‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 124 sur 136 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

bigSftrtation sut la différente manière d*ainier des Espagnol et des FrançaU.

Valérie avait toul-à-fait recouvre sa sauté , et le dëpartde toutes les personnes qui dtaieut au château de la Ribeyra pour aller à Madrid avait ëtë fixé au lendemain. Nos chevaliers le savaient, et se disposaient aussi à partir. Don Quichotte rapprit avec plaisir, parce que la vie qu'il ' menait chez Valerio lui semblait trop < moHe et trop délicate pour un homme ! aussi nécessaire au public qu'il croyait I ctre; 'et 9 d'ailleurs , il espérait que, la i campagne lui étant ouverte , il trouverait I des aventures à tout moment. Il n'en était i pas de même de Sancbo, qui ne quittait I ce gîte qu'avec peine , parce qu'il y trou- I vait de quoi contenter sa gourmandise , et I qu'en outre c'était pour aller chez le duc, I où il lui était arrivé des aventures qui ne I lui plaisaient pas. II s'était figuré que ce [ château lui portait malheur, et il ne se I trompait pas tout-à-fait, comme on l'a vu : aussi aurait-il bien mieux aimé aller ailleurs; mais il n'en était pas le maître, et il fallait suivre la compagnie. Il s'y réso lut néanmoins, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement, en se flattant du moins qu'étant couvert de ses bonnes armes, on ne pourrait plus lui faire ni mal ni peur, puisqu'à leur faveur il était a l'abri des cnchantcmens.

Avant que de sortir tout-à-fait du château de Valerio et finir les aventures de Don Quichotte et de Sanoho, qui se terminèrent chez le duc deMedoc , il paraît à RuyGomez qu'après avoir rendu compte des actions et des paroles des deux fous, il doit dire aussi ce que d'honnêtes gens, qui avaient de l'esprit, avaient fait lorsque la santé des uns et la douleur des antres leur avaient permis de se rejoindre ensemble , et de former une espèce de société. L'on a dit plusieurs fois, qu'excepté les visions sur les chevaliers errans , le héros delà Manche n'avait rien que de rai-

sonnable : ainsi il était appelé dans leuf^ conversations, ou du moins y était souffert, ^t sa présence n'y apportait point d'autre circonspection que celle de ne point parler du tout de lui que par les beaux endroits, et jamais sur rien qui fut propre à redoubler ses accès, à moins que cela ne fût nécessaire pour le divertissement que la société avait prémédité d'en tirer.

Leurs entretiens ordinaires étaient de galanterie^ et roulaient presque toujours sur l'amour et ses effets. La manière dont les Français et les Espagnols traitaient cette passion , quoique fort dilTérente, fut spirituellement discutée» aussi bien que la fidélité des uns et des autres pour leurs maîtresses et leurs épouses, et des dames pour leurs amans et leurs maris. Les Français convinrent que l'amour semblait être né en Espagne, où généralement tout Te monde y était porté; qu'il semllaît même que les Espagnols aimaient d'une manière plus sérieuse que les Français, puisqu'il paraissait qu'ils faisaient de leur amour une des principales occupations de leur vie; mais que cependant les Français aî^ maient d'une manière plus engageante , et que , si on ne trouvait pas parmi quelques-uns d'eux autant de constance qu'aux Espagnols, on y trouvait du moins plus de feu et de vivacité. Les Espagnols répliquaient que, par le consentement général de tout le mottde , l'amour qui n'était point accompagné de la constance n'était point un véritable amour, et qu'ainsi les Français n'aimant pas avee constance, on pouvait dire que leur amour n'était point un amour, mais seulement un feu de paille. Les Français soutenaient qu'on avait vu des Français ' aussi constans que des Espagnols, et les Espagnols avouaient que cela se pouvait, parce qu'il n'y avait point de pays qui

DON owcHotrë.

Fï,

ne produisît des p/ns contraires au [;énie général; mais que, (jéaëralement parlant, les Espagnols étaient plus constaos que les Français, quoique l'Espagne eût aussi produit quelques infidèles. Chacun, pour appuyer ses sentimens par des faits, raconta une histoire : les Espagnols en contèrent d'Espagnols qui avaient aimé jusqu'à la mort, et même par-delà, et les Français, pour leur montrer que tous les Espagnols ne se ressemblaient pas, racontèrent à leur tour des histoires d'Espa gnols qui avaient été inconstans. Les Es pagnols leur repartirent par une foule d'histoires de Français qui avaient été infidèles, et les Français, par réciproque, en citèrent d'autres de Français qui n'a- Taient jamais changé*

Ces conversations, qui furent poussées fort loin avec beaucoup d'esprit et de politesse, avaient assurément quelque chose de curieux , aussi bien que les histoires qui furent récitées pour et contre; mais pour tout cela ni les uns ni les autres ne changèrent d'opinion, et chacun donna toujours la préférence à sa nation. Les Espagnols prétendirent que l'indiflerence des Français se remarquait jusque dans leur conduite générale, par l'abandon qu'ils faisaient de leurs maîtresses et de leurs femmes même, ù qui ils permettaient d'aller partout où bon leur semblait et avec qui il leur plaisait, sans eu témoigner le moindre chagrin. Les Français en convinrent,, et prétendirent que c'était un amour effectif qui leur inspi rait cette pleine confiance^ qu'ils se mettaient sur le pied de croire toute sorte de vertus dans leurs femmes et dans leurs maîtresses, et que d'ailleurs ils se flattaient d'avoir assez de mérite pour retenir un cœur qui s'était une fois donné à eux ; que, dans cette pei^uasion, et surtout dans celle d'être parfaitement aimés comme ils aimaient, ils ne concevaient pas ces soupçons injurieux auxquels les Espagnols étaient sujets; que ces derniers étaient si peu prévenus d'estime |iour leurs maîtresses et leurs épouses, qu'ils ne se reposaient de leur fidélité que sur des grilles et des serrures, et que cette manière d'aimer avait quelque chose d'outrageant pour la personne aimée ; au lieu que la couliance des Français avait quel-

