CHAPITRE XXXIX
Le mari prudent.
Cléon était un des premiers gentilshommes d'une des plus riches provinces de France; son bien égalait sa naissance , et ses emplois étaient dignes de l'un et de l'autre. Il a passé pour un des plus beaux génies de son temps, d'une sagesse et d'une prudence consomiuées. Il avait épousé une fille fort riche f qui mçorut trois ans
après son mariage , et ne loi laissa qu'une petite fille, que je nommerai Sylvie. Pénétré du regret de la mort d'une épouse qu'il avait parfaitement aimée, il ne voulut plus se remarier, et borna son plaisir à élever l'enfant qu'il avait eue d'elle. Cette petite fille se vît croître, etenmême temf s les honneurs de 8on père et son
DON QUlCtlOTtE.
I)ΣD, qui était déjà considérable. Elle devint une puissante héritière , et son père , qui l'aimait autant qu'elle était aimable, songça sérieusement à l'établir sitôt qu'elle eut atteint sa quinzième année. Elle était grande pour son âge 9 parfaitement bien faite et très belle; son esprit y cultivé par tout ce qui peut former celui d'une fille de naissance, éclatait à se faire admirer, et enchantait tous ceux qui l'écoutaient. En un root, c'eût été une iille parfaite si elle eût été plus maîtresse de son cœur.
Un homme de qualité entreprit de lui plaire , et y réus⁢ mais, comme il était d'une maison que Cléon n'aimait pas , ou ])lutôt parce qu'il n'avait pas un bien égal a celui de Sylvie, on ne lui conseilla pas d'en faire la demande, de crainte d'être refusé , comme le fut un autre de sa famille et de son nom , quoiqu'il fût plus fiche et mieu:^ établi qu'il n'était. Ver- Tillç^ c'était le nom du cavalier, soupira donc inutilement pour Sylvie, et Sylvie soupira inutilement pour lui, n'étant pas nés pour être joints par les nœuds de l'hynaenée , quoique l'amour les unît.
Cléoa trouva pour sa fille un parti qu'il rrut mieux son fait. Il ne l'aurait cependant pas obligée & l'accepter, si elle lui eût déclaré qu'elle ne pouvait vivre heureuse qu'avec VervîUe; mais, outre la pudeur qui s'opposait à une telle déclaration , elle craignait, que son père n'approuvât pas d'autres vues que les siennes. Elle savait que parmi les gens de sa qualité ce sont ordinairement le bien et les dignités qui règlent les alliances , sans aucun égard aux inclinations des gens qu'on lie ensemble , qui , a proprement parler, ne sont que les victimes de l'ambition de leurs parens; ainsi elle regrettait Verville dans le fond de son cœur, mais elle laissait à son père le pouvoir de disposer de sa main. Il la destina à un des plus honnêtes hommes du monde, parfaitement bien fait et d'un vrai mérite: en un mot, ù un homme capable de se faire aimer de tout autre que d'un cœur prévenu.
L'amour dont Sylvie était prévenue pour Verville ne l'empêchait pas de rendre justice ù Justin , c'était le nom de son mari , parce qu'elle vit <en lui un homme tout aimable. Les fréquentes conversa-
tions qu'elle eût avec liii découvrirent tout son mérite \ mais son cœur était trop prévenu pour lui accorder autre chose que de l'estime. Cependant, biea persua* dée qu'il était digne d'elle, elle obéit â Cléon , sinon avec plaisir^ du moins sans répugnance. Elle fit ses efforts pour lui livrer son cœur; mais elle n'en eut pas le pouvoir, parce que Verville en était trop le maître.
