CHAPITRE XLI
Départ delà compagnie. Comment Sancho fait taire le curé. Aventares diverses arrivées à cet
infortuné cheyaUer.
On partit le lendemain pour aller au château du duc de Medoc, et, avant que de monter en carrosse et A cheval, on dîna. Le curé en fut , et , comme cette foislà il était instruit delà qualité de nos deux avenluricrs, W'm se mit pas sur le pied d'avoir pour Sancho autant de considération qu'il en avait eu la veille. En efiet , il n'avait été empêché de le relancer que par la présence des ducs et des autres, et parce que, sur l« foi de «on bablt, il Pa-
vait cru un homtne de conséquence : autrement il n'aurait pas souffert si tranquillement ses brusqueries. Notre chevalier, qui était à table , mangeait et buvait si vite et si dru , si j'ose me servir de ce terme, qu'un morceau Yi'attendait pas Paotre. Le curé fat choqué de sa gourmandise, et lui en dit quelque chose* Saticho lui répondît en glouton; et, comme il était jour de jeûne , et que malgré lui il ^Uit à jeÛDj il n'en mangea ni plus m(H
DON QtJIGHOTtE.
dërëihent ^i âtec vttoim d'afiâitd. Le bon cUrë lui dit Ique ce n*ëla5t point jeûner que dé 8e gorgcr de nourriture comme II faisait^ qU'ob ne devait jamais man{;er et boire que pour Tîvriej mais qu'on de- Tait) lés joaré de jeûne, se priver d'une partie de sa subsistance ordinaire , et non pas mAkigét et boire dans un seul repas autatlt qu'on buvait et manfjeait dans deux ; qu'en un mot , pour bien jeûner, il fallait âért)ber quelque chose à la nature. Sancbo ^ après avoir écouté , en mangeant et buvant 9 la morale du bon curé sans l'interrompre, prit la parole & son tour. Doucement V monsieur le curé 5 dit-11, personne ne court après nous. Il semble que vous nie gatdiez votre sermon comme des œuts après Pâques. Chacun a deux rangées de dents ^ et personne ne peut mâcher à fide. Je ne veux pas prendre le paradis par famine ) les austérités ne sont pas pressées pi j a du temps pour tout , ne précipitons rien , et n'usons pas imprudemment de la vie que Dieu nous a don^ née. Il y a plus d'un jour à la semaine et plus d'une semaine au mois. Peu manger
' et se mal nourrir font bientôt l'homme mourir. Tout bien compté et bien rabattu,
' je jeûne plus que ceux qui prêchent le jeûne aux autres. Il en est de cela comme
t des autres vertus chrétiennes : les gens d'église les prêchent et en laissent la pratique aux autres^ témoin la charité, au diable le latd qu'ils donnent aux pauvres *,
I témoinlapaixetl'uniodjOt né voitqu'eux
' plaider; et pour les jeûnes , fie trouventils pas toujours des prétextes pour s'en dispenser? Tenez, poursûivit-^il , je ne suis pas plus savant qu'un novice Augustin ; mais ne réveillons point le chat qui dort :
I les gens maigres comme des clous à cro-> chet n'entrent pas plus tôt dans le paradis que les autres, et je le sais de toute
I c^f titude 9 car tous les chanoines que je connais , gens remplis de doctrine et de sagesse , sont pourtant tous gtas à lard )
\ les moines tout de même , térùoin le pro«
! verbe .: il est gras comone an moine; et il$ ont raison , puisque le paradis est un lieu de plaisir où l'on ne doit voir que des visages contens, rians et fleuris, et non pas des faces décharnées et maigres, qui, par lettre ^m^9 Jàideueea | iospireraieot de U
tristesse aux autres. Pour ïnoi , si je fais quelquefois bonne chère , il ne faut pas me le reprocher : cela ne m'est pas aussi ordinaire qu'aux gens d'église, qui se nourrissent comme des poulets de grain; moi qui le plus souvent couche et dors à la belle étoile, le venltie crtux comme un tambour, après avoir man;;é un morceau de pain Wen dur, et bu de l'eau Iclie que je l'ai trouvée. Après tout , monsieur le ctirc, ventre affimié n'a point d'oreille; il souvient loùjoiiirs à Robin de ses fliiles ; laitsez-moi tel que je suis , et demeurez Itl que vous êtes : & mon tour je prêcherais les prédicateurs, et chacurl le sien, ce n'est pas trop. Toute la compagnie riait de 1^ colère et des proverbes de Sancho , et le curé, qui ne s'attendait pas à tirer d'un fou \xte pareille réponse, ne jugea pas a propos de lui répliquer, crainte de lu! faite dire encore d'autres sottises; et, sitôt qti'On !\it sorti de table, il prit rongé de la compagnie, qui se disposait à partir.
