CHAPITRE XXIL HtHoired'Eogcpieet de Valerio
Je suis née dans le rojaume de Valence^ et je m^appelle Eugénie. Le marquis de Bedciuar , mou père , était un homme assez connu dans les dernières guerres et par ses actions et par le rang quMi occupait , et tous les gentilshommes de la province s^empressaient de servir sous lui , se faisant honneur d'apprendre le métier sous un homme qui avait la réputation d'être un des meilleurs maîtres. Parmi tant de cavaliers qui le suivirent 9 Valerio Portocarrero fut un de ceux qui se distinguèrent leplus, n'étant encore qu'aide de camp ; et , dès la seconde campagne, il eut un régiment sous les ordres de mon père , qui fit valoir son mérite à la cour, et demanda de l'avoir auprès de lui, comme son parent , et le plus propre à profiter de ses leçons. Pendant que Valerio signalai! sa valeur. Octave, son frère, sons prétexte de voisinage et de parenté, rendait de fréquentes visites à ma mère , et il ne fut pas longtemps sans me témoigner que j'étais l'objet de ses visites ; et , de crainte que j'en doutasse, il me déclara sa passion , et Ja signala par beaucoup d'emportements. Je souffris quelque temps sans vouloir m'en plaindre ; mais, contrainte par un homme qui m'obsédait , et rebutée de ses extravagances , je résolus de prier ma mère d'y apporter du remède. Je ne laissai pas de tenter auparavant d'en venir à bout moimême , pour éviter un éclat qui aurait pu retomber sur moi^ mais Octave était trop violent pour prendre des sentiments raisonnables. Je suppliai ma mère de rompre le cours de ses visites , ou de me mettre dans un couvent dont une de mes tantes est abbesse. Ma mère trouva plus à prppos d'aller à une de. ses terres -, et , sans rien dire à personne, nous partîmes , en laissant ordre à ceux qui demeuraiejat de dire que
nous reviendrions dans iqaelques jours. Je n'eus là que trois jours.de xclâche : ma mauvaise fortune me suscita un autre persécuteur, et d'autantplns à craindre, qu'avec un air plus modeste, sa recherche était appuyée d'un bien phis considérable. C^ètait don Pèdre , cadet de Valerio et d'Octave, qui , outre le partage de sa maison, avait eu cent mille ducats d'un de ses parents,, dont il avait acheté une terre à àeux lieues de la nôtre. Don Pèdre parait plus doux qu'Octave , mais il n'est pas moins dangereux ; et, comme il est plus insinuan t, il s'empara d'abord de l'esprit de ma mère, à qui il rendait mille respects et tant de petits services , qu'elle ne pouvait presque se passer de lui. Il fit quantité de parties (te plaisir où ma mère et moi étions toujours invitées, et j'avoue qu'il s'y prenait de si bonne grâce, que, quoique je n*eusse aucune inclination pour lui, je me trouvais pourtant capable de quelque complaisance. Ma mère se servit de cette circonstance pour me dire du bien de don Pèdre; et, après m'avoir entretenue de son mérite, de son bien, et de l'air dont il faisait toutes choses, elle ajouta qu'il lui avait témoigné beaucoup d'inclination pour mm, éi que, dans l'état de nos affaires, l'alliance ne lui déplaisait pas. Je trouvai d'abord fort étrange que don Pèdre songeùt à m'obtenir de ma mère plutôt que de moi-même. J'étais jeune, et je regardais ce procédé comme un artiCce qui m'offensait. En un mot, il ne s'en fallut guère que tont ce que je sentais auparavant de complaisance ne se tournât en dégoût. Je ne laissai pis de répondre à mamèré que je n'avais point de volonté; mais que la chose était si importante, que je ne croyais pas qu'on put prendre résolution sans en parler à moh père. CIlc repartit que c^était bien sou
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DON QCICHOTTB.
