CHAPITRE XX
Oii il est parlt' Je la rencontre cpie liront don Quichotte et Sanchn du page Je maJauie U docheaae, et
deTentrctien qiiUls eurent ensemble.
Don Quichotte était si transporté, qu'il n'avait pas pris garde à Sancno , ni entendu les paroles qu'il avait dites; et le bon écuyer, voulant se réjouir à l'occasion de la victoire, lui cria : Arrêtez, arrêtez , chevalier; vous avez encore un ennemi.
Don Quichotte, qui avait haussé la visière pour prendre de l'air» tourna la tète , et, ayant pris du champ , s'en allait les yeux étincelants rencontrer le téméraire qui le provoquait au combat. Mais Sancho , qui s'aperçut bien qu'il ne le reconnaissait pas , se relira à l'écart , et lui dit : Monsieur don Quichotte, voulez-vous envoyer Sancho en en fer , comme vous avez fait tous les diables? Et que ne parles-lu donc? dit don Quichotte ; lu sais bien qu'il y a des temps que je n^entends pas raillerie. Par ma foi, dit Sancho, vous êtes effroyable comme le dieu Mars , mais vous êtes cent mille fois plus brave. Je vous ai vu faire des choses dont je défierais le pape, et je m'imagine que vous avez fait là dedans un beau carnage. J'avoue , dit don QnlchoUe , que jamais chevalier errant no s'est vu si favorisé de la bonne fortune; dans l'espace de deux heures qu'a duré notre combat , il n'y a pas eu le moindre vide. J'ai eu à faire è une troupe de démons enragés , mais pourtant assez lâches pour n'oser tenir pied. {I n'y a pas dans tout l'eofcr un seul instrument de ceux
dont ils bourrellent les âmes qu'ils niaient employé pour l'attaque et pour la défense; et c'est une chose horrible avec quelle force ils lèvent des poids plus pesants qu'eux , avec quelle vigueur ils les lancent. Je m'en suis vu tout couvert , mais non pas accablé, et, si Bossinantt avait voulu tenir tète, le Royaume de Pluton ne serait plus qu'un dC'sert. J'ai eu tort; je devais descendre de cheval , je les auras attaqués dans leurs t'etranchements , eti, leur coupant le passage, ils étaient tous à ma merci. Et Dieu sait Ibquartier que vous leur auriez fait , dit Sancho : il faudrait élre de bonne humeur pour pardonner k des gens qui nY'pargnent personne. N'avez-voos point vu Parafaragaramus parmi les autres? Non, répondit don Quichotte; ce n'est là qu'une des entrées du Tartare : apparemment la cour de Pluton en est bien éloignée, et les enchanteurs y étaient. Est-ce aujourd'hui jour d'audience? demanda Sancho. En ce pays là, c'est tous les jours et à toute heure, répondit don Quichotte, parce qu'on y vient incessamment de toutes les parties du monde. Il n'y va pas de chrétiens , au moins , dit Sancho ; car tous ces gens-là ne sont-ils pas niâhomélans? Ils n'ont nulle religion, répondit don Quichotte. Et qu'est-ce donc, monsieur, que ce peuple-là? demanda San* cho. Ne sais'tu pas, répondit don Qui-
392 DON QUICHOTJE
cbottc^ le partage ^i ^e fit autrefois dç l'Univers; que Jupiter s^empara du cipl, dont Vcmpire appartenait à Salurnc, son père ; que Neptune cul celui de la mer , et Pluton les enfers, qui contiennent un terrible espace dans les entrailles de îa terre? Vrairpenl je n'en savais rien, ditSancho^ et M. le curé n^en dit jamais un mot dans ses sermons. Ce n'est pas là un sujet pour la chaire, répondit don Quichotte j ou y parle de choses plus sérieuses et plus importantes, et les seules à quoi il faille ajouter foj. JemVn tiens donc aux sermons, dît Sanebo; tout le reste m'a bien la mine de n'être que des fables. Je n'en jurerais pas, répliqua don Quichotte ; cependant que n'en disent point Homère , Virgile, Ovjde, tous les poètes grecs et latins, et ifiillc autres gens de ce mérite, qui se sont rendus célèbres à la postérité par un nombre infini d'écrits? Mais n'auraîsjc rien k oranger? dci^tanda don Quichotte; nous spmpes bien (alignés aujourd'hui , et les forces ne se remplacent uue par les aliments. Cpminent, réponait Ss^ncho, les chevaliers errants