‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 126 sur 136 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Belle morale do seigneur don Quichotte.

Le hëros de la Manche n'avait garde de demeurer muet dans une si bAle occasion d*ëtaler sa morale. J'avais résolu de ne traduire aucun de ses sermons et de les sauter tous; mais celui qu'il fit dans cette rencontre m'a paru si beau et si plein de bon sens, que je n'ai pas cru devoir en priver le lecteur. 11 prit la ])arole après le duc; voici ce qu'il dit :

Vous n'avez fait que me prévenir, mousieur, loi dit-il, car j'allais parler à madame avec la même sincérité que vous avez fait , et j'aurais ajouté que ce qui me surpirend le plus, c'est que les maris espagnols veulent que toute la raison soit de leur côté, et tout le fort de celui des femmes; cependant, s'ils s'examinaient bien , ils verraient que c'est uniquement leur amour- propre qui les joue en leur persuadant une chose si fausse. Je m'explique : ils jugent qu*unc femme infidèle est digne de mort , et Te plus souvent ce sont eux-mêmes qui en sont la partie, le juge et le bourreau; ils ne leur font aucune gfâce, et la seule qu'elles puissent trouver, c'est une retraite dans un couvent, lorsqu'elles peuvent s'y jeter, ou bien dans un autre asile où leurs maris ne peuvent porter ni leur vengeance, ni leurs fureurs. Ce crime est pour enr un crime sans pardon , sans quartier et sans retour; et, quoiqu'ils punissent leurs femmes avec tant de sévérité, ils se donnent à euxmêmes toutes sortes de licences r.en effet, y a-t-il un Espagnol qui, outre sa femme, n'ait encore une maîtresse pnbU' quement entretenue, et quelquefois plusieurs? y en a-t-il aucun qui ne se fasse honneur de ses amours ^ quoiqu'elles ne

soient qu'un désordre effectif? et enfin y en a-t-il aucun qui voulut se retrancher tout-à-fait dans sou domestique, ù moins que ce ne soit dans les premières ardeurs d'un mariage , ou fout-à-fait dans un âge de retour? K'est-ce pas là avouer qu'il n'y a pour eux que la force qui impose la loi , puisqu'ils sont , par leur propre confession,4)eancoup plus condamnables que leurs femmes, en demeurant d'accord que, comme l'homme a l'esprit incomparablement plus fort que celui d'une femme , qui , à ce qu'ils disent, n'est rempli que de faiblesse , il doit, par ronséquent, employer cette force d^esprit a combattre ses passions et à vaincre les tentations qui l'agitent t Les maris doivent donc montrer l'exemple qu'ils renient que d'autres suivent ; et , slls prétendent ne pouvoir pas résister à ces tentations, comment veulent-ils qu'une femme, plus&iblequ'eux, y résiste?

Je dis encore plus : c^est que «ertainement le crime est plus grand del^utDieu pour eux que pour elles , et je me fonde en ce point sur ce que fout au moiDs une femme ne fait que peu ou point de scandale par le secret qu^elle tache de garder dans ses intrigues , et qu'eux y von-ë fête levée, et, qu'ainsi, outre le scandaih? public qu'ils causent, ils donnent 4 la jeunesse un mauvais exemple^ Ce9t peu , à mon sens, pour leur justification, que de dire que la mauvaise ^ondui<te d'une femme attire après elle plus de désordres que celle d'un honrime, parce que, disent-ils, une femme qui' reçpit entre ses bras un autre que son mari met dans sa famille des héritiers qui m M sont de

DON QUIÎUOTTE.

riea , et qu'ainsi , outre le crime d'infidélilé) elle fait eucore uq ?o1. Ne le font-ils pas eux-mêmes ce vol? et si c'est là la raison pour laquelle ils ne veulent pas que leurs femmes aient commerce avec d'autres qu'avec eux, pourquoi font-ils leur possible pour avoir commerce avec d'autres femmes que les leurs?

Je ne comprends pas comment un homme qui a du bon sens et de la raison, et qui connaît les engagemens où il est entre par le mariage, veut exiger de sa femme plus de fidélité qu'il n'en a pour elle; cependant ce qui n'est pour lui qu'une galanterie, à ce qu'il croit, passe dans son esprit pour un crime irrémissible dans sa femme , et la vengeance qu'il en tire est tout-à-fait indigne d'un cœur généreux. La véritable générosité ne consiste qu'à humilier ceux qui résistent , à vaincre ceux qui se défendent , et à pardonner à ceux qui sont à notre discrétion; elle ne gît pas, dit-il, lians la vengeance, mais à ne pas se servir du pouvoir qu'on a de se yenger. Puisqu'il en est ainsi , est-ce un honneur poor un homme de poignarder ou d'empoisonner une femnie qui , pour toute défense , n'a que des larmes et des gémissemens impuissans? La vengeance qu'ils prennent des amans de leurs femmes ne leur est pas plus honorable, parce que c'est ordinairement un assassinat. Plusieurs hommes préparés devraient-ils se jeter çur un seul qui ne se doute de rien , qui, étant surpris le plus souvent désarmé, n'a le. temps ni le moyen de se défendre? Oui, poursuivit notre héros en colère, las Français ont à mon sens un fonds da générosité et de probité que les Espagnols n'ont pas( je l'avoue à la honte de la na* lion, mais la vérité me force à faire cet aveu.