dessein , et qu'elle loi en allait écrire. Je la conjurai de ne se pas presser encore, el 4e trouver bon que, n'ayant jamais pensé à pareille chose, j'examinasse ce qu'elle m'offrait ayant que de m'y engager. Ma mère ne laissa pas d'écrire , me disant que je pouvais m'en rapporter à elle, et qu'eHe ne pensait qu'à taesintéréls. Dix ou douze jours s'étaient déjà passés sansqoë j'en tendisse parler d'Octave, et je m'en croyais défaite; maisi, ayant découvert où j'élais, H m'y suivît, sô*sle çrètelte de venir voir "mn rfère, avec qui il ne vivait pouk-tànt tei en lionne întcflligcnce, jaloui^ de ce qu\)n te lui aVait t^inéféré , pat la donation de^ cent mille dtacats. Il ine vint voir avec son frère , el ses persécutions recommencérentaussitôt, mais avec tant de violence,
}' ùc , pour m'en délivrer , je fus siir le poin l 'écouler les propositions de don Pédre. Il arriva heureusement pour moi, à cette époque, que ma mère reçut une lettre de mon père , par laquelle il lui mandait qu'il avait trouvé un parti pour moi dont die serait contente , et qui rie n\e dcplaSraît pas non pluS; qu'à là fin de h campagne il viendrait pour faire le mariage , et qa'dlle m'y disposât. Cela ne plut pas trop à ma môrc, qui avait toujours la même inclination pour don Pèdrej mats la déférence [u'ellc avait pour son mari , et l'esp^ance je lui faire changer de sentiment, loi firent prendre le parti d'entretenir doù Pèdrc jusqu'au retour du marquis de Bedcmar, k çui elle répondit qu'il était le maître , mais qu'elle le suppliait de ne s'engager ^ssi fortement quil ne put s'en dédire au cas qu'on trouvât mieux. Les recherches d'Oclave et de don Pédre n'élaient pas si secrètes qu'on ne s'en aperçût, et qu'on ne crût deviner ; et , parmi les dames du voisinage qui nous venaient voir, Gabriclle de iGonsalve, qui était fort de mes amies, me vint dire un jour en confidence qu'elle croirait faire tort à notre amitié si elle
dre avait vingt-cinq mille livres de rente; qu'il était plus doux et plus honnête ea af^rence, mais que c'était un esprit caché dont il fallait toujours se défier; que d'ailleurs c'était un homme perda de débauches, qu'il entretenait secrètemeot deux ftltnmes qui avaient tout pouvoir sar lui, et que, quand je voudrais, elle me confirmerait tout ce qu'elle venait de dire. Je lui fis mille reraçrctments ; et^ ra'co fiant à elle, je lui reMis confidence pour confidence, en lui di^s/Vil tout ce qui sV tait passé, et que je n'avais janiais ea h moîndrc'penchant ni pour l'un nî pour l'autre, si ce n'est toutefois qne Phnmeur farouche d'Octave et les sentiments de m mère me faisaient trouver don Pèdrc plœ supportable. Cependant les deux frère commencèrent à s'apercevoir qu'ils avaient les mêmes desseins. Cette découverte ^^ doubla leur mauvaiseintefligence, el m'attira en particulier de nouvelles persécutions de la part d'Octave , et presque sans ménagement ; et du côté de don Pèdre dfs persécutions plus secrètes dont je n'ctaÈ pas moins fhtiguée, parce qnc ma mcFc, qui était forleihetit flans ses intéri^is, ne me donnait ni repos ni patience. J'écri\is à mon père que je lui étais seuMblemcnt obligée de ce que l'absence et ses grandes ocriïpations ne t'empéchaîenl point de veiller incessamment pour nos intérêts , et qu'îl me trouverait toujours disposée à suivre aveuglément ses sentiments, ajoutant que, pendant. qu'il pensait à moi de si loin , son mérite et sa réputation faisaient le môme effet dans la province , et que j'avais des amants de reste , mais qne je les sacrifierais sans scrupule au choix qu'il avait fait , et que je le suppliais même d'avoir la bonté de m'en délivrer adroitement, de peur d'éclat, parce que j'avais tout d'un coup à combattre un homme violent et un autre plein d'artifices*
Je priai aussi Gabrieltc de Gonsatve de prendre sou temps pour faire à ma mère ta même confldcncc qu'elle m'avait faite. Elle a beaucoup d'esprit, et, malgré Pinclination de ma mère pour don Pèdre, si elle ne la fit paè changer de sentiment, an moins la rendit-elle plus réservée. Elle s'informa secrètement, et découvrit que bien pour être un tiôn parti ; que <ilon Pè- i te^u'oh lui avait dit (tait vrai; uiie lettre
manquaîtde me donner Un avis important, c^ dont je |>ouiTaîs profiter, s^l était vrai, xcfnime on le pensait , que ce6 deux frères eussent jeté les yeui sûr mol. Elle me dit qu'Octave était rhômme du monde le plus emporté , un brutal , un farieux , indigne de sa naissance , et qui h'avaitpas assez de
DON QUIGUOZTE.