Avant que dte lA conduire au château du duc de Medo'c et de la mettre en chemin pour y aller, il est ù propos de dire ce qui s'était passé à la Ribeyra, cvéoemens dont nos aventuriers n'avaient aucune connaissance, quoique cela ne regardât qu'eux. On a dit que le duc de Medoc était fort honnête honrmie, ainsi *que le duc d'Albuquerque et le comte Valerio, et tous, comme on l'a' vu , avaient obligatian à don Quichotte , tant par rapport à eux-mêmes qu'à cause de leurs épouses, surtout le duc et la duchesse de Medoc , le compte de la Rîbeyra et Eugénie , son épouse , qui tous lui devaient la vie , et les femmes leur honneur; et, comme lâ reconnaissance est le propre des bons cœnri», ils avaient résolu de faire paraître la leur dans toute son étendue , et de renvoyer notre héros chez lui dans un état à ne lui rien laisser à souhaiter pour la vie ; mais ils avaient résolu de lui faire recevoir les présens comme venant de la main d'un enchanteur, bien persuadés qu'il était trop généreux pour les accepter de main à main. Sur ce fondement, ils avaient résolu de finir leurs enchantemens, afin de faire évanouir les visions c[U9 H pauyre çeutilhommç avait & c^
DON QUICtiOTTË.
sujet) en dëtraisant la cause qui les produisait, et en tirant de lui tout le plaisir qu'ils en pouvaient avoir, sans le jeter dans aucun danger ni dans aucone raillerie visible , mais seulement en le traitant suivant ses idëes chimëriques ; après quoi ils comptaient lui remettre Tesprit peu à peu en lui procurant la santé par tous les meilleurs alimens qu'on pourrait lui fournir, et le renvoyer mourir chez lui en repos. En effet, c'eût été une chose digne de pitié qu'un aussi honnête homme que notre héros fût mort dans ses imaginations ', mats, avec ces favorables sentimens pour le maître, ils étaient bien résolus de fatiguer son malheureux écuyerde toutes manières, et d'en tirer tout le divertissement qu'un misérable paysan tel que lui, et avec cela fou à lier, peut donner i des gens de qualité.
Dans ce dessein, le duc avait envoyé chercher le curé du village de don Quichotte, le bachelier Samson Carrasco, le barbier, la nièce et la gouvernante. Ils étaient tous venus, et avaient amené avec eux un jeune officier, neveu du curé, qui était chez son oncle lorsqua nos aventuriers étaient partis de leur village*, il s'y trouva encore quand on alla les prier de venir à la Bibeyra. Le capitaine Bracaroont , ce Bohême qui avait le premier fait le*personnage de Parafaragaramus , et qui, déguisé en ermite, avait dérobé le cheval de don Quichotte , et le lui avait renvoyé chez Basile , se trouva chez Valerio. Ces sortes de gens cherchent leur proCt, et ilavaitespéréen trouver à la Ribeyra, ou il avait appris qu'il y avait beaucoup de gens de qualité. Le hasard voulut que Ginez de Pasamoote , autrement Ginesille de Parapilla, ce fameux filou que don Quichotte avait délivré des galères, avait été surpris au moment ou il se rendait coupable d'un vol dans le château de Medoc, ou on l'avait retenu, et on en averti le duc , qui envoya ordre de le retenir jusqu'à son retour, étant bien persuadé qu'il lui serait utfle dans ses desseins. Par le moyen du curé et de Samson Carrasco, le duc avait découvert Tendroit où demeurait pour lors Alonza Lorenzo , que don Quichotte, sans lui avoir jamais parlé, avait fait dame de ses pen4ées et
maîtresse de son eosur, et qa*il avait tendue fameuse sous le nom de Dulcinée da Toboso, qu'il lui avait donné; on Pavait envoyé chercher, et elle était venue avec son mari, qui, quoique asaez Acheax, n'était pas néanmoins mécontent de trouver occasion de rire. La vérité est^qu'elle était fort jolie, fort sage, et avait beau* coup d'esprit. Elle fut extrêmement surprise de la folie du pauvre gentilboDime« et ne voulut point d'abord se résoudre à faire ce qu'on exigeait d'elle; mais, tout le monde lui ayant représenté que c'était le seul moyen de lui rendre son bon sens, et son mari lui-même s'en mêlant , elle promit de faire ce qu'on voudrait» pourvu qu'elle le pût , et que ce fut selon les règles de la bienséance ; ce qu'on lui promit, et ce qu'elle fit aussi , comme ou le verra par la* suite.