que chose de plus noble et de plus généreux , eu ce qu'ils s'assuraient de la fidélité de leurs maîtresses et de leurs ëpou$«s sur leur lyopre vertu et leur sagesse seule, dénuée de tout secours étranger. Ils ajoutèrent qu'ils convenaient qu'il y avait eo France beaucoup de maîtresses et même d'épouses qui trompaient cette confiaore, et qui étaient véritablement infidèles; mais qu'ils ne doutaient pas qu'il n'j eD eut pour le moins autant en Espagne, étant le propre de tout le monde, et surtout des femmes, de se porter avec ardeur a tout ce qui est défendu , et de se dérober à un aussi dur esclavage que celui où elles se voient réduites.

Les Espagnols prétendirent que ce peu de confîance , ou plulôt cette jalouiie, était nécessairement fille de l'amour, et qui! n'y avait qu^elIe seule qui la fît naître; qu'une preuve de cela estqueuous laissons faire avec indiOférence tout ce que veulent faire des gens auxquels nous ne prenons nul intérêt, et qu'au coolraire les gens que nous aimons ne font aucune action qui ne nous intéresse et à laquelle nous ne prenions part en eflet. Les Français convinrent encore de cela 3 mais ils ajoutèrent que ce n'était pas par un motif d'indifférence que les amans et les hommes mariés uhandonnalent en France leurs maîtresses et leurs épouses â la garde de leur seule bonne foi, puisque toutes leurs actions les touchaient autant qu'elles pouvaient loucher les Espagnols; mais que cela provenait encore du fonds inépuisable d'csliine qu'ils avaient pour elles, et de leur confiance en leur vertu, qui les empêchaient de croire qu'elles pussent faire aucune démarche contre la fidélité qu'elles leur avaient jurée, ni même avoir la moindre pensée dont ils pussent tirer aucun sujet légitime de se plaindre. Us convenaient encore qu'il y en avait plusieurs en France qui faisaient un mauvais usage de cette confiance, que même le nombre n*en était pas petit ; mais ils ajoutèrent que, généralement parlant, ilû'ctait pas plus grand qu*en Espagne, parce que l'infidélité des femmes provenaitplutôt du dépit et des chagrins, et des soupçons mal fondés que leurs époux leur donnaient , que d'aucuu penchant à l'io' fidélité, et qu'il y avait tris asaurémeflt

des femmes en Espagoe » aussi bien qu'en France j qui seraient toute leur vie restées sages et fidèles 9 si leurs maris ne leur avaient pas eux-méanes inspiré Tenvie de justifier leurs ombrages et leurs jalousies , et que très assurément le meilleur parti qu'an homme marié poutait prendra était de ne témoigner à sa Osmme aucun soupçon; et^ pour soutenir leur paradoxe , ils citèrent les vers de l'Arioste , que je ne rapporterai pas, mais bien la traduction Du la paraphrase faite par M. de La Fontaine : c'iist dans la Coupe enchantée :

Qae doit faire an miri quand on aime sa remtnc? Rien.

Yoicl pourquoi Je lui eonseiile De dormir, s'il se peut , d*un et d'autre côté.

Si le gsUnt est écouté, Vos sofas ne feront pas qa*on loi Anrme l'orelUe. Quant À l'occasion » cent pour une ; mais si Des discours du blondin la belle n'a souci, Vous le lui faites naître, et la chance se tout'ne.

Volontiers où soupçon séjoarne

C oc nage séjourne aussi.

Les Espafpols ne s'inscri virent point en faux contre un si bon auteur; maïs ils prétendirent en corequePamour des Français n'était point si violent que celui des £spa{;nols, parce que, disaient-ils, on ne voyait point de Français se jeter, pour l'inlidéi-ité de leurs épouses , dans le dernier désespoir comme on le voyait souvent en Espagne , surtout en Portugal , ou on mari trompé se venge sur lul-niéme ,

et attente à sa vie de rage et de dépit* Les Français ne purent s'empêcher de rire d'un si faible argument, que les Espagnols croyaient persuasif et convaincant; ils le réfutèrent en Français honnêtes, et qui ei) tendaient raillerie. Ils dirent qu'il était vrai qu'on ne voyait point de Français s'empoisonner, se poignarder ou se pendre, pour avoir eu le malhçurde n'avoir point épousé une vestale, et que, sauf le respect de tous les Espagnols en général et des Portugais en particulier, ils regardaient comme des fous ceux qui étaient assez sotset assez malheureux pour en ve-« nir à ces extrémités; que la manière de France sur un pareil sujet était sans doute plus raisonnable, puisque c'est être en effet extravagant que de se punir des péchcfs d'autrui , et qu'à Te bien prendre , la mauvaise conduîle d'une femme ne devrait être imputée au mari qu'autant qu'il la souffrait sans y mettre ordre, lorsqu'il le devait et qu'il le pouvait; que du reste un homme n'en devait pas être regardé comme moins honnête quoiqu'il eût une femme libertine , pourvu qu'il eût fait en homme d'honneur ce qu'il devait pour la ranger à la raison, pour sauver les apparences , et pour éviter l'éclat et le scanda le , dont tout le contre-coup et la honte retombaient sur lui lorsqu'il faisait le moindre faux pas.

Et à cette occasion une dame française de la compagnie raconta l'histoire qui suit :

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