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de m^ fèrey qa/fA lut écrivit our ce qa« je liii«vais«andè, la déteimiDa à aller à Madrid, soiu {Mréte&te d^uu ordre de son mari 9 imm eo «ffot parœ qu^elle se trouvait fort enbarraflséc d'avoir trop flatté la passion dedon Pèd«e. Mai$ il arriva bico d«aûho8eai|ui l'eniiècbércnt de partir, et cela donna iieu k Oetaviî et à don Pèdre de oMlinuer leurs iMMimites. lU ae caebaienl anlant qu'ils pouvaient l'an de Tantre, s'obseryaot seulement avec adresse : Octave se servant des plus indigènes voies dont il powait s'aviser^ et tAchant à force d'argent de soborner tous les gens de la ttaison; et don Pédre abusant de la confiance de ma mère ^ à qui 3 commençait de parler avec autorité^ et qm ne savait cofnment s'en défaire, après l'avoir si loQgiempf ealretonu 4le paroles. Four moi , comme je lAdhats de les éviter sous l'apparence de quelque i«coffimodité^ ils ne me voyaient presque ptas qu'à l'jftglito, où j^ ne- sooffrais poînl qu'ils me pariassent ; et it j avait toujours si bonne compagnie dans ma cbambre, qu'ik n'avaient pas non plus la liberté de le faire. Mais rien «leles rebutait^ ni le mauvais visage que je leur faisais, ni les difficultés qu'ils trouvaient à me parler, et je ne laissais pas d'en èlrc toujoui]^ olisédée. Enfîn ils se mirent tous deux en tète, Octavequeje voyais peutêtre don Pédre en secret^ et don Pèdre que je pouvais avoir quelque intelligence particulière avec Octave. Ainsi, jaloui Fun de l'autre, ils se firent quelque temps obstacle, s'appliouant h examiner leurs démarcbes^ et cela me donna quelque repos, atiais sans «spèranœ de m'en voir délivrée ava^tJeJrekHMT'de mon père. Il n'j a point deisoupiesse dont ils nes'avisassent pour savoir mes intentions. Octave, qne aa passion ren[dait libéral au->des6us de ses forces, aurait rénandu l'argent à pleiues malus parmf tiosdonncstiques^ s'ils eussent voulu le servir ; mais ils reietaieot ses offres ) et me /venaient avertir de toutes les proposilcons qu'il leur faisait. 11 avait pourtant quelque inlelligenoe qu'on ne pouvait découvrir , car il ne se passait rien dont il ne fui informé ^ et, emporté comme il était ^ il neponvaits'empécherdeJe faire connaMrc. Je ne doute point maintenant i|ae ce Qelàt ce «Mévmle ^'csi lient à k
ebaine qu'il trouvaplns facile ft conotupre que les autres, puisqu'il a été asseï méchanf pours'engagcr à le servir dansla plus noire perfidie qu'on ait jamais tmagiaée. Don Pédre, plus adroit qn-OcUve, n'était cependant pas plus heureux. Il se dédonvrit À une fille qui, ayant ^e l',c8prit etone belle voix , venait tons letf jours me diverr tir; mais, comme elle n'était pas riche vil crut qu'à fgrce de présents il l'engagerait dans ses intérêts. £lle lui propiit tout ce qu'il demanda , et Ini donna plus qu'eue no voulait, car elle m'aimait véritablement, et elle jouait ^c personnage unique*ment dans la crainte qu'il ne s'adressât à quelque autre qui aurait peut-être été assez lâche pour lui être fidèle. Je savais donc par eHetotts les sentiments de don Pédre-, et don Pédre n'apprenait rien d'elle ipie ce que nonslui faisions dire. Oetâjreeldon Pédre en vinrent à un tel point de jalousie, qu'ils pensèrent se battre, et leur aainofiitc les diligea de se séparer. Octave se iietira pour q^que temps chez lui, et cet éloignement me donna .le loisir de respirer, car je ne craignais pas au.même poiirt don Pèdre, qui, voyant de la difficulté à me trouver seule, était incessamment avec ma mèrC) et se dédommageait en lui faisant des reproches. Mais Octave ne s'endormait pas : avec un esprit si violent, ne pouvant demeurer en repos, il concertait des desseins dignes dé son esprit, il résolut de m'onlever, et en fit la partie avec trois ouquatrehommessans nom cxeroésà toutes sortes decrimcs. lisse cachôrentseptouhuît jours dans le bois où vous m'avea trouvée , a%'ec des espions qui observaient quand je sortais de la maison ; et, ces mesures ne réussissant pas, ils commeUaient mille brigandages, dans la forêt et aux environs, sans qu'ion p4t découvrir qui étaient lt*s brigands, parce qu'ils avaient des retraites cachées, etquMis se travestissaient tons les joars. Don Pèdre, qui avait gajgaé un deS valets d'Octave , apprit de lui les dessoins de son maître ^ot 5 iWaut dit à cette fille qu'il croyait sa canfidmte, elle nous le dit aussitôt, et nous apprit en même temps qne don Pèdre avait quaptre ou cinq hommes en campagne pour s'y opposer; si bien que je me trouvais eu siH* nsté par les soins mêmes .d'un de mos par*