L amour se nourrit et s'augmente par l'espérance, mais il ne meurt pas parle désespoir. Verville pensa mourir de douleur et derage, lorsqu'il ne put pi us douter de ce fatal mariage. A ses propres yeux, il justifiait Sylvie , parce qu'elle n'avait pa se dispenser d'obéir à son père; et, comme il était entièrement persuadé que tout son cœur était à lui , qu'il en était aimé , mais qu'elle n'en était pas moins perdue pour lui , ces pensées firent dans son esprit une telle impression , qu'il en tomba malade. Sylvie apprit sa maladie avec une donleur d'autant plus violente qu'elle était obligée de la cacher. Elle lui envoya dire qu'elle prenait part à sa santé* et qu'elle le priait de faire ses eflbrls pour la rétablir. Il fut ponctuol â exécuter cet ordre, et parut peu de temps après aux yeux de Sylvie , qui , voyant avec étonnement un si prodigieux changement dans sa personne pour une si courte maladie ^ ne put s'empêcher d'en avoir pitié. Dans le temps qu'elle tâchait d'étoufi'er dans son cœur les tendres sentimens qu'elle sentait pour lui , elle reçut une lettre de sa part , par laquelle il lui mandait que , ne voyant autour de lui que des objets de douleur et de rage , il était résolu de quitter le pays et le royaume pour aller chercher une mort qui le délivrât tout d'un coup des supplices éternels où il était exposé dans le lieu de sa naissance , et la suppliait de lui donner un moment d'entretien particulier pour prendre congé d'elle; et aprî-s un moment d'entrevue, ajoutait-il, il n'aurait plus de regret à sa vie.
A quoi s'expose une femme lorsqu'elle écoute ses sentimens , ou qu'elle n'est pas en garde contre les premiers mouveroens de son cœur ! Syl vie lit réponse à Verville, et ne fit aucune difficulté de lui accorder l'entretien qu'il lui demanda; et, saos prévoir queUe en serait l'issue , cHe le pria
elle-même que ce fut dans un endroit qui lui fût point suspect, parce que son
ne
dessein n'ëtait point d'en venir au3si avant qu'elle en vint. La peur de Aire connaître à son ëpoux qu'elle avait eu quelque considération pour Verville, ni même qu'elle connaissait sa personne, lui fit faire la plus grande faute qu*un« femme puisse faire , celle d'accepter un rendezvous dans un lieu où un amant peut être le maître. Verville prëvit tout d'un coup ce qu'il en pouvait espérer, et ne se crut pas malheureux. Il lui indiqua une maison écartée , où elle se rendit sans en prévoir la conséquence, et seulement dans l'intention de recevoir ses adieux et de lui faire les siens; mais sa faiblesse la trompa aisément. Elle trouva Verville au commencement respectueux , et peu à peu entreprenant ; ce qu'il lui avait dit Tavait attendrie, l'ardeur qu'il lui témoigna ranima , elle changea de couleur, il s'en aperçut, il la poussa, et enfin, après quelque résistance qu'elle fit pour honorer sa défaite, elle succomba. £lle avait dû le prévoir, mais son peu d'expérience et la droiture de ses intentions ne lui avaient pas permis de rien craindre sur sa démar che , ni de faire réflexion qu'une femme présume trop de sa vertu lorsqu'elle compte de se retirer entière d'un rendezvous qu'un amant lui a donné dans nn lieu où rien ne s'oppose à ses vœux , et où , au contraire ^ le silence et la solitude le favorisent et lui donnent la facilité de tout entreprendre.
Une femme qui accorde les dernières faveurs devient esclave de son amant favorisé. Sylvie s'en aperçut, en ce que Verville ne parla plus de partir, et qu'il voulut au contraire rester pour jouir de sa conquête. Leurs entrevues néanmoins furent rares, mais elles furent tendres.
