CHAPITRE XLIL
•Bot Qtilcbotte ci Sancho vont à la carême de Montesinos. Ce qu'ils y virent , et comment se fit le
désenebtntement de Dulcinée.
Le lecteur doit se souvenir de la fosse où Sancho était tombé à aon retour du gouvernement de l'Ile de Barataria, et qu'elle n'était pas éloignée du château du duc de Medoc , puisqu'elle en faisait partie, et qu'elle était en effet un conduit souterrain. Il fallait passer par-devant cette fosae pour aller à ce petit bois dont on vient de pai-ler.. Dan Quichotte était dans une impatience terrible de jouer des mains pour rompre l'enchantement de son iaaàgiriaire Dulcinée; et, abîmé dans ses rêveries^ il ne suivait les autres qu'autant que son cheval l'y contraignait.
' Sancho allait derrrière lui, triste et pen-^ sif, ne croyant jamais voir assez tôt l'heureux montent qui lui rendrait sa bourse. lU furent retUréa de Ifoc WDvpisaem^nt;:
par une voix plaintive qui se fiiisait entendre plus clairement à mesure qu'ils avançaient. Don Quichotte, qui croyait n'être pas éloigna de l'endPoU d*ôù cette voix sortait, y courut, et entendit distinctement une femme qui se plaignait et qui criait au secours : Traître, disaitelle, n'est-il pas temps que ta me laisses retourner sur terre, après avoir été un nombre infini d'années ensevelie toale vive? Au secours! cria- t-elle derechef à pleine tête. Et en même tenbps elle se montra sur le bord de la ibsse , et parut faire un effort pour la franchir, comme elle fit en effet. Elle ftit suivie par un homme armé de toutes pièces qui parais* sait vouloir la retenir malgré elle, etMqui, s'arrêtant eiir le bor* de cette fiMe à la
Tiie de B08 chevaliers; m rejeta dedans sitôt qu'il les vit aller à lui. Cette femme Tint en courant se jeter aux pieds du cheval de don Quichotte. Ah ! seigneur che- Valîer, lui dit^elle , si vous cherchez les {[randes aventures, comme je n^en doute pas^ eotrez là-dedans , suivez ce perfide» et allez délivrer d^esclavage des princesses que^ l'enchanteur Merlin retient dans la caverne de Monlesinos, où elles sont battues et outragées par le cruel Freston f dont la foreur me poursuit. Je suis une des filles d'honneur de l'infortunée Belerme 9 qui songe à pleurer DurAndart, son amant 9 dont elle porte le cœur à la main, pendant que lui, couché comme un veau, dort comme une toupie, sans remuer non plus qu'un rocher^ si vous n'êtes pas touché de son malheur> soyezle de celui d'une princesse nommée Dulcinée, qui est arrivée depuis peu , faite et bâtie comme une coquine dans de certains temps, et quelquefois tirée à quatre épingles comme une poupée , et dorée comme un calice t c'est la beauté et la vertu mêmes, et le parangon de toutes sortes de bonnes qualités. Le maudit enchanteur Freston vient de la laisser presque morte de coups d'étrivières qu'il lui a donnés en ma présence , en haine d'un certain chevalier nommé don Quichotte, dont elle a toujours le nom à la bouche , et qu'elle appelle sans cesse à son secours «, et son neveu me poursuit et lUe bat parce que je n'ai pu souffrir une si grande barbarie sans prendre son parti. Cb! bon, bon, interrompit Sancho, les femmes ont toujours été ce qu'elles sont s elles ont toujours fourré leur nez dans les affaires d'autrul.