sécateurs. Don Pèdre^ qui ne vonlsit pas perdre une occasion de se faire valoir , découvrit aussi à ma mère ie dessau d'Octave, et les obstacles qu'il y apportait. Elle lui en fit de grands remerciments , et m'oUigea de lui en faire; et cela le rapprochant un peu plus qu'auparavant^ il me parla plus ouvertement qu'ail n'avait encore fait. II me dît qu'il n'avait jamais pensé qu'à m'obtenir de moi-même , et que c'ctoit par respect pour moi et pour ma mère qu'il avait commencé par la supplier d'agréer, sa recherche. 11 me dit cent choses obligeantes 9 et, avec beaucoup d'esprit, il me fit voir une passion sincère et dépouillée de tout intérêt; et peut-être que, si je n'avais pas été prévenue de ce qu'on m'ayait dit de lui, je n'y aurais pas été insensible , car du reste il n'est pas mal fait, et il a toutes les manières d'un honnête liomme. Je le reçus aussi plus honnêtement qu'à l'ordinaire, mais sans flatter sa passion , lui déclarant que je dépendais absolument de mon père, et que je ne pouvais penser à aucun engagement sans lui , et je l'assurât que je n'oublierais jamais les soins qu'il prenait de me défendre des violences de son frère. Il parut content de mes paroles, qui ne pouvaient le désobliger ; et, attendant le reste de sa persévérance, il me mettait en sûreté contre Octave, et continuait de nous voir.
Enfin, la campagne finie, mon père arriva, et, ne nous trouvant pas à la ville, il nous envoya sept ou huit cavaliers d'escorte, noua mandant qu'il nous attendait avec beaucoup d'impatience. Nous parlimes aussitôt^ et donPèdre, que nous avertîmes du retour dé mon père, nous ayant accompagnées deux lieues, ma mère ne voulut pas souffrir qu'il en fit davantage, et il se sépara de nous avec un air fort triste. A peine nous avait-il quittées, que nous trouvâmes en chemin un homme bien monté, mais d'une mine dangereuse, i}ui observa curieusement tous ceux qui étaient dans le carrosse, et continua son chemin. Je dis à ma mère que c'était là sans doute un des espions d'Octave. Elle le crut et en fut cfl'rayéo ; nous aperçûmes en même temps, du côté d'un bois, quatre ou cinq cavaliers que cet homme alla joindre. Ma mère appela un gentilhomme qui
conduisait notre escorte i lui ditqu^il y avait des voleurs anx enviions, et qu'il était bon do se tenir sur ses gardes. Ils ne s'adresseront pas à nous, madame « répondit-il : ces marauds^là n'attaqiieDl qu^â leur avantage, et ils voient bien qu'il n'y a rien à gagner ici. En effet, nous avions douze cavaliers, et, de l'air dont ce gentilhomme parla à ma mère, nons nous trouvâmes toutes rassurées , et poorsuivimes notre chemin sans appréhension, quoique nous vissions toujours les mêmes gens, et que nous crussions voir Octave parmi eux.
Nons fûmes reçues, ma mère et moi, à bras ouverts du meilleur mari et du meilleur père qui ait jamais été au monde : ce ne furent que caresses de part et d^autre. Mais.il y avait une si grande afflnence de gens qui venaient saluer mon père, que nous n'eûmes pas le loisir de nous entretenir un quart d'heure. Il me dil seulement qu'il me ferait voir le lendemain celui qu'il me destinait pour mari, et que, si je n'étais pas contente, il était rèsola de ne me point contraindre, l'affaire me regardant de trop près pour avoir d'autres sentiments que les miens, attendu qu^il ne doutait pas qu'ils ne fussent raisonnables. Charmée des bontés de. mon père, je Ini répondis ce que je lui avais déjà mandé, et que, disposant de mon esprit et de ma personne, ildisposait ausside mon cœnret de ma mai n . Je me re< irai dans la résolutioB d'obéir aveuglément, et ce fut la meilleure nuit que j'eusse passée depuis deux ans que je n'avais eu la satisfaction de le voir.