Justin , s'apercevant enfin des dissipa lions de son épouse, résolut d'en décou vrir le sujet, et la surprit un jour écrivant une lettre. C'est encore ce qu'une femme ne doit pas faire , parce que ce sont des témoins convaincans qui ne meurent jamais et qui ne peuvent être récusés. Il la prit; mais comme, il n'j avait point de nom, elle eut la présence d'esprit de prendre tout d'au coup son parti , et de dire qu'eue écrivait à uu purent» Cette
lettre ne contenait rien d'essentiel, n'étant pas achevée; ainsi il ne put asseoir jusquelà aucun soupçon fondé. Mais il la fit observer ensuite de si près, qu'il apprit qu'elle allait dans une maison empruntée où il y se trouvait un homme parfaitement bien fait qu'on ne connaissait pas. Il y alla , et les surprit tous deux tête a tête; mais, ne voyant aucun vestige de ce qui pouvait s'être passé entre eux, cet époux sage et prudent, voulant bien luimême ne pas s'apercevoir du tour, il leur fut facile de justifier leur surprise sur l'étonnement où sa présence les mettait. Justin le crut, ou fit semblant de le croire , et, sans se hausser ni se baisser, il n'en fit pas plus mauvais visage à sa femme , et se contenta de la prier de n'entretenir plus de commerce avec Verville, et de cesser de le voir. Elle le promit, et n'en fit rien. Justin en fit ses plaintes à Cléon , qui , bien loin de donner dans le sens de son gendre, soutint que sa fille était sage , qu'il la certifiait telle ,* qu'elle avait été trop bien élevée pour rien faire d'indigne de sa naissance , et qu'il ne la croirait jamais cfiminelle qu'il ne la vit de ses propres yeux. Il ajouta, en parlant à Justin , qu'au rang qu'il occupait dans le monde, il devait se mettre au-dessus de ces faiblesses ; qu'il prit garde à ce qu'il allait faire, afin de ne pas se donner luimême en spectacle à toute la France; que, sans doute, la jeunesse de Sylvie, sans qu'elle s'en doutât elle-même , l'engageait dans des parties dont elle ne prévoyait pas les conséquences, mais qu'il était très certain que ses actions étaient innocentes, et il finit son discours en lui citant ce» vers :
Les éclats que Von Aiit snr un semblable point Sont toujours des éclats dont on ne revient point. Sur la foi d'un mari le monde s'abandonne A taxer la pudeur de celle qu'il soupçonne» Et ne peut présumer, s'il a trop éclaté , Qu'elle ait de la vertu , puisiiu'il en a douté.
Justin était trop persuadé de la vérhé de cette morale pour ne s'y pas rendre , et, en outre , il souhaitait trop que sa femme fût sage , ou du moins qu'elle parût telle , pour contredire son beau-pùre. Il se rendit, ou plutôt feignit de se vendre ù ses raisons; il eut même la prudence de
le prier de ne point parler à Sjlvie de ce qu'il lui avait dit, et rependant continua d'observer et de faire observer ses actions, et le hasard lui en fit ronnaSlre plus que ses soins n'auraient découvert.
Il revenait un jour avec un de ses amis chez qui il avait été diner, et il sortait avec lui dans son carrosse ; en passant dans une rue dctourpde, et dans laquelle il ne demeurait que du nienu peuple t il vit entrer sa femme déguisée dans une maison de peu d'apparence^ il eût eu de la peine à la reconnaître , et eût cru s'être ti*ompé, s'il n'eiit aperçu sa femme de chambre avec elle* Ce déguisement lui étant suspect , il retourna dès le lendemain matin dans cette rue, déguisé luimême I et s'informa des gens qui demeuraient dans la maison où il vit entrer Sylvie , et il apprit des choses qui redoublèrent se$ soupçons. Il sut que c'était un fripier qui l'avait loiffîe et meublée, qu'il la remplissait de gens qu'on ne connaissait pas*, et que^pour la garde des meubles, il 7 faisait loger une femme âgée qui nettoyait tout. 11 alla trouver cette femme, et s'informa d elle si elle avait quelque chambre vide* Elle lui répondit que la seconde était à louer. Le marché fut bientôt fait. Il pria cette femme de lui dire quels étaient les autres gens qui logeaient chez elle, parce que, poursuivit- il, comme j'ai beaucoup d'effets et d'argent que j'ai apportés de la campagne , je suis bien aise de savoir avec qui je demeurerai, et si ce sont d'honnêtes gens* Vous ii'avezrien à craiodre, luidit cette femme : je loge dans la salle <en bas, la porte ferme toujours, et personne ne sort ni ne monte que je ne le voie. Et, de plus , il n'y a pas grand monde ici ; la première chambre est occupée par un homme de quarté qui s'est marié en secret, et qui ne vient ici que deux ou trois fois la semaine; et la femme, qui n'est qu'une simple demoiselle, n'y vient jamais qu'il n'y soit, et ils sont environ une heure ou deux ensemble. Pour les autres , ce sont des gens qui sortent dès le malin et qui nereviennentquciesoir. Je ferai lout au contraire, reprit Justin : tant que je resterai dans celte ville , je viendrai ici le matin et on ressortirai le soir, parce que j'ai quelques affaires qui ne me per-
mettent pas de paraître pendant le jour^ ni de rester chez un parent où je couche. Ainsi, dit-il, je ne vous incommoderai pas beaucoup, si ce n'est pour aller me faire apporter i manger, et dès demain matin je viendrai prendre possession de votre chambre. Et en même temps il lui donna de l'argent pour arrhes. Il ne manqua pas, dès le lendemain , d*aller seul dans ce nouveau logis. Il avait dit chez lui qu'il ne reviendrait que le soir, qu'on ne l'attendît pas & diner* Il s^était déguisé comme la veille, et avait renvoyé ses gens en entrant chez un ami* Dès qu'il fut arrivé, il chercha le moyen de voir ce qui se passait dans la chambre qui était sous la sienne, et n'en trouva point que de lever un carreau le plus proprement qu'il put. Après cela, ens'amusant à lire pour soulaf^rson inquiétude, il attendît l'arrivée de sa femme et de son amant jusque vers les cinq heures du soir. Il les vit faire collation seul à seul, et tout ce qu'un homme et une femme peuvent faire ensemble.
