CHAPITRE XXIV
Ou les ateniiires de Sancho et lea maoiiTes ont la meilleure part.
Don Quicbotte no fat pas pIutAC dans M chambre, que , pour se défaire da page, il lui demanda à Forcilie s'il n'y a?ail pas mojen d'avoir un rasoir. 1^ page dit qu'il en allait chercher un > et don Quichotte , ayant reconduit la dame qui l'avail amené» revint aussitôt vers Sancho. Que dis- lu de cette maison et de nos hôtes , ami Sancho? lui demanda-t-il. Ce qne j'ai dit, répondit Sancho, qu'il j doit faire bon : voici dos noces de Gamache, voici des ducs et des duchesses. Mort nom de diable! quel bâtiment, quels meubles, et combien de gens ! £s-tu toujours dégt)ûté dé la chevalerie? reprit don Quichotte. Quand elle nous fait bon visage, dit Sancho, il faudrait être fou pour ne le lui pas rendre , mais, quand elle rechigne, ma foi, je lui fais aussi la moue : pour moi , je suis naturel comme un âne qui rit aux chardons et baisse les oreillesquand on le frappe. Enfin, Sancho, dit don Quichotte, nous commençons à voir bonne compagnie : è peine sommesnous en campagne, que voilà sept ou huit aventures. J'en ai doux pour ma part que je ne donnerais pas pour la bataille de Leuetres et celle dcSalamine , et tu en as deux autres que je ne te conseillerais pas de changer pour le éombat d'Amadis avec l'Andriaqoc, otpour celui d'Aquilan et de Griffon avec le monstrueux Horile. Aussi ne ferais-jc , repartit Saudio ; mais je donnerais bien la troisième pour ce que j'ai trouvé en chemin. Et qu'as- tu trouvé, ami? demanda don Quichotte. Ma foi, rien, moDsieur, dit Sancho, et l'aventure de Técho en serapa^èe de reste. Il faut oublier tontes les petites disgrâces, repartit don Quichotte : où serait la gloire des chevaliers errants, si la fortttnelour faisait de perpéinelics caresses? La conversation n'en serait pas donenrèe là ^ mai» le lieu-
tenant entra pour prendre congé de dofsi Quichotte, en lui annonçant qu'il allait mettre Bedraria en lieu de sÀrclé,-et que le lendemain il viendrait rendre compte do cequ'il aurait déclaré dans son intcrroga^ toire. Don Quichotte le pria instamment de lai faire copier le récit d'Eugénie, ce qu'il promit, et ils se séparèrent aprt» beaucoup de civilités. Pendant, qne don. Quichotte se piquait de conduire le lieutenant, disant quec'était moins comme hoa»* me de justice qu'en qualité d'homme de guerre, il entra trois ou quatre hommei dans sa chambre, et, quand il j rentra^ il vit- une belle toilette avec deux bassàsa d'argent et autant d^aiguièrcs ; et un valet de chambre, avec un bonnet à la main, lui dit qu'il aurait l'honneur de lui faire la barbe. Don Quichotte, tout plein de courtoisie, s'en défendit quelque temps; mais enfin, après s'être désarmé, il se laissa mettre une robe de chambre de brocart dW, et, après lui avoir donné quatre coups de peigne, cequ'il avait dechevenx n'en ayant pas besoin davantage , on le rasa ; on le força de prendre une belle che* mise i on le pommada, on le frisa, on lui retroussa la moustache, on j mit de la pommade noire dans les endroits où alia blanchissait, Qt, après l'avoir parfumé, on l'habilla ; en cet état on le mena voir Ui maison, où il j avait une galerie de pei nature, et de là dans les jardins, pendant qu'on fit à peu près les mêmes cérèmoniea à Sancho, qui souffrit tout avec une pa* tience incrojable; avec patience , disje^ car sa barbe, é|>ais$e et rude, pensa user trois ou quatre rasoirs. On en coupa de quoi faire une paire de vergettes , et ua bon bûcheron n'aurait i^as eu tant de peina à faire une douzaine de /agots. Il demeura oa h.bU vert, iA^.j^lÇteUoimi «aH