A peine ôtais-je levée ie lendemain, qoe je m'habillai promplement^ dans l'impatience d'aller embrasser man père; mais il me prévint, entrant dans ma chambre avec Yalerio, qui donnait la maiu à ma mère. Tenez, ma fille, dit-il, je vous amène le meilleur de mes amis, et hi personne da monde pour qui j'ai le (Àus d'estime. £til me présenta en même tentps Yalerio^ qai m'aborda d'une manière 'bien différente de ses frères. Il me dit des choses ausâ polies que galantes, et qui ne tenaient rien de l'homme de guerre qu'un air libre et agréable. Après tes premiers 'compli* menls, mou père me demaada à l'oreille si j'étais contente de son dboix. Monsieur, Ini dis-je, je ft'exaaùne point oc qui vient
de voli» fÊTi. Il nie pressa de m'ouvrit davautage^ disant qu^il ne voulait rien faire sans tooi^ et que ce n'hélait point à lui à décider : et je repartis qu'il ne devait point douter que la aouroîssion que j'avais pour saa ordres n^accordât bientôt mon cœur avec ses sentiments. Seigneur Valerio, lui dit mon père avec sa familJarilé ordinaire, il n'y arien de fait si vous voulez; mais^ si eetle demoiselle ne vous dégoûte pas; nous^rerons bient6t une nouvelle alliance. Monsieur , répondit Valcrio , je crojaisque c'était mademoiselle dont il fallait consulter le sentiment, mais vous avez craint qu'il ne me fût pas favorable. Non^ non, dit mon père^ je réponds pour elle : il n'est plus question que de vous. Uc^ monsieur, repartit Valerio, pouvez-vous douter de moi, quand vous me comblez d'honneurs et de faveurs? 11 se jeta en même temps à mes pieds, et me supplia d'être sa caution » puisque le comte de Bedemar demandait un garant. Mou père me sauva de Pembarrasoùje me trouvais eu méprenant la main, la présentant à Valerio, et me dil : Je vous donne le plus honnête cav^Ucr d'Espagne^ ma fille, et je vomi proteste que je n'ai jamais fait d'action de si bon cœur que celle-là. Nous fûmes mariés dés le même jour sans autre cérémonie, et sans y appeler nos parents départ et d'autre, mon père croyant qu'il n'y a rien qui rende le mariage plus solennel que rcsiime et l'affeclion de ceux qui s'épouseqt. Depuis ce temps-là Yalerio m'a toujours aimée avec Mnetcndresscextréme, et notre amour a toujours été réciproque. Octave et don Pcdre eurent bientôt la nouvelle de notre mariage , et il serait bien difficile de vous dire de quelle manière ils la reçurent. Octave s'emporta à des extravagances incroyables. Il voulut faire appeler Valerio; et, ne trouvant personne qui voulût l'y servir, il querella tous ceux qui s'y refusèrent , et jura qu'il s'en ferait bien lui-même justice. Don Pèdre^ qui a de la valeur, mais pas tant de fureur qu'Octave, ne porta pas son ressentiment a des excès de celle nature ; il se plaignit partout de ma mère, comme si elle lui eût fait uncinjustice qui criait vengeance ; et, apprenaiitque j'avais su son mauvais commerce , ci que p^cutêlrc à cause de cela je
DON QUICHOTTE. iOS
ne le recevais pas aussi favorablement qu'il» croyait le mériter , il chassa ces deux femmes , les accabla de honte, et s'en couvrit lui-même , en montrant que c'était plutôt par dépit que par sagesse, Depuisce temps ils cessèrent tous deux de voir Valerio, et je cessai d'être persécutée tant que mon père et lui demeurèrent dans la province. L'année suivante, on se mit en campagne de bonne heure. Je me vis bientôt privée de mon père et de Valerio, et me» ennemis recommencèrent à paraUre.Don.