Messieurs^ qui m'écoutez, je suis persuadée qu'il n'y en a pas un parmi vous qui rKeût jou4 ici des couteaux, et qui ne lût venu poignarder dans le moment la dame et le monsieur. Justin fut plus sage que vous n'auriez été , et, ^'il en agit autrement, ce ne lut pas faute de courage, car ses actions ont témoigné en d'autres orcasions que le fer el le feu ne l'épouvantaient pas-, mab ce fut uniquement par prudence que, sans paraître, ni faire aucun bruit, il vit tout ce qu'un homme trahi peut voir de plus injurieux et de plus accablant j il les entendit se donner un reodez-voys à. deux jours delà pour aller se promener ensemble à une maison de plaisance qui était a deux lieues.
Il ne sortit de cette maison que fort tard et long-temps après eux-, et, ayant rêvé long- temps au parti qu^il avait à prendre, commença , sous prétexte d*incommodité, à faire lit à partj mais sa plus grande morlifiralion, ce fut les caresses dont sa femme l'accabla. Il lui laissa la liberté d'aller i son rendez-vous. Il l'y suivit encore déguisé; et, comme les amans n'avaient aucune défiance de lui ni de qui que ce soit, il lui fut facile de remarquer toutes leure actions^ il entra
DOM QUICHOTTE
même dans Tendroit oa ils ficent collation, et remarqua tout ce qui s'y passait; ce n*e'tait là qu'une suite de leur intelligence.
Il revint chez lui, elle arriva peu après. Ils se mirent à table , et soupèrent sans qu'il lui (]ît rien qui pût lui donner sujet de rien soupçonner devantlesdomestîques; mais, après qu'ils furent retirés, il lui demanda où elle avait passé Taprèsmidi. Elle ne lui répondit pas juste : aussi se fit-il un plaisir de la faire couper derechef dans ses défaites. Ne continuez pas vos impostures davanti^je, madame, lui dit-il avec un ris moqueur : elles me font peioe à moi-même. Que n'avouezvoua tout d'un coap que vous avez été
seule avec Verville vous promener à tel ses mépagemens. Il alla trouver Cléooy
endroit ? Ensuite il lui particularisa, si bien tout, qu'elle ne put douter qu'il en était parraitement bien instruit. Il nelpi : parla nullement de la chambre, ayant ses raisons pour se taire sur cet arlicle; I mais, du reste, il la mit dans l'impossibilité de rien nier. £lle se jc^ au^, i pieds de son mari , et^ui fit Iputes les pro- I testatiousimaginables. Ilsecontenladpl'c- I coûter, et lui ditqu'ilnes'y fiaitplusaprès j avoir éléune fois trompé^ que désormais I elle pouvait a(;ir à sa manière, et qu'il , ne la considérait plus asse^ pour prendre ; part par la suite à ses actions *, que tout ce qu'il lui demandait était de faire l'a- , raour sans conséquence, et de sap ver sa I conduite par les apparences^ qu'eu son particulier, pour éviter Téclat et le scan- , dole, il qe prendrait pçint d'autre vcn- { geaqce d'elle que de la inéprisef cx)mme , une malheureuse. Il me parla pas même , de l'aventure à son beau-père» et depuis \ ce temps-là il n'eut riqn de cora.mun a vec , Sylvie qyc la table, et pe4^p.çi|, sans I affectation et sur diOereoB sujets qu'il fit naître, il lui changea tout son domestique.