songent-:ils à. manger? Non pas quand ils ont d^autres affaires, repartit don Quichotte. Ma foi, dit Sanqhp, je me suis aWndonné h la fortune $ur >otre pprQJe ^ et ppur tous les biens du monde je ne porterais pas de provisions; je n'irai pas par friandise offenser un or dre qui ne pardonne rien , et je verrais là crever cent chevaliers, au moins de faim, c|uc je ne Içur donnerais pas un sou. Bon , bon, cl ne savent-ils pas les règles? Pourquoi s'}' sout-ils mis, s'ils ne veulent pas les suivre? J'ai faim, je ne mens pas, dit don Quichotte 4 et je donnerais bien do l'argent d'un morceau de pain. Appelons Parafaragaranous , dit Sancho ; il est à cette heure de nos amis , il ne nous refusera pas pour si peu de cho$c. C'est toi , dit dop Qqiçhottc, qui as fait l'accoiumodemenl , c'çs( à toi de Tinvoquor. Sancho s'éloigna de sou maître en lui tournant le dos , et ^e mit à crier : Holà l la fleqr de nos amis, I seigneur Parafarag^ramus ! Il prononça ce dernier mot comme s'il cifkt eu la bpuche pleine^ et don Quicliollc lui dit: Il ne l'eu leQ4ra jamais de la oianière q^ue tu lui parlc:i, 3(\pcho. Oh que si, ré
En môme temps il se rcuTorsa |a téOen arrière, le bras droit eu arc, comme s^ii eût porté une bouteille à la bouche , et il fut quelque temps en cette posture. Qu'estce? demanda don Quichotte; te trouvestu mal? on dirait que tu bâilles. Ne prenez donc pqint garde à cela, monsieur, dit Sancho, çc n'est rien. N'est-ce point que tu bois? dit don Quichotte î t|i fais comme si iu haussais la bouteille. Pour moi, cela ne lire pas à conséquence , répondit Sancho. Ma foi, monsieur, dit-il, en se re- .inctlant en même posture, et y demeutaot quelque temps, rcnchanteur est honnête homme et bon vivant. Est-ce que t& as quelque chose, Sancho? demanda don Quichotle : si cela est, ne me tiens point le bec dans l'eau. On ne peut l'avoir tous deux à la bouteille tout d'un coup, répondît Sancho. Oh! tenez, continua-t-il après avoir repris haleine, et remerciez Parafa ragaramus. Roire est qi^elque chos^ , dît don Quichotte en prenait la bouteille, mais cela n'apaise pas la faiip. Allons donc, dit ^ancho , il f^^ut vjdçr ici le sac ; mais vpt|s nc^manqucrez pgs une autre fois de dirp qu'il est honteux «^v^x chevaliers errants de porter de quoi manger , et moi je vQus laisserai dire, et boirai et mangerai à bon comple; vous aurez la gloire de ipourir de faim comme un véritable chevalier errant 1 et nioi la honte de me rassasier comme un véritable manant. En môme teqips , Sancho tira un quariier de pain blanc cl une cuisse de diade , et ils se mirent à mange^ , comme si le public n'eût point eu besoin 4^ leur secours.
Avouez donc, monsieur, dit Sancho à son maître , que s'il y a de la hoate à porter des provisions , au moi^s il y a du profit. J'en demeure d'accord, répondit don Quichotte , mais il ne faut pas que cela paraisse. Non , non , reprit Sancho -, il vaut mieux ne rien porter du tout , et paraître maigre comme v^n pic et décharné comme u|i saueletle. Vraiment il ferait beau voir uu cMQvalier gras à li^rd Iqn ^ moquerait hiea. 4? lMi.« tout le mo9^<^ l'appellerait ventre àsoupc! Il faut être d'upe lail|e légère , n'avoir que la peau et les os , les }ett\ cnfopcés, \oik joues creuses; mais aussi g^ve que le feu n'y prenne , que le
pîpn4it-il> et guis il devine les inlentioDS. [ycat ua VQits emportai I^ ca^is là do