Pèdre Ht demander à ma mère s'il pouvait lui faire une visite; elle répondit que « n'ayant point vu le comte de Bedemar , ni leur frère aine, elle craignait qu'ils ne trouvassent mauvais qu'elle vit des gens qui les avaient si fort négligés, et qu'elle était obligée d'avoir ces égards jusqu'à ce qu'elle sût leur intention. Cette réponse irrita fort don Pcdre, et il continua de se plaindre de ma mère, disant en tous les endroits où il se trouvait que, depuis qu'elle Payait trompé , elle n'osait le regarder. Octave y -vint lui-même ; et avec ses manières accoutumées, il demanda à voir sa belle-sœur, comme si nous eussions éti eu grand commerce. On vint me le dire, et j'étaià embarrassée à lui répondre, quand on m'avertit qu'il avait mis pied à terre , et qu'il allait monter. Don Lopés , un dq mes parents, qui était venu nous voir avant que de partir pour l'armée , et qui savait tout ce qui s'était passé, me dit qu'il allait parler à Octave, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui fit entendre raison. Ildesr ceiidit, et, trouvant Octave dans le degré.: Où allez-vous, seigneur Octave? lui de* mauda-t-il ; ne vous a-l-on pas dit qu'Eu* génie est malade, et qu'elle ne peut voir personne? Nous sommes si proches, Répondit Octave, que nous ne nous embarrassons point les uns les autres, et , puisque vous y êtes, j'y puis bien être. Si vous vouliez , dit don Lopès , nous irions raisonner là-dessus un peu plus loin. Octave et lui descendirent, et ils monièrent à cheval, pendant que Lopès m'envoyait dire que j'en étais quitte pour ce jour-là. Ils ne furent pas plutôt sortis du château , que don Lopès dit à Octave : Comment pouvezvous croire, Octave, que vous puissiez voir Eugéuie apré3 avoir vécu avec elle
eemsne tous Tavez fait? et do quelle ma- Dfère pent-elle recevoir un homme qui ne lui a pas fait h moindre honnêteté sur son auirîage? De quel droit, interrompit Octave , prenez-vous la liberté de me faire des leçons? C^est que pen sais faire ^ répondit don Lopés ; jevoisqoe vonsen avez grand besoin ; etj^ai bien d'autres choses à voua dire. Octave, qui n'avait pas accoutamé de se voir traiter de la sorte, regarda don Lopès avec des yeux étincelants de fu fcnr, et, lui disant qu'il n'en voulait pas «avoir davantage , il mit en même temps l'épée k la main. Vous êtes vif, seigneur Octave^ lui dit don Lopès ; je vous conseillerais de modérer ces vivacités. Et il mit aussi la main à l'épée. Enfin ils se battirent. Don Lopés donna deux grands coups d'épée à Octave 9 etsaisissant son épéed^une main : Je devrais, lui dit-il, délivrer le monde d'un homme aussi fftcheux que vous^ mais je vous pardonne en faveur de Yalerio. Songez à devenir plus sage , et souvenez-vous que c'est moi qui tous en prie. Il tint aussitôt nous dire ce qui s'était passé, et trouvant en chemin les gens d'Octave qui suivaient avec les siens, il leur dit d'aller de suite près de leur maître, qui se trouvait mal. Le lendemain don Lopé> partit, et nous écrivîmes, ma mérc et moi, à mon père et à Valerio , tant pour leur apprendre cette affaire que pour leur demander conseil ; je priai aussi Valerio de n'avoir nul ressentiment contre don Lopès, et il fut égalchient bien reçu de lui et de mon père. Octave fut deux mois au lit i encore plus malade de sa fureur que de ses bU^ssurcs. J'envoyai un gentilhomme lui témoigner le déplaisir que j'avais de l'état oui! était; il lui répondit par des paroles désobligeantes ; qu'il se moquait de. lAon compliment, mais qu'il n'était pas morti et qu'il le ferait bien voir. Ces menaces noosobligôrenl de recourir h la cour, qui donna ordre à Octave d'y aller rendre bompte de ses actions ; mais il ne le fit point , et nous ne sortions plus , ma mère et moi , que nous ne fussions bien accompagnées.
Nous n'entendîmes point parler d'Oclavip et de don PéJrc pendant plus cfc six mois*, nous apprîmes seulement qu'ils s'étaient tous denx réconciliés, et qu'Octave
demeorait chez don Pèdre : aaqnl mm empêcha d'aller passer Pelé dans son toIsinage , quoique notre maison soit fort agréable.' Vers la fin de la campa^ie, mon père ayant été dangercasementhlesiè, on l'amefta chez lui, et Valerio obtint h liberté de l'accompagner. Mon pauvre pèn mourut de ses Ueasura, universeUemeil regretté et de la cour el dos eaaeaiis de l'Espagne. Je n'ai pas besoin de voasdite la douleur que cette perle causa à lostea maison; j'en pensai mourir , et ma mèn se retira dans une maison rdigieuse^oi elle ne cesse de prier et de répandre ds larmes.
Valerio a encore f^t trois campaps depuis ce temps*là> et ajant été blessées cinq ou six endroits dans la deraièrej fut obligé de revenir dans sa maisoo pour se faire traiter.
