CHAPITRE XXVII
De rarrivce du duc de Mcdoc.
Le lendemain malin , Eugénie envoya prier le dnc et la duchesse d'Albu(|uerque et don Quichotte de passer dans le jardin du château , où elle les attendait. Ils y allèrent , et elle leur représenta de nouveau l'étrange situation où elle était , à cause des eptrcprises et de la mort de ses bcauxfréres. Elle ajouta qu'elle ne savait de quelle manière s'y prendre pour en instruire Valerio , qui ne pouvait pas l'ignorer longtemps , h cause du prodigieux éclat que cette nouvelle allait faire dans le mon-
de, et elle leur demanda conseil snr ce qu'elle avait à faire. Le duc d'Albuqoerque lui dit qu'il y avait pourvu, en mandant au duc de Médoc > qui était son parent , Tétai des choses , et le priant de v^ nir lui-mémo sur les lieux mcllre ordrei tout par son autorité « ce qu'il pouvait facilement , puisqu'il était gouverneur de la province; qu'il ne doutait pas qu'il ne lui accordât sa demande , el que, quand il} serait , on prendrait avec lui de* mesores pour faire en mémc^mps tout savoir à
Valerio, el se rendre pabbcque €e qu'on voudrait bien qui fût sa, pour mettre rhoaneur d^Octave et de don Pèdre à cou- Visrt; que, jusqu^à son arrivée, ou ne devait faire autrechoscque tâcher de divertir le comte Yalerio, et avoir soin des Français qui étaient dans le chfttcau.
Le duo de Médoc ne tarda pas à arriver^ il était dans une très grande impatience de savoir à fond lo sujet pour lequel on Favait prié de venir. Il avait été impossible de le satisfaire , parce que l'occasion ne s'en était pas présentée ^ et qu'on n'avait voulu riendireen présence de Valcrio^ mais bientùl le duc d'Âlbuquerque trouva uu prétexte pour amener le duc de Médoc dans l'appartement qui lui avait été préparé, et lit avenir la comtesse et don Quichotte de venir les j trouver.
Lorsqu'ils furent tous assemblés^ c'est à dire les deux ducs, la duchesse Dorothée, la comtesse Eugénie et don Quichotte , Eugénie raconta au duc tout ce qu'elle avait dit au lieutenant, et qui avait été écrit par le greffier. Ensuite don Quichotte et le duc d'Albuquerque l'instruisirent de ce qu'ils avaient vu. Ce ne fut pas sans élever lajvaleur de notre chevalier au dessus de celle de Roland et de Eenaud. Le ducdeMédoc,bieninstruitdetoul,réfléchit quelque femps ; ensuite prenant la parole, il leur dit qu'il ne vojait pas qu'on dût faire aucun mystère de l'aventure à Ya- Icrio; qu'il convenait môme qu'il en fût informé; qu'à la vérité l'infâme personnage que SCS frères avaient joué lui ferait beaucoup de peine , mais aussi qu'il en serait bientôt consolé , surtout lorsqu'on lui ferait comprendre que c'était un bonheur pour lut que tous deux j fussent restés, et qu'ils eussent péri par la main de la justice divine ; que leur mort donnait le moyen de mettre leur réputation à couvert devant les hommes; que pour y parvenir plus sûrement il fallait absolumoni nettoyer la forêt des bandits qui désolaient le pay$,«t les faire périr de qudqae manière que ce fut, et que, cet article regardant ses devoirs, il s'en chargeait, ajoutant que, si on pouvait eu prendre quelques uns , il fallait les remettre entre les mains du lieutenant; qu'il les enverrait avec Pedraria séch<^ sur les grands chc-
nnins,etquHl se ehâligemteDeore de faire supprimer dans les informations tout oe gui chargeait Octave et don Pèdre , pour sauver leur mémoire d'infamie, et de faire substituer à la place de ce qui serait supprimé un aven des criminels, qui les auraient assassinés eux-mèmea sans les con* naître , ce qui ne tournerait nullement à la honte de Yalerio, qui jouirait tranquIU Icment de leurs biens, sans appréhender que le fisc osât jamais s'en emparer.
Ce conseil du duc de Médoc fut trouvé parfaitement bon et généralenient approuvé. Comme ce duc était un très honnête homme, il voulut bien, h la prière d'Eugénie , se donner toute la peine et se charger des préparatifs. Don Quichotte, qui ne demandait qu'à se signaler , dit, qu'il fallait aller dès le lendemain dans la forêt, et qu'il se faisait fort d'en venir à bout lui seul , sa profession étant de purger le monde de brigands. On ar* ré ta sa fougue, et le duc, après l'avoir assuré qu'on ne ferait rien sans lui, lui fil promettre qu'il ne sortirait point du châ« teau, ce qu'il jura foi de loyal chevalier. Cette résolution prise , chacun se retira dans son appartement, où on passa la nuit avec assez de tranquillité.
Le duc ne manqua pas d'envoyer le lendemain avertir le lieutenant, avec ordre d'amener main-forte. Il envoya encore chercher plusieurs gens de justice , pour voir tout d^nn coup la fin de l'aventure. Ce lieutenant vint avec son greffier , et il lui parla longtemps eu particulier ; il se fit ensuite rendre la déclaration qu'Eugénie avait faite, et leur ordonna d'en dresser une autre ^ dans le sens qu'il leur prescrivit.