bttnneg^ Sancbb» dit d<m Ooichoite. Et vous 6D avalez éeipeilleQres, repartit Sancho; YOttlex-TOiis enterrer la boiiteille, pour vous dépêcher de lui arracher ainsi l^ainedu cerps? Atteude?^ attendez^ monsieur ; cQfnroe je serais puni du meurtre ^ 4)lant as^staut, il faut autant que je sois participant. Tiens 9 Sancho» achève, dit dan Quichotte. Grand merai, dit Sancbo; vous lui avez donné dans le cœur 9 il ne faut pas la presser, beaucoup pqmr Pache* ver. Sancho plia bagage^ et ils moqtérent à cheval, s'ils en étaient despendus. A l'entrce du graqd chemin > ils trouvèrent un jeune homme bien monté qui leur demanda si ce n'était pas là le chemin pour aller en td endroit qu'il nomma. Sancho regardait le cavalier, et croyait le counattre. Monsieur, lui dit-il, n'ôtesrvous point un des pages de madame la duche«)Se?«Oui mouaiour , dit le page ; Est-ce que vous connaissez son excellence? Qui, oui, nous nous ox)nnaissons bien , dit Sancho ; il y a longtemps que je suis do ses amis^ et j'ai raison de croire qu'elle est de mes amies. Hélas ^ monsieur, dit le page, je vous demande pardon , vous êtes le sei-i> gneur Sancho Pança, et, si cela est, il faut que ce soit là monseigneur don Quichotte delà Manche. Le pagedcscendit de cheval, ctallaembrasserla botte dcdon Quichotte, sans vouloir jamais le laisser descendre^ quelque effort qu'il fit. Monseigneur, ditil , quelle joie auront messejgncurs d'apprendre une si heureuse rencontre l Hélas ! on avait dit que yoas ne vouliez pluf chercher des aventures, et oaia les mettait nu désespoir^ on disait môme pis. fit quoi? demanda Sancho. Oh vraiment, une chose étrange, répondit le page ; je n'osei'âis le dire. Mais quoi donc ? dit don Quichotte, que j'étais en prison ? Bien [us , répondit le page. Que nous avions été ballus? dit Sancho. Encore pis, dit le page. Et quoi donc, monsieur? repril don Quichotlej ce n'est pas que nous^ ajons été baiinis du royaumt^? Beaucoup pl^s horrible qu^ tout cela , répondit le page. Qm noas avions été mordus d'un chien enragé ? demanda Sancho. Non , i^pondit il. Estrce, demanda don Quichotte, que. no^s nous étions faiis mahomélans? En vérité, monsieur, dit le page, cela est si honteux^ quç
je ni^oserais le dire en votre présence* Mort de ma vie, dit Sanoho, que peut-ce donc ,ètre ? Ce n'est pas que nous ayons pris la lune avec les dents , que nous avions été fouettés par les rues, que les loups nous avaient mangés , ou que noua volions sur les grands chemins? Mon pas, monsieur , dit le page. Dieu vous en pré-* serve 1 Dites- nous , je vous (trio , ce que c'est, dit don Quichotte; nous ne sau-» rions deviner une chose si extraordinaire^ et nous avons tant d'ennemis de tootes les sortes, que je m^assure qu'on fait do nous mille médisances atroces. Vraiment, ce sont bien des médisances en effet , re^ partit le page, il n'y a rien qui n'y pa* raissc. Sancho, qui s'impatientait, mourail d'envie do dire des injures au page. Et diantre, monsieur, dépéchez, lui dit-il; nous avons du chemin à faire , et il se fait tard. Je vous Taurais déjà dit, monsieur, si je ne craignais de*vous fâcher, répondit le page ; mais madame, qui voua aimo, et. qui considère monsieur le chevalier, ne me pardonnerait jamais si j'avais dit quelque chose qui vous déplût. Est-ce, dit don Quichotte, que j'avais enlevé Tinfanta? Non. Quej'avaisatteatésur la viodupape?
Non. CiQ n'est pas que j'eusse commis des impiétés et des sacrilèges? Oh I mon Dieu, non, répondit le page i vous êtes trop hou chrétien. Ah 1 ma foi, j'y suis, dit Sancho. Si je le trouve, l'avouerez-vous?Oui* mon«> sieur , je m'y oblige , dit le page. Par nsa foi, nous avons été bien longtemps, continua» Sancho; je no .sais à quoi je rêvais : n'est-ce pas qu'on dit que mon maître et moi ne sommes guère sages? Non , non , monsieur, ce n'est pas tout à fait comme cela. Je ne sais donc plus ce que ce peut être , dit Sancho , et je quitte ; j'aimerais autant être mort... C'est cela , monsieur « c'çslceia! interrompit le p«ige. Comment c'est cela ! dit Sancho , et je n'ai rien dit. Pardonnez-moi , dit le page ; vous dites quje vous voudriez être mort , et on disait que cela était aussi. Quoi ! on disait qise nous étions morts Préparait don Quichotte» Oui, monsieur? et tout le monde en était dans la demiéFc afUiclion , dit le page. H n'y avait pas jusqu'à madame Rodriguez qui no fut assez folio pour en pleurer. Que je lui sais bon gré de son affection 1
su
DON QCICHOTTB.