Jamai? fiemme ne fut, plus mortificeque celle-là le fut du mépris que son mari faisait d'elle j elle se jeljj vingt fois à ses pieds, mais înulilementi pour obtenir son pardon : H ne voulut jamais revenir, afin, lui diçait-il d'un air dédaignoyx^ de ne pas servir de manteau à autrui.
Verville s'était éloigné , et elle paraissait n'avoir plus de commerce avec lui j mais
son époux n'en fut pas pluç indulgent , et soutint plus de six mois son rôle d'époux implacable et sans retour. Il avait sujet de ne se point démentir ^ car il savait que la chambre qu'ils avaient louée dans la même maison où. il en avait loue une autre était toujours payée par les gens prétendus secrètement mariés; et, en conséqueuce , il avait aussi toujours retenu la sienne.
Après plus de six mois d'absence y.
Verville revint 5 et Justin, qui le sut, observa de si près sa femme , quMl sut qu'elle allait dans la maison en question. Il ne fut plus maître de luîj cette intrigue soutenue si long-temps par sa femme lui fit connaître qu'elle ne méritait plus
lui fit un rapport sincère de toute la conduite de sa fille , de ce qu'il en avait . vu lui-même, et de tout ce qu'il en avait soufl'ert , et conclut par offrir à son beaupève de lui faire voir les choses & lui^ même dç ses propres yeux , et le pria que cela fût; sinon , il lui protesta dp le faire voir à d'autres , pour s'en faire rendre justice , malgré tout l'éclat que cela pourrait faire; au lieu que , s'il voulait en être convaincu seul 9 et sçirvir déjuge à sa fille, cet odieux secret ne passerait pas sa famille , qui n'en serait point diffamée.
Ce parti iftait trop juste et trop prudent pour n'4tre pas suivi. Cléon connaissait son gendre poyr un homme incapable d'ajouter une syllabe à la vérité; cependant , bien qu'il fut trop, certain par oei récit des désordres de sa fille , il ne;(aissa pas de. lui dire qu'il voulait tout yoir de ses yçu^9 et qu'il n'en croirait ppint d'^iulfes témoins. C'était ce que son gendre demand.ait , et il ne le r^mit p^s plus tard qu'au jour mçme^ de peur d'accidenL II résolut de ne point quitter son beau-père, et écrivit chez lui qu'on ne l'attendît point à dîner , ni ipéme à souper , ayant des affaires qui le retiendraient chez Cléon tpule ja journée.
Aussitôt qu'ils eurent dîné, ils allèrent ensemble dans cette chambre , où ils ne furent pas long-temps sans entendre ouvrir celle de dessoub. Ce fut Verville qui enlra le premier , enveloppé dans un gros manteau gris 9 sous lequel il portait un
panier rempli de tout ce qu'il fallait pour faire collation; il couvrit lui-même la table; et« tout étant fait, il but un coup, et se mît auprès du feu , un livre à la maio. Une demi-heure ou environ après , Sylvie entra enveloppée d'une cape telle qu'on en portait en ce tempslà , une jupe retroussée , et enfin si bien déguisée, que Cléon ne put la reconnaître que lorsqu'elle eut ôté sa cape et laissé tûrpber sa jupe. Il ne put pour lors douter de rien. Elle était coiffée en cheveux, et n'avait qu'une simple robe sans corps. Cléon vit les caresses qu'ils se firent en s'abordant; et enfin , s'apercevant qu'ils se joignaient de fort près, il descendit promptement , en tirant son gendre après lui; ils entrèrent tous deux dans la chambre en même temps , et surprirent les deux amans.
Justin, qui s'était armé , leur porta à chacun un pistolet à l'estomac, en menaçant de tuer le premier des deux qui bougerait. Je suis au désespoir , monsieur, dit-il à Cléon, de vous faire voir un objet Aussi désagréable , et pour vous et pour moi,' que celui que je vous présente; mais ayez la bonté de vous en souvenir; et vous m'avez dit que vous ne croiriez jamais rien au desavantage de la vertu de votre fille que vous ne le vissiez de vos propres yeux ; il a fallu vous convaincre , et je n'ai pu me dispenser de le faire. Le bonheur qu'elle a d'être votre fille lui a sauvé la vie , que je pouvais me sacrifier sans en craindre les suites; je vous la remets pour en faire tout ce qu'il vous plaira, vous assurant que je n'y prends plus aucune part. Quant à son amant, je [lui pardonne de tout mon cœur , et ne lui demande , pour toute reconnaissance de la vie que je lui laisse, qu'un secret inviolable sur ce qui s'est passé. Monsieur, ajouta -t-il en adressant la paroleâ Verrille, retirez-vous, mais comptez que la première indiscrétion TOUS coûtera la vie.