Pendant qu'ils y travaillaient^ le duc entra dan; la chambre de Yalerio , dont il fit sortir tout le monde ; et, étant resté seul avec lui , après Tavoir préparé à ce qu'il avait à lui dire par un discours fort moral sur les accidents de la vie, il lui lut le papier qu'il avait apporté*, et lui expliqua tout le reste de vive voix. Le comte demeura tout interdit à ce discours f mais le duc sut si bien le tourner et le convaincre, qu'il lui rendit sa tranquillité d'esprit^ à la confusion près d'être d'un sang qui avait pu produire de si mauvais, garne-
meato. Il ToUigea k reg'arder cet accident comme lui étant très favorable , et le fit même consentir qu^on allât enlever le corps de don Pèdrc , cl qu'on le fit enterrer honorablement comme celui de son frère , tué par des voleurs^ ce qui fut fait le matin même, et Dorothée, Eugénie, le 4ucd'Albuquerque et don Qoicbot te, élan t entrés dans la chambre en ce moment, H^eurent pas beaucoup de peine à le consoler, et ressorlircnt pour faire conduire don Pèdre a sa dernière demeure.
Le duc, qui avait 'amené beaucoup de gens avec lui, en attendait encore d'au* très , et il. ne doutait pas qu'ils n'arrivassent incessamment. Tous cos hommcsétant joints à ceux que le lieutenant avait amenés, et aux autres que Yalerio pouvait fournir, on résolut de parcourir | la forêt dès le lendemain , et de commencer à la pointe du jour , ce qui mit notre héros dans la plus grande salisfaclion qu'il eût goûtée de sa vie. Le reste de la journée se passa dans le château avec assez de joie, par rapport à la situation où tout le monde se trouvait.
Don Quichotte et Sancho Pança ne furent pas plutôt seuls dans leur chambre^ que notre chevalier visita ses armes de tous côtés, et examina une nouvelle épée que Yalerio lui avait donnée à ta place de la sienne , qui s'était brisée en délivrant Eugénie. Ami Sancho, lui dit-il , ce sera deniain le plus glorieux jour de notre vie, car nous ^f allons acconjplir les ordres de la chevalerie errante , en purgeant le monde debrigauds et de voleurs. Ah l pardienne, monsieur, répliqua Sancho, à qui ces préparatifs ne plaisaient guère , vous me la donnez bonne , et nous ne tombons pas mal de la poêle au f. u. Nous allons justement faire les chiens de chasse du bourreau , en lui allant chercher, au péril de nos vies, du gibier, et encore contre des gens désespérés qui se vendront plus (ju'ils ne valent. Tant mieux , interrompit don Quichotte 3 il y en aura plus
de matière à exercer notre Taledr. Et plus de horions à gagner, interrompit Sancbi à son tour. Les diables d'encbanlearso'ûnt qu'à se joindre à ces gens-là, poursuiritil , et nous n'aurons pas I)esogne failc. Ëh ! ne te souvient-il pas, loi dit don Quichottc, que j'ai défait moi seul les démon; à la gueule de leur enfer? Vraiment oui, je m'en souviens, répondit Sancho ;inab peut-être aussi que ces démons n'avaient pas pouvoir sur votre vie. Mais ccoi-d sont des hommes de chair et d'os, qui vous accommoderont en chien renfenw.
Pour moi, Dieu me préserve du baamede Fior*à-bras.
Mais , ami Sancho, lui dit don Qui cbotte , il me semble que tu n'y vieni» qu'à contrecœur. I^fa foi, monsieur, r^ pondit le sincère chevalier, je n'y vaisp de trop bon cœur. Si c'étaient des chcialiers , passe ; mais des gens que l'on Kit faire pendre, cela me sent Palguazil,el, franchement, c'est un vilain métier. Tn te trompes, ami Sancho , lui dit don Quichotte. Un chevalier et un sergealoauii homme de justice sont eu tout dilTéreDis Tun n'y va qu'attiré et poussé par la\Bf d'un gain sordide; mais un chevalier errant n'y va qu'en vue de l'honneur, rt pour délivrer les bons et les inoocenlsdfi lortsquo ces bandits leur font. Eh, bon. bon, repartit Sancho ; dis-moi quilubntes, et je te dirai qui tu es. Tenei ,mofl sieur, ajouta t-il, laites en telle difTérentt qu'il vous plaira ^ dans le fond, c'csllo* jours le même métier ; et les mêmes rufifr bres de justice , qui y gagnent aulani d'honneur que les chevaliers, ont encjff du profit que les autres n'ont pas Jl^i^monsieur, il faut être demain nialintf bonne heure sur pied, dormons, ou"^ laissez dormir , car le diable m'cmporles je réponds j un bon payeur ne crainl P«»»' de donner des gageas. Don QuichoUf.
voyant bien qu'il perdait son tem|)sâv<)«loir faire changer d'opinion à Sinào, ^ dit plus mot.
Digiti:
DOX QUICHOTTE.