reprit doD QaichoUe. Ibis , nonsieDr , TOUS avez été longtemps à nous Taire iangoir pour ce pauvre mot : csl-il si bonleax de mourir? Oh l moosieur^ repartit le page , madame ne veut pas qu'où dise des ordures , et ^ni aurait prononcé ce mot-là chez elle , il Taudrait Faire son paquet. Eh! monsieur y dit Saneho , cela n'est pas si mal imaginé; on ne saurait dire une plus grande injure h un homme que de dire qu'il est mort. Borgne, boiteux , bossu , ce sont là de petites choses , et la mort comprend toutes sortes de maux. Orrh, monsieur, deroanda*t-il au
rge , combien y a-t-il d'ici chez madame docbosse ? Sept lieues, répondit le page. Et quand y serez -tous de retour ? dit Sancho. Apres -domain au sr)ir , répondit-il. Voudriez- vous bien vous charger d'une lettre pour sji grandeur? demanda Sancho. De bon cœur, répondit le page, et de dix si vous voulez. Attendez là un moment , je vous en prie, continua Saucho ; je vais revenir à vous. Il tira don Quichotte à Técar! , lui dit qu'il avait une lettre sur lui toute prête, et lui demanda s'il lui conseillait de l'envoj'cr. Voyons-la, dit don Quichotte; veux-tu me vendre chat en poche? Non pas^ dii Sancho^ mais elle est cachetée, et , si vous l'ouvrez , comment la recacheter ?Tuas raison, dildouQuichotlr, mais comment en juger sans la voir? Ils l'ouvrirent , et don Quichotte lut ce qui soit :
A VADAMB LA DCCIIESSB, A l'hÙTIL DB SA COUBOXNB.
« Il y a si longtemps , madame la duchesse , que nous n'avons ou Thonneur de nous écrire , ni moi à vous ni vous à moi, que je m'imagine être en l'autre monde, où monsieur le curé dit qu'on n'a point afTaire avec les gens d'ici. Quant à moi , je sais bien que vous dire là desius : c'est qu'il n'y en a pas de plus empêchés que ceux qui tiennent] la queue de la poêle. Votre hautessc saura donc que je suis armé chevalier, et armé jusqu'aux dents, et, ma Toi, ce n'est )>ns pour des
Erun(*s. Si j'ai de l'honneur, il mecoi^te on ; je Tqi bien acheté ce qu^il vaut.
Enfin j'ai désarmes toatcslaiidiaoles i ves, un cheval qui s^a|ipelle Fbnqaioe, une lailce et tout le reste , jusqu'à naon enchanteur; et la mcilfeore marque de chevalerie , c'est que les horions commencent déjà à pleuvoir mena comme grêle.
En faisant la veille des armes, j'ai commencé par tuer don Grougnard : apparemment que vous le connaissez, par rapport au nombre infini d^enchanteorsqoe j'ai vus diez votre grandeur. Ces diableslà me persécutent comme des mouches. Je n'ai pas eu le pied dans la chevalerie que je croyais attaquer deux cav^iers, cl c'étaient des magiciens d'une étrange figure, qui se disaient de la maison d'Aulrîche. Mon maître, monseigneardon Quichotte de la Manche, chevalier des Lions, qui en était témoin , vous dira que je fis merveilles ; mais un de ces magiciens me prit en trahison, et me sangla un coup de massue sur le haut de la tête , qui me jeta les quatre fers en haut. Si vous avez quelque onguent contre les enchantements, envoyez-le moi vite, je vous prie, là où je serai , car je vois bien que ce n'est pas besogne faite, et que ces diables- là sont acharnés sur ma peau. Je vous dis , madame la duchesse , que nous voilà en campagne, monsieur don Quichotte et moi.
Si vous écrivez à ma iemme , bouche dose sur tout ce que je viens de dire , parce que je veux la surprendre quand je serai fils bâtard d'empereur : ce qui n'est pas difficile, à oe que dit mon maître lui-même; peut-être qu'alors je serai bien aise d'en avoir une autre; pour ne pas faire déshonueurà mes parents. Adieu donc, madame; tenez- vous joyeuse. Pour moi, je ne cesserai de vivre et de mourir l'esclave de votre hautesse, jusqu'à ce que je puisse me revoir auprès de votre beauté.