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chapean^ il y mit la plamc qu'il portait sur son casque^ et alla joindre son maître , après avoir Tishë tous les appartements^ et dit son sentiment des peintures, prenant Phistoire de Tobie avec Tan^e qui le conduisait pour une Annonciation , et celle de Judith et d'HoIopherne pour la décollalion de saint Jean. Après s'ôtre quelque temps promenés, accompagnés de Tin tendant et de quelques autres^ on les averlit qu^on avait servi , et que madame la comtesse les attendait. Sanebo s'amusait k considérer des poissons dans un bassin , badinait avec mi bâton , et, comme il tourna h télé po«r T4Mr qui l'iappclart , son dbapeM Cooiba dans Peau ; il voulut le retirer dvec um bMoo , et il renfonça. Cependant don Q«iiAotte, foi ne la voyait point venir, l'a^la deux ou trois fois ; et Sandbo, m baissant avec pnéciptlation pourpreodre soi cbapeau^ tomba lui-même dans le bassin. Bien lui prit ^u^l n y eût qu'un pied 61 demi 4'eau ; pesant et maladroit comme il était , il n'en serait pas revenu. Au brait qu'il fit on tombant, don Quichotte taii»a la téte^ et, ne l'apercevant phis^ accourut au bassin , d^'où il tira io pauvre Sancbo avec bien de la peine > parce qu'il Bt s'aidait point, tant il était troublé de hi frayeur qu'il avait eue de voir son faabît ▼ert, le aeul qu'il possédât, tout gr^té , et 4e œ que oct accident loi arrivait an moment de se mettre à table, et en présence de cinq ou six personnes. Mais qu'y faire? On l'emmena dans une chambre, où on hii et bon feu ; et la comtesse, apprenant sa disgrâce^ lui envoya témoigner son dé-
flaisif; et accompagna le compliment d'un abil de ehasse de son mari, ce qui •cbeva de le consoler, il avait néanmoins si grande honte , qu'il n'osait se présenter devant elle -, mais , comme on lui dit qu'elle le demandait , i) se présenta dans sa ëhambre tout déboutonné, parce que Thabit était trop étroit, ai sans chapeau, le sien n'étant i)as encore sec. La comtesse lui dit encore des choses obligeantes sur son-aecident, et il lut répondit qu'il se trouvait trop heureux de ce qu'elle y prenait intérêt ; qne tout ee qu'il y avait de fâcheux y c'était de ne s^étre pas noyé pour son service. Elle voulut le faire mettre à teMc (il^^^noxansft^ ci aussitM qu^ eut {
DON QLKHOTre.
achevé de dîner, il se retira dans la chambre des filles, avec lesquelles il se dédommagea de la disgràfe qui Tenait de loi arriver, mangeant autant qu'il voulait et parlant de même.
Après le dîner, la comtesse renvoja prier de venir voir Yalerio, et il y alla avec un chapeau que lui donna un valet de chambre^ une plume rouge qui en faisait le tour, et avec une écharpe à frange d'argent qui soutenait son cimeterre. 11 entra comme un Cià, maiebanl d'un air fier et noble, autant qne ses jambes eagneuses le purent permettre, k nain sur la garde de son épèo , ci d'anires attitnte militaires qui oonvcnnient parfailemeat à sa taille. Dés qu'il parut , Engénie aHaaa devant de lui, et, le prenant, par la aiaia, le présenta à Valerio : VoUà, dil^Ue, no de mes libérateurs et des vôtres. Ce n'est pas qu'on eût cnoone appris à Valerio ce qui s'était :passé dans la forôl après la bt Messe que Ini avait causée hi perle desos sang j t>n ne le croyait mène pas encore en état d'entendre le récit d'une si fuDCsle aventure; mais, comme il croyait avoir en atTaire à des voleurs, on lui avait appris que c'était don<}nicbotte qui TsYait sauvé, et que la plupart des asMnsins étaient morts on pris. Le «aitre d'bùld avait aussi raconté à Eugénie ce qu'il avait appris de Sancho, et que c'élaicatlà les deoK bouNDCs rases dont on avait imprimé une si plaisante histoire. £Uc es avait fait part à son mari , et, decoasart, ils avaient ordonne qu'on edt de tfèi grands soins d'eux , qu'on lea servit, et qu'on les rcspoctAt aussi aérteascoMt qu'eux ••manies.
Valerio, qui avait déjà fait à don Quichotte tous les compliments qu'il létait en état de lui faire^ en fit aussi à Snncho, non seulement comme niend>re de la chevalerie, mais comme chevalior en chef. Sascho prit son air grave autant fu'ii put; h maison, les hôtes, raocidcnt qui veoait d'arriver, la manière dont on le tfàilaiif et surtout la prësoucede don Qnîchntle; ne lui permettant pas de s'iabandoaaerà ses manières oi^naines, il nftpondit avec la ennrtoisie nntnrollo aux chevnHeis errants : Monseigneur, je n'ai point été astea henmix pour nm irnndro aeriiœ :
DON QCÏCHOTl'E.