Il n'y a que deux mois quMl commeim à se remettre : et les médecins lui ajaDt ordonné de prendre l'air pour se fortifier, il va de tempd en temps à la chasse. Cemitin il est sorti de bonneheuredansleméoxi dessein, et m'a donné rendez-vous A ce>(t( terre que noua avons ici pVès dans le voisinage de don Pèdre , me priant de m'y resdre ce soir , et m'avertissant qu'il «onit soin de faire préparer tout ce qm' était nécessaire. Je suis donc partie cette après* dinéc, avec quelques femmes, et pour toute escorteun gentilhomme et ce scélénj que vous venez d'interroger, qni a élê longtemps domestique démon père, cnw je priai Valerio de prendre en nous n» riant. J'étais bien éloignée de croire qae la passion , ou plutôt la fureur de m beaux-frères, se réveillât aprôJ avoir êlc trois ans assoupie; mais, comme j'étais i un quart de lieue de la forêt , H en est sorti deux hommes masqués qui sont tenosie pistolet à la main aux portières du carrosse. Ce gentilhomme qui m*accompagnail • voulu se mettre en défense, et il a «TfO d'abord un coup de pistolet qui lui a <tss* le bras ; il est tombé par terre, sans qnc je sache ce qu'il est devenu , et il y a grande apparence que notts ne le rcfcrrons plus. Ce qui a achevé de m'effraycr, c«t ce môchant qufe vous avez entre vos mainSi el en qui je me confiais , parce que c'est uii homme déterminé : an Heu de nous dcfw-
w»iQei€»oïm
ér6, Hissait JQÎht ii tomm qui iiott» alta* qaaieai, et ib ool iorcè le. çeclier de m^ net le tarfosae du cdléde.la forêt.
J^avm ioajoun cru jiisqae-là queice fufiBBDt d» yoleH»; mate Taçtmi da Pe^ draria. (c'est le qoai de ee perfide) m'a lait penser que c'était Octave; et luiitea mes frayeurs sesont redoublées^ o^yajantrieii que je nu dusse craindre d'un si dopge* reux eaueni. Pondant que j'étais à la tneroi do ce»l»rbares«.il a jparu un cavalier qui suivait des chiens, accodipagoéde deux autres chasseurs. Sitôt qiie mes ra* viaseurs l'out vu paraitre>>iis 90 1 hâté le cocher à coups d'épée. Mais le fidèle aeryitear, espérant du secours des chasseurs^ qu'H a peu^-étre oru reooBuaitre , s'est laissé bfiser de coups sans vouloir avancer. Dans Tagitalbo où la fureur mettait ces gens^ il y en a un à qui le masque est tombée et j'ai vu distinctement le visage d'Octave. J*ai crié comme une personne qui est au dése^ir , faisant tous mes ef<* forts pour me jeter hors du carrosse. Va- Icrio^ qui était le chasseur^ a reconnu mon équipage^ et est accouru à toute bride avec ceux qui le suivaient, mais tous mal armés. Octave, voyant son frère, et que ses mauvais desseins allaient écfatcr, a tourné toute sa fureur contre lui, ne balançant poiut èse défaite d'ua si redoutable témoin de sa perfi4fc..Il a remi« la ipasque, et s'est précipité sur Yaleffo< l'épce à la main. Ils se sout poc^é quoique^ coups ; et, comme lesgens de Valerio se joignaient ^ leçr laaUre, l'aulce homme imsqué s^t auasi }o\^\ ^ Oqlay^, et dans le ipème ins^laot trpi^Ott qpatre hommes à ebeval sont sortis du boi^ , et se sont nia de |a partie^ Je pepuis vous.dire le reaiedf^ ce qui s'est passé çntre eu]^ : j'étais dans un état qui ip'dtait l'usage des sens. Pedraris^ et un autre Qi'ayant dap&.qç moment tirée seule du carrosse , et tralpéi» dau^ le lieu où vous m'av^x trouvée» je n'en ai pas pu voir davatttag<^. Il n'y a.eu de tous mes gQua qu'un l^eui laquais qui m'^it suivie» eicep^livregarçon^n'ayai^tpQintd'armes, et étant tmov^ bj^u jouoc, s'est mis à faire d^s cris pitoyables et à dire milles iajures #i|?( traîtres qui in'empienaient , ne 4otttaut pqipt qi^e ce u^/ùt pour m'égorgec^ C«la.R)a jî» élâ ÂaHtil« ; aux çfk
qu il faisait! }H vq^ mir^t \^Mtoi % vm tout saAglaut. J'ai carAi qu'il é^4i viiuu.à bout de ^ ej[ifie«iia, on qu'en le refigu- . naitiaaut le remords le tour avait fait^par^ gnor. Je n'ai pas }ooi longtemps d^ c€^ espérance : Octave et aa troupe sont arrir* véa un moment â|Hrès lui, et ils wX xwm* mencé le combat > qui a duré uu qMrt. 4'beure. J'ai vu eufiu tpmberYalefio par terre, et j'ai perdu toute eonaaisaauoe* Dans ce triste état, mes ravisseara» md voulant meitre sur uo. cheval , m'ont Mi: revenir de ma faiblcisso , et , me vajaul. entre leurs mains, ie me suis débattu^ «. envisageant pille diosea horribles > et je les ai tellement embarraasés, quUte ont éb contraints de m'attachér à Ufi.arhie.