« Le chevalier don Sancho Pança. »
La lettre lue, don Quichotte dit qu'il ne lui conseillait pas de l'envoyer comme elle était ^ parce qu'il y avait trop de fautes, et que madame la duchesse s'en moque* rait. Nous nous connaissons de reste, elle et moi, repartitSancho. Il attacha aussitôt la lettre avec une épingle , faute de cachet, et la mil entre, les mains du page^ et.
voyant que don Quichotte était fàcbé de IrcdemaD ce qu^il n'avait pas^soivi son conseil > il la ] bonsoir.
redemanda, mais le page lenr donna le
et sY'loigna d'eux au galop.
CHAPTFRE XXI.
Secours que donna don Quichotte au sieur Valérie et à îa femme , maltraites par des scckVats.
En vérité, Sancho, dit don Quichotte, je t'admire en tout : il y a mille choses que tu devrais ignorer, n'ajfaut pas été trop bien élevé , et tu les sais pourtant tout aussi bien qu^un autre ; et toutes celles dont tu devrais ôtreparfaitement informé, parce qu'elles sont d'un usage commun , tu les ignores comme si tu ne faisais que de naître : car j'aime mieux croire que c'est ignorance que mépris. Et cela veut dire, monsieur? demanda Sancho. Que lu ne devrais rien faire sau^ ma consulter , dit don Quichotte. N^as-tu point de honte d'écrire comme tu fais à une duchesse , avec des familiarités basses qui sentent à pleine bouche le village, et de fades plaisanteries de bouffon de taverne? La, la, mon maître, ne méprisons point tant la besogne: je vousai déjà dit que Sancho écrivait comme Sancho, et on n'en doit pas attendre davantage. Mais Sancho étant chevalier, dit don Quichotte, il faut qu'il écrive comme chevalier ; qu'il y ait nonseulement du sens, mais encore de la dignité dans ses paroles. Et, pourvu que cela divertisse, répliqua Sancho, n'est-ce pas assez? Croyez- vous que ce soit là la première lettre que j'aie écrite à cette dame? En bonne foi, oui, nons nous connaissons bien tous deux : elle est contente des miennes, et moi des siennes.
Quand je serai fils d'empereur , je le prendrai plus haut : j'écrirai mon cousin aux électeur8,'et mon frère aux rois, et , en parlant de guerre ou d'antres affaires importantes, nous fourrerons là des paroles dorées. Ce sera aux autres à me divertir , et à moi de les récompenser : alors comme alors , et à cette heore comme à celte heure. Si j^étaia amoureux, je di-
rais que le soleil et la lune nesont que dés lanternes auprès de ses yeux ; que sa bouché est de corail et ses dents de perles ; que son teint est du caillé mélénvec des roses, et ses cheveux des boucles d'or tressé. Mais monsieur le duc ne le trouverait {leut-étre pas bon, et il en arriverait dn désordre ; nous nous ferions la guerre ^ mutin comme je suis, j'exterminerais tous les ducs du monde, et qui sait si le pape me le pardonnerait? Don Quicholteallaitré(K>ndre; mais ils se (rouvérent à l'en tréed'une montagne couverte do bois, où il crut entendre du bruit, et Sancho , descendant de;cheval, se mit a raccommoder sa selle, qui tournait, faute d'être bien sanglée. Tu m'attendras là , si tu veux , lui dit notre héros; sinon regarde le chemin que je vais prendre.
Sancho le laissa faire à tout hasard, les montagnes et les forêts n'étant pas tout à fait de son goût.
Don Quichotte, ayant pris les devants, avança du côté des bois pi n'y fut pas plutôt entré, qu'il vit deux hommes de fort mauvaise mine, qui, à sa vue, prirent la fuite. Il les appela^ ils ne répondirent point. Ils doublèrent le pas, coupant dans le plus épais du bois, où un cheval ne pouvait entrer. Après avoir bien tourné de tous côtés pour les découvrir, il se jeta dans un sentier qui le mena sur le bord d'une roche escarpée , d'où, regardant en bas, il aperçut une femme attachée à an arbre, les cheveux en désordre, ses habits déchirés , et d'autres marqués qu'on lui avait fait d'étranges violences. Touché de compassion, il cherchait le moyen de des* cendre au bas de la roche pour donner du secours à cette femme, dont les gémisse* menls témoignaien l une doukur profonde.