Les Français, les Espagnols, et ces nouveau-venus , qui n'avaient point paru aux yeux de nos aventuriers, tinrent conseil sur ce qu'il convenait de faire pour parvenir aux fins qu'ils s'étaient proposées. Nos chevaliers, comme on voit, étaient en bonne main, surtout Sancho, qui était bien recommandé. Sitôt que tout fut résolu > le duc les fit partir pour son château , avec ordre de mettre tout en état de bien recevoir les aventuriers errans. Le duc de Medoc raconta au curé les obligations que tous^, tant qu'ils étaient, avaient à don Quichotte, et lui fit le récit de la bravoure qu'il avait Ait paraître tant en la défense d'Eugénie , qu'en la défaite des volcun dans la forêt. Celui-ci n'en fut point surpris , parce qu'il lé connaissait pour un homme intrépide et tout-ii^fait infatué de ses chevaleries. Il avait pris texte de là de louer toutes ses bonnes qualités, et surtout son bon esprit , qui n'avait été gâté que par ses ridicules visions; il s'était étendu sur sa probité et sur sa droiture, qui le faisaient généralement estimer de tout le monde; il' avait poursuivi par le plaindre du ridicule où sa folie exposait un des plus honnêtes hommes d'Espagne; et, sans faire semblant de vouloir taxer qui que ce soit , il avait fortement blâmé ceux qui l'entretenaient dans ses imaginations; il donnai t a
DON QUICHOTÏÈ.
entendre que c^éf ait une action contraire à la charité de se divertir aux dépens d'un cerveau démonté qu'on pouvait facilement remettre dans une assiette tranquille en lui procurant du repos^ au lieu I d'entretenir et de fomenter ses égaremens. Le duc et les autres , voyant bien f que la morale ne re{;ardait qu'eux , I avouèrent qu'au commencement ils l'a- I valent régardé comme un fbu, sans ; espérance de retour , mais qu'ensuite , , ayant eu de Pestime pour son esprit et I de l'admiration pour sa bravoure j cela ; avait attiré leur pitié, et que c'était pour j l'engager à suivre tout un autre train de , vie qu'ils avaient imaginé ce qu'ils allaient I exécuter; que ce n'était qu'à ce dessein I qu'ils l'avaient envoyé chercher, lui , sa I nièce , sa gouvernante et les autres , et ils leur donnèrent parole à tous de ne I plus se divertir de iui sitôt que ce qu'ils avaient concerté aurait été exécuté; mais il n'en était pas ainsi de Sandho , à qui , bien loin de faire aucun quartier, on était au contraire fortement résolu de [ faire acheter tant l'argent qu'il avait que celui qu'on lui destinait encore. Tous lui ' passèrent condamnation sur cet article , ' surtout la gouvernante , qui les aurait ' incités à ce dessein , si elle ne les y avait pas vus portés d'eux-mêmes. Après cela ' tous CCS nouveau-venus prirent congé , ' et allèrent au château de Medoc faire tout mettre en état pour la réception qu'on avait préméditée.
C'était après leur départ que Sancho s'était battu contre un enchanteur pour regagner ses armes, et que don Quichotte avait été si maltraité de paroles par le méchant Freston 9 après s'être battu contre Sancho à coups de poing. Tout étant disposé pour partir, Sanchochargea Rossinante et Flanquine de tout le bagage de son maître et du sien; et, se chargeant lui de l'argent qu'il avait pris aux bandits, il attacha les deux chevaux de voiture au derrière d'un fourgon. Tout le monde monta en carrosse, excepté nos aven* turicrs, qui , armés comme des Amadis , montèrent sur leurs bons chevaux. On avait mis quelques petits clous fort pointus sur les sangles de celui de Sancho; de sorte qu'il fit tant de bonds 90US lui ,
que le pauvre écttyer ne pot âe tenir en selle. On lui fit croire qu'un nécromancien avait enchanté son cheval , et on lui conseilla d'en changer. Le malheureux, qui avait le corps roué des saccades de sa monture , mit' pied ù terre du mieux qu'il put , transporta son bagage sur son bon cheval, et monta sur Flanquine, qu'on délia sitôt qu'il fut dessus. On avait laissé cette béte pendant deux jours au râtelier avec de l'avoine , et on ne l'avait point menée boire, de sorte qu'elle enrageait de soif. A peine soa écuyer eut-il la bride en>main, qu'elle prit à toutes jambes le chemin d'une petite rivière qui était tout proche , et où on avait coutume de la mener abreuver. Elle s'y jeta si promptement, et s'arrêta si court , que son chevalier sauta dans l'eau la tête