Il aérait à souhaiter pour nous, sei- (;neur chevalier, lui dit eu riant la duchesse de Medoc , que nos maris fussent chevaliers errans , ou qu'ils eussent vos «entimeas: nous en serions raille fois plus heureuses. Ils en seraient plus heureux aussi devant Dieu et devant les hommes^ reprit don Quichotte : devant Dieu, puis- .qu'ils lui tiendraient la promesse qu^ils iui ont faite à la face des autels de garder la fidélité à leurs épouses comme ils veu-

lent que leurs épouses la leur gardent, et devant les hommes , parce qu'on ne ver* rait point parmi eux ces haines invétérées qui passent de père en fils , et qui semblent être éternelles,'contre les exprès commandemens de Dieu. Les assassinats ne seraient point si fréquens , les crimes feraient plus d'horreur, et Penfer n'en* gloutirait pas les âmes de ceux qui, étant surpris de la mort sans y être préparés, ne peuvent mériter leur salut par une sincère pénitence dans une plus longue vie.

On avait craint que le héros de la Manche ne se jeiAt dans les abîmes sans fond d%la chevalerie errante 3 mais, loia de cela , il raisonna toujours , comme on le voit, de fort bon sens. Les Espagnols, ses auditeurs, ne lui repartirent rien, crainte de dispute, et les Français et les dames, qui avaient fort goûté et approuve ce qu'il avait dit, se regardaient l'uu l'autre, et ne savaient que penser d'un hommequi, passant dans leur espritpour un fou, parlait néanmoins si à propos, et mêlait dans ses discours une morale si pure et si chrétienne parmi tant d'imper* tinences.

J'ai ditquec'était ordinairement le sujet de leurs conversations, qui, cette fois, fut poussé plus loin qu'il ne l'avait encore été. C'était la veille du départ de toute la compagnie du château de la Ribeyra ; et , comme le curé du village des Chevriers où Valerlo avait été porté venait de prendre congé de lui et de la coni*> tesse Eugénie, et qu'il était présent à tout ce que don Quichotte avait dit, il ne put s'empêcher de l'approuver, et convint que le péché devant Dieu était en effet plus grand pour les hommes que pour les femmes, et en donna une raison 'qui parut très juste, savoir : que rarement^Ics femmes font les premières démarches ou avances d'une aventure , et qu'il est bien plus difficile de se défendre que d'attaquer-, au lieu que les hommes, qui attaquent toujours et ne se rebutent point par les refus , marquent un esprit diabolique, nou seulement en offensant Dieu dans le cœur par un desseia constant et persévérant de l'oflcuser, mais aussi en poussant et en obligeant les autres de l'ofi'cnser avec euz^ ce qui était un péché

pvdmëdit^ j un pëché raisonne , un pécli^ d'action et de Tolontë , et par coosëquent tellement atroce , quMl n'y avait que la misëricorde de Dieu qui put le pardonner»

Don Quichotte releva ce que le curé venait de dire. Ajoutez, monsieur , lui dit-il, qu'un hotnme qui jette une femme dans le désordre est cause de la perte du plus parrait ouvrage qui soit sorti des mains de Dieu. Âh ! monsieur , lui repartit le curé , sauf le respect que je dois aux dames qui m'écoutent, vous me permettrez de vous dire que votre sentiment choque celui de tous les théologiens et de tous les physiciens ou naturalistes, qui tous unanimement donnent la préférence & l'homme, et conviennent que la femme n'est qu'un informe composé de la nature. L'Ecriture sainte même élève l'homme au-dessus de la femme, lorsqu'elle dit qu'il en est le chef, et qu'elle ordonne aux femmes d'étresujettes de leurs maris. Tout beau, monsieur, répliqua notre chevalier, laissez- moi vous répondre.

Tour l'Ecriture, il est vrai qu'elle ordonne à la femme d'obéir à son mari , mais elle ordonne au^ au mari de tout quitter pour s'attacher a sa femme, et ne lui permet pas d'en rechercher d'autres; elle dit que le mari est le chef de la femme , cela est encore vrai , mais le chef ou la tête n'est pas la plus noble partie du corps : c'est le cœur. Majs , sans parler de l'Ecriture, voici quel est mon raisonnement pour prouver que la femme est plus parfaite que Thomme.

A l'égard des théologiens et des philosophes qui soutiennent le contraire, je n'en dirai qu'un mot, c'est qu'ils étaient et sont encore hommes remplis d'amourpropre : ainsi il n'y a pas à s'étonner que de leur autorité privée ils se soient donné la préférence , mais la raison qu'ils ont euç de décider en leur faveur n'est pas convaincante pour moi. Remontons plus haut, et vous verrez mon argument.