Verville, qui aurait voulu être bien loin, gagna la porte; mais il ne sortit pas si tôt qu'il l'aurait voulu; et il fut arrêté par Cléon , qui était resté immobile sur un siéjiC , les larmes aux yeux , taut l'état où il avait vu sa fille lui avait été' sensible l Monsieur y lui dit-il en le
retenant et en lui montrant Justin ; rendez grâces à monsieur de Ta vie qu'il tous 3auve; car si tous aviez eu affaire à moi, ou qu'il ne vous eût pas accordé irotre pardon , vous ne sortiriez d'ici que par Ja fenêtre avec cent coups de poignard dans le cœur. Il vous a recommandé le secret, et moi je vous ordonne de plus de sortir delà province dans vingt-quatre heures, et de n'y jamais remettre le pied; sinon comptez que vous êtes perdu : je n'ai rien à vous dire davantage , retirez-vous.
A ces mots Verville sortit , et , dans la crainte où il était que Cléon et Justin ne changeassent de sentiment* il ne passa chez lui que pour prendre de l'argent et monter à cheval; et depuis il n'a pas r^mis le pied dans la province, et n'a eu garde de l'y remettre tant qu'il a vécu. Pour vous, malheureuse, poursuivit Cléon en parlant à Sylvie , je me réserve vptre punition : j'aurai soin de voas faire faire pénitence. Je vous rends grâces, monsieur, continua-t-il en s'adressantà son gendre , de la bouté que vous avez eue de l'épargner et de sauver l'honneur de toute ma famille , et le mien en particulier. Vous avez raison de croire que le vôtre y était intéressé; mais que ce soit à lui que je doive le mien : je vous promets de n'être point înfjrat de votre discrétion. Je vous regarde toujours comme mon fils ; et , puisque je n'ai pour tout enfant que cette misérable , indigne d'être ma fille, et que je destine à une prison éternelle, vous pouvez compter sur tout mon bien ; je vous en fais présent dès ce moment et demain, je vous en passerai la donation.
Il voulut eùsuite sortir et conduire Sylvie dansle moment môme entre quatre murailles. Non , monsieur , lui dit Justin en l'arrêtant, nous n'avons jusqu'ici fait aucun éclat ; n'en faisons point encore. Si vous la meniez présentement où vous avez dessein , on chercherait le sujet d'une absence si prompte , et cela donnerait matière i soupçon. Prétextons son éloignement , et reculons-le du moins jusq^à demain. Vous pourrez, d'un esprit rassis , me demander , en présence de mes domestiques , la permission pour elle d'aller passer quelque tempe a la
DON QUICHOTT».
campagne; j*y conseiitîrai, el vous la mèoerez où il vous plaira.
Pendant tout ce temps-là, Sylvie resta aux pieds y tantôt de son époux , tantôt de son père , dans un état digne de compassion. Ils ne jetèrent seulement pas les yeuï sur elle. Enfin elle tomba en faiblesse sur le carreau. Le père, qui sentit a cette vue les moavemens de la nature, tomba comme elle ; de sorte que ce fut un triste spectacle que cette scène.
Justin en fut attendri , mais il eut assez de force sur lui-même pour cacher son trouble et son émotion. Il secourut Cléoa, el , le voyant remis , il le laissa avec sa fille, qu'il renvoya chez elle , en lui défendant de rien faire voir de sa tristesse, et lui ordonnant de se contraindre si bien que qui que ce fût ne pût s'apercevoir qu'il lui fût rien arrivé d'extraordinaire.