la première, et par dessus celle de sa monture, qui s'était baissée pour boire. Ainsi , quoiqu'il n'y eût pas deux pieds d'eau , la peur et la chute l'avaient si bien étourdi, qu'il lui aurait été impossible de se lever , et qu'il se serait assurément noyé , si on n'eût point été à son secours pour le retirer ^ après néanmoins l'avoir laissé boire un peu plus qu'à sa soif. Entre ceux qui lui rendirent ce pieux office fut un petit Bohémien de la compagnie de Bracamont^ qui s'était vêtu d'un justaucorps des livrées du duc , et qui passait pour un des valets de pied de la duchesse. Celui-ci , qui avait ses ordres, et qui n'avait été retenu que pour cela , fouilla Sancho , et lui prit son trésor avec tant de subtilité , que personne ne s'en aperçut; on crut qu'il avait manquéson coup. Il l'apporta au duc, qui le lui rendit, avec ordre d'aller les attendre de l'autre côté du même ruisseau , à un détour où il fallait encore passer ^ de se cacher denière un arbre , d'attacher la bourse a une petite ficelle , et de la baisser en vue du côté ou ils étaient , afin que Sancho la vit, et de la retirer lorsqu'il voudrait la reprendre : ce qui fut exécuté de la pianière qu'on va vo^r.
Sancho fut rapporté plus mort que vif; et, après avoir demeuré quelque temps sur le fourgon , il revint à lui , et son premier soin fut de chercher son ar-*
DON QIHCHOTTK.
gent. II faudvait une pliaine plue éloquente que la nôtre pour exprimer de quel désespoir il fut saisi quand il ne le trouva plus# ComnoLe il s'était déshabillé pour faire sécher ses hardes, il les tourna et retourna de tous côtés , avec des cris et des r^ets si perçans, qu'il en aurait attendri tous autres que ceux qui s'en divertissaient» Cid Buy Gomez dit que la douleur acheva de le faire devenir fou, et que , si l'effusion du sang ne lui avait pas fait peu^ , il se serait passé son épée dans le corps; mais qu'il n'avait difi'éré sa mort que jusqu'à ce qu'il eût trouvé une corde et un arbre pour s'y pendre. Don Quichotte y perdit son latin ^ et toute la compagnie sa rhétorique » en -voulant le consoler; et, comme on voulut lui persuader qu'il l'avait laissé tomber dans la rivière, il se serait jeté de-^ dans si on ne l'en eût empêché. Il pestait contre son bon cheval , contre Flanquine, et contre les magiciens qui les avaient enchantés. Il invoquait les saints les meilleurs et les plus fréquentés de son pays. Marchand qui perd ne peut rire, disait*il : toutes vos consolations sont de la moutarde après diner; les messes ne servent de rien aux damnés , quand le pape même y ferait l'office; tout ce que TOUS dites est bon , mais mon argent valait mieux; quand la bourse est lâche, le cœur est serré ; de venir me dire des fariboles,, c'est chercher magnificat à matines, et midi à quatorze heures. Hélas ! continuait-il en pleurant , pourquoi faut* il que je dise , autant de gagn^ autant de perdu? Il est entré par une porte et sorti par l'autre; il n'était pas venu au son de la flûte, et pourtant il retourne au son du taipbour. Il réclamait à haute -voix le hop ât sage Parafaragaramus , et il criaît avec plus de désolation qu'une mère qui aurait vu poignarder son eufant entre ses bras. La compagnie , et surtout la duchesse, n'avaient jamais ri de si bon cceur. Il aurait toujours continué, si on ne fi^t Tenu dans uo vallon où le même ruisseau faisait un c^de bordé d'arbres des deux côtés*
La vue de ce ruisseau renouvela les iouloors de Saucho; il y alla néanmoins, wm w fut dftos le dessein de lui chanter
sa gamme » «( de le biea battre «Tée im gros bâton qu'il avait été chercher pour cet effet Cid &uy Gomez a avoué qu'il lui avait été aussi impossible de peindre le désespoir de Sancho lorsqu'il s'aperçut de sa perte, que les transports de sa joie lorsqu'il aperçut au bout de ce ruisseau la même bourse qu^il regrettait tant» (jomxom il voulut^ jeter dessus à corps perâ« » et qu'elle s'^happa de ses mains etaauta dans l'eau , il s'y jeta brusquement après elle ; mai? ce fu^t inutilement « ear Tagi* tation de l'eau lui eu fit perdre la vue el la trace. Il la chercha et rechercha , et fut plus de deux heures i faire le ploo{>ean à la Tue de toute la compagaie ^ qui s'était assise sur l'herbe , et qui y faisait collatiou avec le plus grand plaisir qaî se puisse imaginer.