je ne sois que témoin auriculaire de ceax de monsieur don Quichotte; mais la joie qoe je ressens de ce que tout a si bien réussi m'y donne toujours quelque part^. et^ sUi se trouvait des occasions de faire Yoir mon courage, vous ne vous repentiriez pas des bontés que vous me témoi*gnez. Eugénie prit la parole > et dit à Sancho : Je sais bien la part qoc tous avez^ seigneur chevalier, au salut de Yalcrio et au mieu; je ne l'oublierai jamais^ et je puid TOUS tfvre par arance , de sa part et èe ta mienne; qtoe tous pouvez disposer de tout ceqne nous possédons. Quand j'anrais tout fAii, madame , il toe m'en faudrait pas tant, repartit S^ncho, et je suis trop contentée T honneur de vos bonnes grâces. It y eut une grqnde conversation entre eux , toujours spititaelte et toujours polie, jusque ce quVn Vint averllf qn'H se prc- ^ntaît un grand nombre de cavaliers et de dames pour faire lenrs compl^ents k Valerîo et h Eugénie sur Taventare qui •Jeur éfUit arrivée. Don QuicholTe fut toujours présent , Valerîo Payant prié de leur 'Aider à faire les hoiinemrs dé la maison, et il «'en acquitta avec beaucoup d'esprit. Il It^ondttîsît les dames à leur carrosse ou à "lenrs TiiicTCS, ou leur aida à monter sur leurs haquenées, selon qu'elles étaient venues, et sans qu'on sût qui il était, parce qu'Eugénie ne voulut point qu'on le dit, ^als seulement que c''était un gentilliomme de leurs amis, h qui ils avaient d>?xrrêniest)bligations. Sancho, qui n'aîmait point les conversations sèches, s'alla promener dans les jardins et les avenues avec des gens qui lui ifirent remarquer toutes les beautés au dehors et au dedans de là maison ; et , apercevant un grand ebemin quî allaîl traverser une petite forêt , îl le retint dans son esprit , pour un dessein qui lui tint sur-le-champ , mais dont il ne se découvrît iM)ur lors k personne. Conmic il nytiii pris en amitié le maître d'hôtel ou oflîcicr avec lequel il avaitdéjeuné le matin, et quî Pafccompa-i gnnitil'la promenade, il le tira un peu à l'écart, et lui raconta quantité tle particu* faritë^ qu'il n'avait pas vonlu lui dire «Ta- Iwrd \ t(lute1a rie de don QuichoCtc et la
sienne -, les présents de la duchesse et de Dorothée ; et Znlema, son historien , dit qu*il ne iurerait pas qu'il n'eût parlé de ces libéralités pour réveiller celles de Valerio et d'Eugénie ; mais il n'y a guère d'apparence , puisqu'il était armé chevatter^ et qu'il avait dés lors des vues plus solides et d'une autre étendue, bien qu'il du pourtant lui-même que deux et deux font qtiatre, et qu'un prieuré n'cmpéche pas qu'on ne devienne évéque. L'ofhcier^ qui était homme d'esprit -, et qui suivait f^ujonn Valerio à la guerfc , où il avlsiit servi de marèehat des logis , kma SancAie sur le choix de sa profession, l'assura^qu'il n'avait jamais rientantestîiiiéqiie la chevalerie errante, et que, s'il n^étail pas engagé avec le meitieur maître du monde^ û sérail écuyer de chevalerie errante dès le lendemain , jusqu'à ce qu'il méritftt d^ètce chevalier. Vous êtes bien, dit Sancho^ tenez-vous-y \ mais, si jamais kr fantaisie vous en prenait , adressez^vons à moi , je vous armerai ehevalier , comme j'en ai le
Eittvoir 'y et, quand vous ne seriez pas ikfh e , cela ne fiait rien à l'affaire. N^Mes^ vouspasdès vieux cbrélîens?demanda-t4f.
Oui , répondit l'officier , ei j'ai toujours porté les armes. En voilà plus qu^il h'eA faut, repartit Sancho, je n'en avais guère davantage , et monsieur don Quichotte dit qu^il n'est pas difficile de se trouveir fils de roi ou d'empereur. Tel que vous me voyez, confinua-t-il, j'étais encore simple ^uyer, et néanmoins, si le diable ne s'en fût mêlé, je devenais comte de père e^flls^ ma femme comtesse, et mes enfants étaient mariés à des maisons de grands seigneurs. Mais enfin je me suis vu gonvertieur d'He^ et desmeilleuresqui fussent eh terre ferme; j'y ai fait quantité debelies ordonnances, et donné des jugements qui, dit-on, valent, sans vanité, ceuxdeSalomon. Cependant je m'en suis dégoûté, à cause des officiers, qui nemeservafiént pas à ma fantaisie , et encore pour quelques autres choses ; mais dorénavant me voilà dans la èÀrriferc oh ma valeur ne manquera pas de me mettre sur le trûne on ailleurs : qui a terme ne doit rien^ et la patience atnène bien des choses.
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