Le lendemain , étant à table tous trois avec encore d'autres gens de leur connaissance, elle demanda elle-même à Justin la permission d'aller passer quelque temps à une terre de son père à plus de vingt lieues de là. Elle lui futaccordée. Cléon se chargea de l'y conduire. Ils partirent en effet le lendemain dans une chaise de poste , avec deux domestiques que Cléon congédia avant son retour, afin que personne ne sût où elle était. Il la mit dans un couvent, où elle est restée plus de dix-huit mois à demander pardon au ciel des désordres de sa vie., et u le prier de fléchir l'esprit de son mari , à qui elle écrivait souvent.
Ses prières furent enfin exaucées. Justin, peu de temps après, alla trquver Cléon , et le pria de lui rendre Sylvie. Le pauvre vieillard ne put cacher là joie que «ette demande lui donnait. Eh bien!
monsieur, lui dit-il en l'embrassant, vous étes-vous bien consulté? Je suis prêt à vous la rendre , et j'espère que , dans la suite , elle vous donnera tous les sujets du monde de vous louer d'elle« Je suis charmé de la demande que vous m'en faites; je ne vous cache pas que c'est la joie la plus sensible que j'aie ressentie de ma vie. Je mourrai content si je vous vois réunis, comme au contraire je mourrai de douleur si la réunion u'est pas parfaite. Pardonnez i monsieur % ù sa
jeunesse les injures qu'elle vous a faites. Oubliez tout ce qui s'est passé , et la regardez comme une autre femme , puisqu'en effet vous la retrouverez tout autre. Promettez^moi cela , monsieur, et nous irons la reprendre ensemble.
Justin le lui ayant promis , ils mon^ tèrent tous deux en carrosse pour aller au couvent où elle était. Cléon ne prit que le temps d'écrire à la supérieure de ce couvent qu'ils partaient , et^l'informer de quelle manière elle devait la faire sortir , pour qu'elle vint les trouver dans l'hôtellerie qu'il leur indiqua. Il fit partir un homme exprès , avec ordre d'aller plus loin , afin qu'il ne se doutât de rien et ne les rencontrât pas, comme il aurait fait s'il était revenu sur ses pas; après quoi ils partirent. Pendant le chemin, le beau-père félicita son gendre d'avoir eu la- prudence de ne point faire éclater ses chagrins domestiques , et blâma ceux qui le faisaient , parce qu'outre qu'ils se rendaient la risée du public, ils se mettaient hors d'état eux-m^mes de suivre dea sentimens plus doux lorsque leur cœur était changé. Ce fut là le sujet de leur conversation , qui finit lorsqu'ils arrivé-» rent à Thltellerje. Ils n^y furent pas long* temps que Sylvie y arriva aussi , dans^a carrosse de voiture, comme si elle venait de plus loin , et ce carrosse fut renvoyé sitô^ qu'elle eut mis pied à terre.
Ils descendirent et allèrent au-devant d'elle, pour toujours sauver les appa-^ rences , et défendirent à leurs gens de re«monter qu'on ne les appelât; de sorte qu'ils n'entrèrent qu'eux trois dans la chambre. Sitôt qu'elle y fut, elle se jeta aux pieds de son époux, qui la releva; elle en fit autant à son père, qui la laissa à ses pieds dans le temps qu'il lui faisait une sévère réprimande ; il finit par lai dire de demander par4oa à Dieu pendant toute sa viedesfautesqu'elle avait faites^ et de supplier son époux de les oublier , et d'y contribuer elle-même par une conduite opposée i ensile qu'elle avait tenue. Tenez, monsieur , continua ce bon vieillard en la relevant et en la présentant à son gendre , voili votre femme , que je vous rends; et , quoique vous ne la pren^;^ qu'à ma. prière, oubliez que je suis son père , et n'ayez pour elle aucune,
DpN QUICHOTTE.