Quoique la nuit approchât , Sancba ne se rebutait pas, et aurait passé toute sa vie deins cette recherche , s'il n'eût été retiré de son embarras par \à, voix du sage Parafaragaramus, qui vint de l'autre côté du ruisseau lui faire une t^elle rémois trance sur le peu d'&ttachemeot qu'un honuéte homme doit avoir pour les biens de ce monde , et .surtout un ehevalier errant. Quoique Sancho fût fort attentif à ce qu'on lui disait , la morale ae lui en plaisait nullement; il ne l'écouUiit même qu'avec chagrin , et n'en aurait pas tant laissé dire à l'enchanteur sans lui répondre, s'il ne l'eût accoutumé à un grand respect. Celui-ci lui rendit enfin sa joie « en lui disant que la rivière ou il avait perdu sa bourse répondait , aussi bien que leruisseate ou il était, à la caverne de Montesinos ; que c'était Freaton qui la lui avait volée , et qu'il l'avait portée à Merlin , pour se payer de 1 019 1. ce que la princesse Dulcinée lui devait; que ce aage enchanteur n'avait point voulu se satisfaire de l'argent d'autrui , et qu'il avait promis de la rendre lorsque cette princesse serait désenchantée. Je l'ai prié, continua Parafaragaramus j de me la prêter, uniquement pour te la fsMre Toir, afin que tu ne soupçonnes plus qui que ce soit de la compagnie de l'avoir Tolée ; mais> comme il ne me l'avait confiée qu'à condition delà lui rendre , je viens de la luireufoyer» Retends x$eur^râHrtaH41}
ell^> seiajsndtteeDpeu de temps^ pui»^ que le brave chevalier des Lions rompra dam quatre jours rencbaotemeot de son iacomparable Dulcinée. Prépare -toi à cette aventure 9 qui sera pour toi la plus glorieuse et Ja plus laborieuse, niais aussi lapUs lucrative de la vie; va reprendre tes armes et tes habits j et ne monte sur aucun cheval, parce que les liens sont enchantés. Sancho y tout remis y et tout réjoui du gain qu'on lui promettait, ne se le fit pas répéter, reprit son équipage , puis rejoignitila troupe. Qui perd pèche , dit-il en demandant pardon de ses soup* çons, me voilà gai comme Pierrot; un hoa4iens v^ut mieux que deux tu tau^ roê^ mais ce qui est différé n'est pas perdu. Courage » mou maître , dit-il à don Qui chotte; le diable n'est pas toujours à la porte du pauvre homme : dans quatre joiirs vous aurez Dulcinée, et moi mou argent; d'un échelon on vient à deux, et de deuj; au haut de l'arbre. Attendons seulement , et les alouettes nous tomberont toutes rôties dans la bouche; nous n'aurons qu^ tirer s la vache est à nous, le terme ne vaut pas l'argent; quand j'y serai, voua verrez de quel bois je me chauffe; il ne faut pas jeter le manche après la cognée , car quand on est mort on ne voit goutte; n'est pas marchand qui toujours gagne, mais le bon est quM n'y aura rien de perdu. Ou le félicita d'a-« voir eu une si bonne nouvelle, et on lui mit en main une bouteille, qu'il vida d'un seul trait. Ce raconfort acheva de 1^ remettre en bonne humeur, et on se remit en chemÎQ.
. On entendit un cor en arrivant au château > et nos aventuriers crurent que c'était un nain qui en sonnait.. Tous les domestiques accoururent au*devant do la compagnie avee des flambeaux: , et entre autres Âllisidore, qui fit semblant de se trouver mal à la vue de doo Quichotte , qui poursuivit son chemin sans faire semblant de la voir, etfut arrêté par les deux duchesses; et, comme la comtesse et les Françaises leur demandèrent ce que voulait dire cet accident , la duchesse de Medoc leur apprit que cette demo.iselle mourait d'amour pour Vincomparable cbe?a}iar de» Liotta^ ^^^'^ ^1'^ p'avait pu
ébranlçr la fid4it4 ffflW avait :plTM9me>i la princesseDulcinÀ- Elles plaignirent toutes cette pauvre fiiie^ el blâmèrent la cruauté du chevalier* Mort de ma vie, dit effrontément Saqeho, pourquoi s'y obstine-t-elle? Je lui ai offert mon ser-*> vice, et lui ai dit qu'elle trouverait en moi un coq qui chanterait autrement q<ia mon maître. Âltisidore, qui parut revenîf à elle dans ce moment, regarda don Qai^ chotte avec fureur, et Sancho d'un ait tout attendri. £ile lui tendit le^ main.^ el il la prit sans façqn de I^ sienne et la baisa; elle lui serara celle qu'elle tenait ^ et le regarda languissamment , comme si elk voulait lui dire quelque chose. Gela donna au brutal écuyer l'efironterie 4q lui dire. tout ba$ des paroles qui la firent rougir, et ^n^te ^Ue le regarda en zwk^ riant. .