An nomefit où il courait de (onfes parts y il crut entendre crier Sancho, et il s'arréla pour mieux juger d^où venait la voix; il voulait répondre^ lorsqu'il entendit distinctemeut : A vous I à vmis ! aux voleurs ! aux voleurs l A cette parole, don QuichoUe se tint alerte , observant s'il pourrait découvrir quelqu'un; et il vil presque sur lui un homme quis'cchappaii, et qui n^a* vait pu le voir, parce que lo chemin allait toujours en tournant. Demeure^ dit don Quichotte. L'autre voulut retourner sur ses pas; mais , se vojant presse par don Quichotte, qui le talonnait de près, il re- Yint à lui l'épée à la main. Cet hommt; ftvail tellement l'air d'un scélérat, que don Quichotte ne crut pas te devoir ménager ; il lui porta Un coup de lance qui lui perça le bras droit, avançant toujours sur lui pour lui faire passer son cheval sur le corps. Cet enragé, qui avait abandonné son épéc, ne pouvant plus s'en servir, lui tira un coup de pistolet qui ne fil que glisser sur sa cuirasse, et anima de telle sorte noire héros ^ qu'il résolut de ne lui Taire aucun quar> lier. Sancho arriva dans le même temps, et ce désespéré, se trouvant ertveloppé, tout blessé qu'il était, et la lance encore dans le bras, Tit de» efforis terribles, comme un homme qui se jugeait perdu et qui était déterminé h périr. Don Quichotte etSaucho, le tenant en état de ne {K)ui(oir échapper, Tarrélèrent, et l'ayant garrotté, le menèrent devant eux ; désqu'il s'aperçut qu'ils allaient descendre vere le bas de la roche, il se mit à faire des cris et des hurlements incroyables. Au bruit accourun^nt de loin trois chevriers, qui gardaient aux environs leurs troupeaux, et doû QuidKitle^ voyant qu'ils n'osaient avancer, les rassura en leur criant : Apfirocbcz, approchez : la bôle est prise. *lls regardèrent cet homme lié, le bras pendant et tout en sang, et dirent à don Quichotte : Vous avez Jà fait une belle capiitrc, monsieur: il y a longtemps que ce voleur rôde ici autour , et on trouve tous les jours des gens égorgés^ Ont-ils là quelqtie retraite? demanda don Quichotte. Oui, nioBSÎear,Tépondlrent-ils, la autour, dans un fond> et vous êtes dans le chemin. Et où est le reste de votre Gompagniei, demandéreal les ehlîvriers 6 don Q«ieh0tt6> le
DON QLICHOTTE.
prenant pour un prévôt. Ils ne sont pas loin, dit Sancho, mes enfants, et vous verrez demain ce bois-là/bien net, je vous en réponds. Les chevaliers se chargèrent de la conduite de ce misérable, qui^ tout lié et tout blessé qu'il était , leur faisait bien de la peine. Il voulut même s'aller jeter dans un précipice, et, s'il eu eût été plus proche, il Peut fait malgré eux, et les y aurait entraînés; mais ils lui donnèrent tant de coups^ et le lièrent si serré, qu'il ne pouvait plus se rCmuer. Ils arrivèrent tous en même temps au bas de la roche, où ils virent cette dame liée ; et à l'instant où doâ QuichoUe courait à elle pour couper Ses liens, il parut un ours, la gueule sanglante, dont la vue l'obligea de se tenir sur ses gardes. Toute la troupe en fut épouvantée, et Sancho, l'étant beaucoup pins qu'il ne le disait, se tiut tout auprès de son maKre, faisant néanmoins assez bonne contenance. Mais l'oulrs , effrayé de tant de gens, s'enfuit; don Quichotte voulait courir après, mais celte dame lui cria : Eh! seigneur, arrêtez!