oonsidération qu'elle ne s'en rende digne, [qu'on I9 regarde comme on modèle de
Et vous , miscrable, lui dit-il, comptez qu'après avoir trouve dans moi un père trop I)on et trop facile , vous n'y trouverez qu'un ennemi irréconciliable et un ju{]e sévère, si vous donnez jamais le moindre soupçon ou le moindre sujet de plainte. Enfin il la remit entre les mains de Justin, aux pieds de qui s'étant jetée une seconde fois, il la releva les larmes aux yeux , et l'embrassa. Le heau-pcre se mit de la partie , si bien qu'ils restèrent tous trois quelque temps dans les bras l'un de l'autre. Je vous reprends , madame, lui dit enfin son époux; je consens à oublier tout ce qui s'est passé, et je l'oublie bien sincèrement; oubliezle de même, et tâchons, vous et moi, de ne nous donner jarpais l'un à Tautre sujet de nous en souvenir. Elle ne répondit que p.ir ses larmes, et son père ," qui n'allendait pas d'autre réponse, la lira de l'embarras où elle était, en s'adressant à Justin. C'est une nouvelle femme que vous prenez , lui dit-il ; il est juste qu'elle vous apporte une noi^velle dot ; et , j)ui-?que vous n'avez point voulu accepter le don de tout mon bien pendant ma vie; il sera à vous après ma mort. Cependant en voici les arrbes que je vous donne; vtwrs m'offenseriez de les rebuter : je vous supplie de les accepter comme le ga{;e d'une réconeiliatiqn sincère. Justin , qui connaissait le génie de Cféon , accepta ce qu'on lui présentait; et enfin ils revinrent de c«mpa[^ne dans leur demeure ordinaire. I.e beau-père les obligea peu de temps après à venir demeurer avec lui , tant pour avoir la consolation de les voir , que pour être à portée d'examiner les actions de sa fille. Comme elle était véritablement changée, elle fut ravie de demeurer dans un endroU qui pût lui s^vir , auprès de son époux , de caution de sa conduite. Eîle n'avait pas plu» de dix-neuf ans lorsque cette réconciliation se fit , ainsi on ne peut pas dire que ce fut l'agc qui Teût retirée ; on ne peut pas dire non plus que cie fut le regret de la mort de son amant, puisqu'il ne fut tué à l'armée que dix ans après; et dqîuis ce temps-là , c'est-à-dire depuis plus de vingt-cinq ans , elle a vécu et vît «ncore d'une manière toute eainte^ en aorte
perfection. Tous les gens qui la connaissaient la regardent avec admiration. Elle est une des plus honnêtes et des plus vertueuses femmes qu'il y ait en France-, du moins elle est la ^lus retirée dans son domestique.
Voilà, messieurs, continua la Française , rhistoire que je vous avais promise, et i laquelle je n'ai ajouté aucune circonstance de inon invention. La morale qu'on peut en tirer est qu'un honnête homme qui a le malheur d'avoir une femme infidèle doit se contenter de la mépriser, et sauver les apparences, supposé que le désordre de cette femme soit secret; mais, s'il est public, il doit la quitter pour toujours. On en peut inférer encore que les pères et les mères devraient consulter l'inclination de leurs enfans avant que de les engager pour toute leur vie dans un état tel que celui du mariage; mais la meilleure instruction qu'on en peut tirer, c'est qu'une femme ne doit jamais mettre sa vertu à l'épreuve.
Vous m'avouerez , s'il vous plait« messieurs les Espagnols , que cette modération de Justin est bien plus chrétienne et bien plus à louer que cet usage du poignard et du poison , si familier en Italie et parmi vous.
Puisque madame et ces messieurs , reprit le duc de Medoc après que la marquise eut cessé déparier, nous ont avoué avec sincérité le génie de leur nation, il est juste de leur rendre le change , et d'avouer qu'il est bien plus chrétien de pardonner que de se venger, et qu'ainsi leurs maximes sont préférables aux nôtres ; cependant nous ne sommes pas les seuls qui nous' servions du poignard lorsque nous surprenons nos femmes en flagrant délit. Les Français aussi bien que nous s'en servent assez souvent; et, quoique cela soit véritablement condamnable, il semble qu'il soit permis de le fffire , parce qu'on supposa qu'un homme n'a pu- résister aux niouvemens impétueux de la nature , ni i la rage qu'un pareil spectacle lui a inspirée. Il est vrai que , quand ce meurtre est prémédité , il est sans excuse* Cependant l'usage s'en est introduit parmi nous , et s'est rendu
non seulement tol^rable; mais encore familier, et cette vengeance odieuse semble être autorisée par Timpunit^. La maxime des Français me parait bieji plus sage que la nôtre : elle pardonne le
meurtre dans le moment en farenr des premiers mouvemens de colère, maïs elle punit le poison et le poignard comme un assassinat, puisque c'en est un cri eifet.