D^ le soir même elle lui fit présent eq cachette de deux chemise^ parfumées , de deux fraises, et d'un bouquet de plumes pour mettre à son chapeau, et lui dit quelques doi^c^urs. Sancho crnt tout da bon que cette fille, ne pouvant jrien obï^ tenir dé spn maître , se rabattait isur lai« Il eut le front de lui demander la permis^ sion d'aller la trouver seule dans sa cham-» bre. Elle lui répondit qu'elleijne le pouvait pas cette nuit-là , parce qu'elle ne couchait pas seule, mais que , s*>l voulait venir le lendemain dans, une chambre qu'elle lui indiqua au bout du château , ou elle irait coucher sans compagne, sona prétexte de maladie , elle le recevrait de son mieux, .et qu'il lui ferait plaisir. Éllç ajouta qu'il pourrait y monter aa mqment où tout le nK>nde se serait retiré, ce qu'il connaîtrait lorsqu'elle ouvrirait sa j.alousie , et lui recommanda surtout le sen cret 9 et de ne point faire de brait. Le bra-* tal , qui brûlait dans son âme , la remer* cia , bien résolu de profiter de ses avances, et se mit le lendemain de son mieux , sana non plus songer aux aventures que s'il n'eût point été chevalier errant.
Cid Ruy Gomez dit qu'il eut assez de délicatesse pour attendre avec impatience l'heare du rendez^voua , et qu'en passant la journée à boire , il ne laissa pas de la trouver fort longue/ Don Quîehotte, qnî avait appris de Parafaragaramns que daaa
qaatre jour» il d^liTTerâit Dulcinée d>nehantement , ëtait dans rimpatience d'en voir arriver le terme; mais, comme on n'avait pas encore tout prépare , il fallut malgré lut qu'il attendît. Les Français et les autres passèrent cette première journée à visiter le château du duc de Medoc, et A se promener dans son jardin. Il était beau et vaste, et ils n'eurent pas plus de temps qu'il ne leur en fallait pour le parcourir jusqu'au souper, pendant lequel on parla d'Aï tisidore; et, après l'avoir plainte d'une passion si mal reconnue , la duchesse de Medoc ajouta que cette pauvre fille s'était séparée de toute la compagnie, et Pavait priée de souffrir qu'elle se retirit seule dans une chambre pour j pleurer en repos son malheur, et qu'elle n'avait pas cru lui devoir refuser cette grâce. Je laisse A penser au lecteur quels étaient pour lors les sentimens du héros de la Manche et ceux de son écuyer!
Qiacun s'étant retiré, Sancho, qui avait la puce & l'oreille , laissa coucherson maître , et sortit de la chambre dès qu'il le vit endormi. IlaHa se promener dans le parc jusqu'à l'heure du rendez-vous. Il voyait toujours de la lumière dans la chambre d'Altisidore; et, comme il en vit enfin ouvrir la jalousie , il courut à ce signal , mars il ne put le faire si doucement qu'il ne fût entendu de deux gros chiens qu'on avaitMchés exprès pour lut faire les premières civilités. Ceux-ci le saisirent aux fesses et aux jambes d'une cruelle manière; il commençait à se repentir de son incontinence, et allait crier au secours, si Altisidore , qui était descendue au-devant de lui , et qui était connue de ces chiens, ne leur eût fait lâcher prise, et ne l'eût prié de ne faire aucun bruit, crainte d'exposer sa réputation. Il la suivît dans sa chambre , où il trouva qu'elle lui avait préparé une collation fort propre. Le brutal voulait d'abord venir à la conclusion; mais la belle Altisidore lui dit que ce ne serait qu'après qu'il aurait bu et mangé. Il se mit donc à table , où il dit à Altisidore mille effronteries, et fit mille railleries de la sagesse de son maître, qu'il traitait de ridicule et de bêtise. Enfin Altisidore se jeta surson lit, et Sancho, qui croyait de bonne foi y aller prendre