c'est un de mes libérateurs. Don Quichotte s'approfha d'elle, et, se jetant à terre, coupa les cordes dont elle était attachée , en lui disant : Le ciel a pitié de vous , madame, et il venge en même teîiips l'ou- (rage fait en rotre personne : car je sols bien trompé si ce brigand n'est nu de vos assassins. Cette dame remercia don Quichotte avec beaucoup de reconnaissance, mais avec un air qui montrait bien qu'elle avait autre chose à souhaiter que la liberlé qu'il lui avait rendue ; puis jetant les yeux sur ce misérable, qui détournait les siens : Ah ! s'êcrla-t-elle, ôlez-moi ce monstre : il n'y a pas assez de supplices pour expier Thorircur de ses crimes. Don Quichotte le fit attacher au mêine arbre d'où il Pavait détachée, et elle, appuyée sur don Quichotte et jetant de §[randssonpirs, lui montra de la main un hoinmr bien vêtu et nageant dans son sang : Voilà, dil-ollc , le comble de tes ct^ihies, Inftme ! Quelle fureur Ta poussé à arracher lâ vie à ton maître? Ah! cher Valérloî ajouta-trolle -, ahl triste et tnàlhëureuse Ëugénib ! A ces pat-oies , elle se laissa tomber auprès du corps, maigre dbn Quieholte, qui la s«uteuai|7 et itH tarureut
tOttsnlcQx sans vie dibsi que isans mouTC* mefit. Don QtaicfaoUe et Sancho étaient bien eitibarratôé»^ et Sancho moaraitd'cn- TÎe d'achever le perfide cjili caussiii tant de matbeura; mais don Quichotte Ini représenta qn'it fallait bien ^'én doniitîr de garde, puIsquMl fiervil*ait si donner des éclaircissements. Un des chcTriets coomt promptcment à quarante pas de Ift, et apporta une tasse dVàtt fmîchc (|ui Ot revenir Engénie. Don Quichotte tâchait db la consoler, et lai donna quelques espérances ; mais elle faisait bien voir qu'elle nV rait plus rien à espérer, et elle répandait tant de larmes, et jetait tant de soupirsentrecoupés (le sanglots, que tous les speclatcurs en étaient dans une douleur pro fonde. Les chevrîers prièrent don Quichotte d'aller chei eux, parce qu'il ne restait pas une heure de jour, qu'ils le recevraient le mieux qu'il leur serait possible, et qu'aussi bien il ne faisait pas sfir dans ces bois, à l'heure que les voleurs s'j rassemblaient
On voulait mettre cette dame sur Rossinante, mais elle dit qu'elle fie pouvait se tenir, et on la mit en croupe derrlùrc don Quichotte. Les chcvriers Rrtnit danfe un moment une espèce de bt-antard, et, aj arit relevé le corps de Valerio , ils le portaient tous trois, prenant le devant pour montrer le chemin et pour ne pas aùffraeciter la douleur d'Eugénie par la tue d'un objet si pildjrable. et à qui ort voyait qu'elle prenait tant d'intérêt. Sancho était charge du Tolettr, et extrêmement embarrassé , parce qu'il s'agitait avec une tiolehce terrible , se jetant ^ar tertc et rlTusant de marcher. Si lé chevalier en eAt été cru, il l'aurait pendu sans allet- plus loin *, mais 'il passa heutensement deux choTicrs, camarades dès trois autres, qui s'en chargèrent, et le dirent suivre à coups de bâton. Au bout d'une demi-lieue, cette triste compagnie arriva dans un hameau de huit ou dix cabanes. On mit le corps de Valerio dans une chambre séparée , sur un lit, et cette dame affligée, soutenue de don Quichotte et de Sancho, entra dans une autre chambre, où une femme et une jeune fille , toutes deux propres et de bonne mine, vinrent s'offrir de la servir , pendant qu'on attachait le voleur dans
DO?f QUiCHOTlÉ. 3DT*^
une écurie, lilu tin mombnt la liaison fut remplie d'habitants dii village, et douQuîchotte, ajant su qu'ils n'étaient pas éloignés d'une petite ville , y envoya un des chévriers qui avaient Vu une partie de Pa'clidn, avec oWre d'àinencr des gens de justice. Monseigneu*-, lui dît un Vieillard, faîtes vcnit" un chirurgien aussi : il nie semble que le gentilhomme h'cst p. fi tt^ovi; c'est la quantité de blessures et le sali g qu'il a perdu qui le rendent si pale, avec l'évanouissement que lui a causé la faiblesse. Il est vrai, dirent les chevriers, qdc nous croyons l'avoir entendu soupirer en le portant. Pendant qu'Eugénie teccvait de petits services dont elle avait besoin des femmes de la maison, don Quichotte prit le vieillard, qu'il trouvait homme de bon sens, et le mena dans la chambre de Valerio, lui demandant s'il croyait qu'on dût visiter les plaies avant que le chirurgien fût venu. Je crois, monseigneur, que cela presse, répondit le vieillard, ne fûtce que pour élancher le sang , et il faut aussi tâcher de le faire revenir. En même temps on déshabilla Valerio, dont il fallût couper ou découdre les habits; et le vieillard lui ayant mis sous le ncz une essence qu'il portait sut* lui, il commença à jeter un soupir, et, comme on l agitait