisir de ramasser. Ils viennc^nt en troupe fondre sur notre héros, qui les attendait; et lui fond sur eux avec une fureur incroyable. Il en pensa percer deux ou trois de la lance ; mais ils s'esquivaient en se jetant par terre. H les bouleversa presque tous, et, les croyant imiiénétrables de ce quHI les voyait se relever sans blessnrc, il songea de quelle manière il en pourrait venir à I>out. 'Pendant qu'il y pensait, Sancho, qui le croyait perdu, s^apprcnditit pour voir s'il n'en pouvait rien découvrir, et les démons, qui le virent paraître armé, à cheval, et la lance au poing comme don Quichotte, s'imaginèrent qu'il y en pouvait avoir encore d'autres, et que c'étaient des troupes qui voulaient les enlever à cause d'un meurtre qu'ils avaient commis quelques jours auparavant, lis rentrèrent tous effrayés dans la forge, car c'en était une, et de là, se jetant les uns dans Teau, d'autres en des endroits impraticables , ils se cachèrent si bien , que don Quichotte ne put les retrouver. Sancho aperçut ceux qui étaient dans l'eau, et qui tAchaient de gagner l'autre côté, et il dit à don Quichotte : Mon maître, lesdiiblés se noient, l'affaire est faite. Don Quichotte élaii dans une si grande fureur, qu'il fit trois ou quatre fois le tour delà forge, cherchant partout une entrée, car ils avaient barré la porte en s'enfuyanl, et, apercevant un des forgerons qui se sauvait dans un petit bateau sur le canal: A moi, Caron, à moi! que je passe '.c'est l'ombre d'Achille ; je ne donne passculement un denier, je le donne dix pislol«. Le forgeron ne tourna seulement pas b tête, et don Quichotte, de colère, fil ^^} ce qu'il put pour passer à la nagej ma» Rossinante s'y refusa. Il ne cessait de le talonner incessamment , il l'animait de h
voix, lui faisant des caresses et des menaces, et il n'aurait pas quitté prise, s'il n'eût passé un paysan à qui il demanda s'il n a* vait point trouvé les démons de cet enfer en son chemin. Ce sont bien de vrais démons d'enfer, comme vous dites, idoB' sieur, répondit le paysan, ils commc|le|j* tous les jours quelque meurtre ; m^^^^^ sent bien loin, ils courent toujoucs; j ^'" ai trouvé dix ou douz« qui s'eafoiei^i , et
ils sont à cette hcnre au milieu de la forél^ où il n'y a que le diable qui les puisse trouver. Mais tous n'éf icz guère pour les prendre : vous n^avez là qu'uu de vos camarades, et ils sont plus de trente, sans compter quantité de vauriens qui les viennent voir tous les jours. C'est assez, mon ami, dit don Quichotte. Vous pouvez dire partout que le chevalier des Lions a dé-
truit les démons et leur retraite. Et, dés qu^il vît qu'il n'y avait plus rien à faire davantage, il se relira; c'est de la sorte que finit une des plus grandes aventures qu'il ait jamais eues, où, sans avoir tué que trois chiens, il fit des prodiges de valeur dignes de 1^ plume d'un Homère et d'un Virgile.