sa place, se mit 6n devoir de la auhrre; mais le lit fut tout d'un coup élevé au haut du plancher, où il se perdit; et Sancho , qui était â moitié dessus lorsqu'on l'avait enlevé, avait été repoussé â terre, où il avait fait une rude chute ; il en fut relevé par quatre figures d'anges vêtus de blanc et de bleu , ayant des ailes de même couleur. Ils le lièrent comme un criminel, lui mirent un bâillon ; ensuite ils lui ôtèrent de dessus le corps l'habit et la chemise; et , â grands coups de verge dont ils frappaient en mesure , ils le mirent en un moment tout en sang. Après l'avoir si bien étrillé , ils le portèrent dans les fossés du château , où , après l'avoir assis sur une pierre , ils le lièrent à un pieu , et le laissèrent dans l'eau jusqu*au cou, afin , lui dirent-ils, d'éteindre les feux de la concupiscence. Le malheureux pécheur y demeura jusqu'à ce que son maître , réveillé par ses imaginations, sortit pour prendre l'air A son ordinaire , et alla par hasard du côté où était son malheureux écuyer transi de froid. Il le reconnut, le délia, lui ôta le bâillon et lui demanda qui l'avait mis là et lui avait si bien moucheté le corps et les épaules. Sancho, plus mort que vif, le prit quelque temps pour un fantôme; mais l'ayant en$n reconnu « il se rassura , et , avec des soupirs très vifs, ou plutôt un cliquetis de dents extraordinaire , il lui conta toute son aventure.
Notre héros, qui était la continence même, ne le plaignit que fort peu, et lui dit au contraire qu'il n'avait quece qu'il méritait; qu'il devait se sou venir de ce que leur avai? attiré l'envie qui avait pris A Rossinante de faire l'amour , et de quelle manière les Yangois avaient châtié sur leurs personnes l'incontinence d'un cheval , et conjecturer par là que ce serait bien pis quand ils voudraient eux-mêmes se laisser aller aux tentations de la chair. Tu devais prendre exemple sur moi , ajoutat-il , quand tu as vu avec quelle froideur j'ai rebuté les marques d'amour de cette fille. Ne sais-tu pas qu'un chevalier errant doit être chaste du corps et du cœur? Mais , mon edfant , il faut prendre ton mal en patience , et ne faire semblant de rien ^ parce qu'on se moquerait de toi j et
qae moûsieor le duc et madame la du-chease seraient choqués s'ils savaient que tu eusses voulu souiller leur château par tes impuretés* Ne sais-tu pas bien qu'il y a des dëmons qui gardent tous les trésors, et devais-tu douter qu'il y en ait de commis à la ({arde d'Altisidore , que tu voulais ravîr ? Tu en es quitte pour des coups de verge et pour avoir été rafraîchi. Tout cela ne peut que te faire du bien , pourvu que tu en fîBisses un bon usage. Je te conseille seulement de te tenir couché pour toute la journée , sous prétexte d'Indisposition : aussi bien je m'aperçois que tu ne te portes pas trop bien.
Saucbo 9 qui n'en pouvait plus, et qui se repentait d'avoir voulu faire une mauvaise action , convenait par son silence que son maître avait raison , et, contre son ordinaire, n'osait ouvrir la bouche. Don Quichotte alla chercher du linge et son habit, qui avaient été rapportés dans sa chambre par art de nécromancie , et le ramena avec lui, plus honteux qu'il n'avait été de sa vie. £n entrant , ils en* tendirent de grandes acclamations , et virent tous les gens du château qui firent les étonnés. Ils voulurent passer outre sans en demander la cause , mais la duchesse les retint malgré eux. Ah! seigneur cheyalîer, dit-elle au héros de la Manche , nous avons besoin de vous pour la pauvre Altisidore : elle a été- emportée cette nuit de son lit jusque dans l'étang du château , où elle a pensé mourir de frayeur et de froid* Les enchanteurs , qui l'ont persécutée, sans doute à cause qu'elle vous aime, l'ont traitée avec la dernière rigueur : elle est toute déchirée de coups de fouet , et on vient de la remettre dans sa première chambre, plus morte que vive. Est-il possible que vous ne vengiez pas une fille qui vous aime tant? Madame, répondit don Quichotte avec un air iîroid à glacer et d'uu ton magistral , si Altisidore eût été bien sage dans son cœur, les enchanteurs qui l'ont maltraitée auraient été ses défenseurs, et non pas ses bourreaux ; elle n'a que ce qu'elle mérite , et elle a tort de me demander vengeance d'eux , puisque j'aurais fait moi-même ce qu ils ont fait. Dieu bénit les bonnes in
permettez-moi de ne vous en pas dire davantage , elle peut s'expliquer elle-m^ me. Notre chevalier passa outre après ce discours , avec son triste écuyer, qui crut tout debonqu'Altisidoreavaiteu le même sort que lui , dans la pensée qu'elle avait la même mauvaise intention.