Quand Dieu créa le monde , il fit tous ses ouvrages de plus parfait en plus parfait: c'est de quoi vous ne pouvez pas disconvenir. Ne regardons que les espèces animées : il créa les animaux avant que de créer Adam; qui était plus parfait qu'au*

cun autre animal; il créa Adam devant Eve , et , si j'ose pie servir de ce terme , Adam fut le modèle d'Eve. Adam ne fut formé et pétri que de boue; cette boue s'était amollie par Tattouchement âes doigts de Dieu et par le mélange de la salive de Dieu. La nature de cette boue se changea en une espèce plus noble et plus parfaite; Dieu tira une côte d'Adam pour former Eve : donc Eve ne fut point formée de boue , mais d'une matière plus excellente; Eve fut créée après Adam , et fut le terme des ouvrages de Dieu : donc elle était plus parfaite qu'Adam, puisque Dieu créa tout de plus parfait en plus parfait. Il me semble que toutes les parties de mon argument se suivent, et que la conséquence que j'en tire est juste et naturelle, et par conséquent convaincante.

Le curé allait relever «n raisonnement si captieux , et la dispute n'en serait pas demeurée là, si Sjincho lui avait donné le temps de prendre 1^ parole; mais une pointe de vin qu'il avait dans la tête ne lui permit pas de garder le silence plus long-temps. Tout beau , monsieur , dit-il à son maître en l'interrompant, n'allez pas parler de même devant ma mauricaude : vous augmenteriez encore la bonne opinion qu'elle a d'elle; et ellç m'a dit mille fois que je ne suif qu'une bête , qu'un animal ; vraiment elle me dirait bien cette fois-là que Dieu m'a mis au monde avant Adam. Votre femme est donc méchante, chevalier Sancho? lui demanda la duchesse, puisque vous vous en plaignez. Pardi , madame , répondit Sancho , elle est comme toutes les autres femmes. Gomment, comme les autres femmes ! reprit la duchesse : croyez-vous qu'elles soient toutes méchantes? Mon Dieu , madame, lui répliqua Sancho, ne remuons point l'eau qui dort ; laissons I& les femmes telles qu'elles sont, et la mienne comme les autres. Monseigneur don Quichotte prend leur parti , parce qu'il n'en a pas; s'il en avait une, il parlerait autrement. Et comment en parlerait-il? lui demanda le duc. Ma foi , moDseigoeur , lui répondit Sancho , il en parlerait comme moi. Dites-nous donc ce que vous en jP^R^^^ui dit 1^

contte Valerio. J'en pense, répliqua SaDcho» que... je ne yeux rien dire, à cau9e de ces dames qui m'écoute ni. Au contraire, ami Saoclio, lui dit la belle Dorothée , dites tout ce ((ue vous pensez : nous vous en prions toutes , et cela ser^^- Ttra à nous faire connaître nos dt'fauts pour nous en corriger. Vous ne ressemblez donc pas à ma femme , qui ne se corrige de rieu, leur dit-il. Mais enfin | que pensez-vous de toutes les femmes?

lui dirent-elles toutes en ni<ime temps. J'en pense, leur dit-il, qu'Adam fut formé de boue, puisque houe y a, mais que Dieu se servit de la plus dure de ses côtes pour former Eve , et qu'il commença parla tête, car les têtes des femmes sont dures comme le diable , surtout celle de ta mienne.

Tout le monde se mit à rire de la réponse de Sancho; mais don Quichotte, outré de son effronterie , lui dit ()u'il ne devait pas parler des fi^mmes comme il en parlait, surtout devant les dames qui récotttaient. Pardi , monsieur , répondit Sancbo avec une pointe de colère , elles m'ont forcé de parler; et puis , au fond , je ne me plains pas de ces dames , et ne prétends point les offlenser. Mais , cheyalier Sancho, lui dit Eugénie, vous dé* chirez là les femmes sans pitié! £U non ,

madaitie , reprit-il : je ne parle que de la mienne, et, en effet, il n'y a qu'elle (fax me fasse enrager. C'est votre Âiote, lui dit la duchesse, vous deviez étudier son humeur avant que de l'épouser. Eh.

oui, oui, lui dit Sancho , t'y voilà, laisse^'y choir; une fille qui a envie d'être mariée ne se déguise pas , n'est-ce pas? elle ne fkit pas la sainte sucrée? on ne la prendrait pas pour être toute de miel et de beurre? Mais quand le oui est dit, et qu'elle voit bien qu'un mari ne peut plus s'en dédire, c'est pour lors qu'elle ne se contraint plus, et qu'elle met le diable à la maison. Mais, Sancho, lui dit la duchesse, il semble que vous vouliez faire entendre que toutes les fénmies fassent désespérer leurs maris?

Non pas toutes , madame , répondit-il ; il y en a qui sont Weh douces, mais, en récompense, il y en a aussi qui ne le sont guère , et d'autres qui nie le sont point du tout. Toute la compagnie se faisait un plaisir d'augmenter l'embarras de Sancho, qui les divertissait; mais enfin, ennuyé de répondre à tout îe monde, et sans parler à personne en particulier , il dit, tout résolument et en colère, qu'il n'avait parlé que de sa Thérèse; et , au bout du compte, ajoula-t-îl, qui se sent morveux se mouche.

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