douccrtient, 11 ouvrit les y etix. Cegentilhotoméla n'est p:*s mort, reprit le vieillard, et un symptôme favorable pour lui , c'est qu'il ne crache point de sang. Bon courage, monsieur, bon courage, lui dit-il. Valerio le regarda et nb le connaissant point. Il demanda seulement si Eugénie était sauvée. Oui, monsieur, elle l'est, dit don Quîchoile , et elle li'a d'autl'e mal que le Vôtre ; et, si vous étiez en état de la voir, éc serait la plus grande joie qu'elle pût recevoir. Hélas! répondit Valerio, c^est la seule consolation que je puisse avoir cti ce ttiôndô, et ce tjiic vous me dîtes ttt'ch donne déjà une très grande. Le vieillard représenta qu'il ne fallait point faire tant parler le malade, et qu'après avoir examiné ses blessures on verrait s'il était eu état de voir cette dame. Don Quichotte le pria donc de se laisser visiter et de ne point parler davantage , et l'en pria au nom d'Eugénie ; et à cette invitation il répondit avec un grand soupir qu'on flt
EON QUICHOTTE
tout ce qu^oa voudrait. Oa lui trouva douze blessures, que le vieillard ne jugea poiut morlelles. Il mit sur les plus graudcs des herbes pilées^ et, après les avoir toutes bandées» il lui fit donner un trait de vin, lui conseillant de reposer une ou deux heures, pendant qu'on lui ferait un bouillon. Don Quichotte mourait d^inipatîence d'aller apprendre à Eugénie que le salut de Vaterio n'élait pas désespéré; maisSancbo, qui était plus zélé que discret. Tarait déjà prévenu, et, quand il demanda s'il pouvait entrer dans la chambre, ce fui Sancho lui-même qui la lui ouvrit. Approchez, monsieur, approchez, lui dit Eugénie : dans le malheureux état où vous m'avez trouvée, je n'ai pas senti tout ce que je vous devais; mais la vie de Valerio me fait retrouver toute ma reconnaissance.
Vous ne me devez rien, madame, répondit don Quichotte : votre salut et celui du seigneur Valerio sont l'ouvrage du ciel, et nous ne sommes que de faibles instruments dont il a eu la bonté de se servir. Il lui dit aussi l'élat où il avait trouvé Valerio, les paroles qu'il avait dites, et qu'un homme qui lui paraissait habile répondait de sa vie ^ mais qu'il n'était point à pro-
r qu'elle le vil si tùt, de peur que la joie se voir ne devint funeste à l'un et à l'autre. Eugénie consentit à ce que Ton voulut, et trouva, malgré son impatience, que ce qu'on loi disait était raisonnable. Sur ces entrefaites, les archers qu'on avait envoyé chercher arrivéreut avec un chirurgien et quelques gens de la maison de Valerio, qui venaient d'apprendre l'assassinat commis sur la personne de leur maître. Le chirurgien entra dans sa chambre avec (leux archers, pendant que les autres, avec leur lieutenant, étaient dans celle d'Eugénie, où venait d'entrer le curé du village. Valerio, éveillé par le bruit, demanda s'il n'j avait point mojren de
voir Eugénie. Le chirurgien dit qa'il allait voir ses plaies, et qu'ensuite od lui donnerait satisfaction. Il n'y troava rien de dangereux que le sang qu'il avait perdu, et dit que celui qui y avait mis la maiD avant lui devait être un homme da métier. Il n'ajouta presque rien à ce qu'avait fait le vieillard ; il fit seulement donner un bouillon, qu'on avait fait exprès, à Yalerio, et lui dit de prendre du repos, sans parler a personne; que le lendemain , en levant le premier appareil, on jugerait mieux de ses blessures , qu'en somme il crojait que le mal serait plus long que périlleux. Et , après l'avoir assuré qu il le verrait de temps en temps, il lui laissa deux de ses gens pour veiller auprès de lui pendant la nuit, et alla porter cette bonne nouvelle à Eugénie.
Quelques archers se rendirent à récurie pour voir le scélérat qu'on y avait attaché; ils lui firent cent interrogations, auxquelles il ne voulut rien répondre ; on lui orfril à manger, et il le refusa. Pendant qu'ils verbalisaient, le lieutenant dit à Engénic que le devoir de sa charge Tobligeailde l'interroger; mais que, ajant l'honneur de la connaître par sa qualité et son mérite , il ne le ferait que pour la forme, la suppliant de lui vouloir bien dire en présence de témoins comment l'action s'était passée. Don Quichotte, qui aimait laji»; tice , et non pas les formalités , qui sont» contraires à la profession de la chevalerie errante , lui dit, au nom de toute la coopagnie, qu'elle obligerait tout le momie de raconter son histoire , et que, connaissant un des assassins , il y avait apparence qu^elle connaissait aussi le sujet de leur fureur. Le curé lui fit la même prière, et, le lieutenant avant ajouté ^c ce récit donnerait encore plus de lumière et dV claircissemcnts , elle commença de la sorte.
Digiti:
DON QUICHÛTIB.