Gomment pourrai-je vous dire le leata^»
Octave, ayant assassiné moA mm, a tourné contre moi toute sa fureur, et, pour combler ses crimes , a voulu passer jusqu'à la deruiëre des violences ; j'ai entendu que don Pédre( car il ma semblé que c'est sa voix, et je n'ai point d'autres ennemis ) lui a dit : Ah! c'est trop. Octave î je ne le souffrirai point , nous ne sommes que trop vengés. Voilà un beau scrupule! a reparti le brutal d'Octave.
Serionsnons vengés si nous ne Pétions pas d'Eugénie 7 II est venu aussitôt à moi, jetant son maaqvei ci|r ce a'ëtai^ pas ^ff^z pour 94 fureur que J'p^trage qi^^il ipi^di^ tait, si je n'avais encore le mortel déplai* s^r d'pn qoqnaitre l'auteur. Le ciel a écoHlé mes vœiix , ,et Ta fait d'une, manière a|fti ne laîsse.pas douter que Cf) n^ soit Hp m^\ de ^ prolBctioi» \ au mimmt ^om je i^if pouvaij^ plus faire que 4f» efTorlfi iauif 1^^ un our^ qiQparqetiiE ^t ^o^t^.d'Vine. ç^^f veroo., fs\ , se jel^qt /lur ppiaife^.Pa prî§ par le miliep d^ porpi, (ai^ ('ay^M ei^f^f 4^ d^n^ le fond du boia* oj^ n'a plus wtc^mJg de ce malheurepx qu^ d?s c^is éppuvfinlifr bte». Je ue sais c^.que j'ai senti WW lpra.| d?^sje trouble où j'étuia^jaiid ioepop<naissais pas raoi-m^me , et, j'ipy/iis ta^t.cU maihepArs à déplorer, qpe je i|ediiv^|ajK)i||| étreta^cbâe de )a perle df^'Cali^i qui^J^ causait \ mais il me a^iiMeque jp A^4i p^ OQi'empécher de le plaindre d>Aesî imur vaise ayei^turis .§t4'u9ie fin ai fiM»este. A çfii horrible spi9ctacijç> lie cb^v^ de don Pér 4re apKi# l»fttite, MW«»'U«il«Ant|tor
paie, et je me croyais quitte de tous mes persécuteurs. Je pleurais à la rue du eorps ^ de Valerio , essayant de rompre mes liens pour lui donner du secours , s^il était encore en état d'en recermr, ou pour mourir- auprès de lui -, mais tous mes maux n^étaientpas finis, et j'étais destinée à une iioaTelie épreuve : Pedraria, que Tours afvait effrayé, s'était réfugié dans le bois; il en est revenu, et> me trouvant seule , il a ou rittsoleucede me dire : Il y a trop kNigtemps que je suis amoureux de vous ^ et, pnis<jn'il n'y a plus personne qui s^y oppose , je no prétends pas avoir couru tant de risques inutilement. Quoil infâme, ■Msuis^je écriée, tu ne me trouves pas assez ttuiibeiirease, et tu crois qu'il te manque qttfique crime ? Je ne sais ce qu'il m'a Ké[)ondii, mais son air m''a fait juger que
je devais tout craindre. I^ai crié de tonte ma force, me préparant à la résistance, et ce brutal , ayant entendu quelque bmit dans la forêt, m'a laissée , en jurant exécrablement que je n'en étais pas quitte , et qu'il ne prétendait pas périr seul. C'est en cet endroit, monsieur, dit «elle à don Quiehotto, que le ciel vous a envoyé pour me tirer du péril dont j'étais menacée ; c'est vous qui avez vaincu le dernier et le plus perfide de mes ennemis ; voas seul n'avez point été effrayé de cet ours , qui en avait mis tant d'autres en finie , toos seul m'avez rendu la liberté etlayie, clà mon mari; car, qui l'aurait mis en état de recevoir des remèdes , et qui m^aurait garantie , passant la nuit exposés Tan et l'autre à la fureur des bétcs sauvages et à la rage d'un monstre insatiable de crimes?
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