Ceci fut encore une nouvelle matière de sermon que le triste et fustigé Sancho écoutait avec plus de docilité qu'il n'avait fait de sa vie; mais enfin, son maitre ayant cessé de .parler, parce qu'il n'en pouvait plus de la gorge , Sancho reprit la parole, et avoua qu'il avait tort d'avoir tenté Altisidore; qu'il savait bien qu'il suffisait pour perdre une fille de lui dire une foîa qu'on l'aime , parce qu'après cela le diable le lui répète sans cesse. £t ma foi y monsieur, poursuivit-il, toutes les filles et les femmes en sont logées là , et elles font toutes là-deesus lessaintes mitouches \ mais les brebis du bon Dieu ont beau être regardées et comptées , le diable trouve toujours le secret d'en tondre quelqu'une , s'il ne l'emporte pas tout-à-fait. En un met, une étincelle fait un grand brasier, et fille qui jase avec un amant enfile la mère Gaudichon , comme un aveugle soa oraison ; mais le jeu n'en vaut pas la chandelle; il ne faut qu'un petit caillou pour faire verser un^ charrette; un fromage n'est pas long-temps entier quand on le laisse guigner au qhat , et de nuit tous les chats sont gris. Tu seras toujours farci de proverbes , lui dit son maitre. Oh bien , reprit Sancho , je consens d'aller rôtir des châtaignes en enfer , si j'ai jamais rien de commun avec aucune fille ni femme que la mienne, et je recevrai Altisidore en fille de bonne maison , si elle me vient davantage rompre la tête.
. Son maitre le laissa ; et , comme il avait passé une fort mauvaise nuit, après avoir bien mangé et bu, il se mit au lit 9 et s'endormit aussi tranquillement que s'il ne lui fut rien arrivé. Les prétendus es-» prîts qui l'avalent si bien régalé étaient le bachelier Samson Carrasco , le barbier, le capitaine Bracamont et Ginez de Pasa-^ monte, qui avaient inventé la manière d'enlever le lit d' Altisidore. Sancho se leva le soir, et vint souper avec toute la
tentions et pvoit toujours les mauvaises*, I compagnie 9 qui le questionna sur son |d^
DON ÔtJICHOtïE.
Bcnc'e ; mais il n'eut garde de r!en dtre , et on oe parla pa8 plus d*AUisidore que $î elle n'eut jamais éié au monde. Notre héros, qui ^ profondément enseveli dans ses ré«veries , ne disait pas un mot, en fut re-* tiré par les félicitations qu'on lui adressa sur le désenchantement de la princesse Dulcinée et sur le plaisir qu'il aurait de rendre au jour une personne si belle et si parfaite. Le duc dit qu'il en voulait faire les noces , et, que , pour cet effet , il ferait publier un tournoi avec le plus de magnifieènce qu'il se pourrait, tant pour i^ndre la fête plus belle , que pour ho* ndrer en même temps une beauté incomparable, la fleur et l'élite de toute la ehevalerie errante* Tout le monde lui applaudit) et chacun le pria de donner les ordres pour Faecomplisseraent d'un hf menée si illustre. Notre héros ne se aentait pas d'aise » et Sancho , qui avait toûjoura sa bourse en tdte , dit qu'il voudrait que la chose fût déjà faite , pourvu qu'il eut rattrapé son argent. On passa la
soirée fort agréablement ; api»è« quoi nos deux chevaliers se retirèrent dans leur appartement, non pour dormir, car ils ne purent fermer l'œil de toute la nuit, mais pour s'entretenir des grandes choses qui devaient bientôt arriver. Le lendemain ils sortirent avec lés auti^ pour aller à la chasse. On leur demanda à quel dessein ils s'étaient armfe , puisqu'ils n'allaient faire la guerre qu'à des perdrix et à des lapins. Don Quichotte répondit pour tous deux que des gens de leur profession devaient towjourà être en état de mettre à fin les aventurés , et que peut-êt^e Fenchanteur Freston était là autour, qui ne cherchait qu'à leur ftiire pièce. On ne leur en demanda pas davantage; et toute lai compagnie , c'esl-à-dire les dieux Français, prirent le chemin de la plaine. On chassa tout le matin avec assee de bonheur; et, le soleil commençant à c^tre ard^&nt, on prit le chemin d'un petit bois pour se mettre à l'ombre.