Don Quichotte , A qui il n'en fallait pas tant dire pour l'obliger à tout faire , ne s'amusa pas à écouter son écu jer, mais il alla au neveu de Freston , qui dans ce moment se jeta dans la fosse et lui fit face. Il était, comme j'ai dit, armé de toutes pièces et à pied , ayant à la main gauche une épéc nue , et à la droite un fouet de cordes garni de molettes de fer. Viens , dit-il au chevalier, h tu oses descendre à armes égales : je pourrai te satisfaire , et mon écuyer se battra contre le tien. Don Quiebottie aurâll bien voulu prendre «on
cheval; maïs voyant qu'il lui était impossible de le faire passer, il mit pied à terre et sauta dans cette fosse. Sancho , persuadé que c'était là le véritable moyen de retrouver son argent, l'imita en criant: Allons, ici mourra Samson et tous ceux qui sont avec lui. Les Français et les Espagnols, qui avaient joint don Quichotte; firent semblant de vouloir se jeter après lui dans cette caverne, et en furent empé-« chés par une grille de fer qui se leva tout d'un coup à leurs pieds, et qui leur ea boucha l'entrée. Don Quichotte, qui vit cet empêchement, les remercia de leur bonne volonté, et leur dit que c'était une aventure qui lui était réservée , et qu'eu peu de temps il leur promettait de leur faire savoir de ses nouvelles; ensuite il se recommanda tout haut à Dulcinée, et entra brusquement dans la caverne. Sancho se recommanda aussi à sa mauricaude , et suivit son maître en lui jurant ne n'avoir point de peur, pourvu qu'il ne le perdit pas de vue. Ils suivirent fort long-temps ce neveu de Freston , qui s'éloignait à grands pas dans une très grande obscurité. Tout ce que nos aventuriers purent faire était de l'apercevoir à la faveur d'une lumière fort éloignée. Ce prétendu neveu de Freston était Giiiez de Pasamonte , à qui on avait ordonné de combattre notre héros , avec défense de le blesser, sur peine de la vie. Celui-ci était adroit comme un filou : et, outre cela , il avait mis lui-même ses armes à l'épreuve du coup. Il s'arrêta dans uu espace assez large , à plus de huit cents pas de l'entrée de la caverne , et fit face à ûotre chevalier, qui allait à lui l'épée à la main avec beaucoup de résolution* Ils se battirent quelque temps avec beaucoup de valeur, et ne furent séparés que parce que le jour leur manqua , c'est-àdire que toutes les bougies furent éteintes; et dans l'instant un bruit effroyable de cris de victoire se fit entendre, et futsuivl d'un concert de quelques sortes d'instrumens. La clarté reparut peu de temps après, plus belle et plus vive qu'auparavant , et fit voir à notre héros son ennemi terrassé et rendant le sang de tous côtés , ou plutôt il crut le voir, car Pasamonte était disparu 9 et c'était une figure
DOxN QUICHOTTE.
d'homme armé qu'oa avait jelé^ à sa place. On avait mis dans la représentation de ce corps des vessies pleines d'une liqueur rouge comme du sang , et on les avait percées , de sorte que le héros de la Manche crut avoir tué le neveu de Freston y et avoir déjà commencé à se venger de son ennemi.
Il allait à ce prétendu corps , pour lui lever le heaumet et Tarmet , afin de le voir au visage , mais il en fut empêché par un nouveau spectacle : la terre, qui s'ouvrit à côté de lui , vomit feu et flammes j et il vit un démon vétn de rouge et armé qui entêtait aussi de tous côtés , «n un mot la même vision qu'il avait eue dans la forét^ mais plus horrible et plus hideuse. Don Quichotte reconnut Freston ; et le malheureux Sancho , qui le reconnut aussi , en fut si épouvanté , qu'il commença à se repentir de son entreprise, et voulut se jeter derrière son maître; mais il ne put le faire si promptement que ce démon ne l'atteignit d'un coup si rude sur les épaules, qu'il le jeta étendu aux pieds du chevalier des Lions. Celui-ci allait bravement venger son écuyer, quand il en fut empêché par une nouvelle vision : la voûte parut illuminée d'une lumière vive et pure, et représenter un ciel couvert de nuages ; en même temps il entendit distinctement ces paroles , proférées d'une voix forte : Arrête, invincible chevalier des Lions : c'est contre l'enchanteur Freston que tu veux combattre , et tu dois te souvenir que je m^ suis réservé l'honneur de la victoire. Ces paroles arrêtèrent la fougue de notre héros, qui resta immobile à 1 endroit où il était. Quelques éclairs ayant éclaté , un coup de tonnerre se lit entendre; ceaj nuages s*ouvrirent et firent voir le sage enchanteur Parafaragaramus sur un char doré tiré par deux cygnes. Il était vêtu de blanc, tenant encore un livre à la main, et tel qu'il avait paru dans la forêt lorsqu'il avait séparé nos aventuriers, qui se battaient à coups de poing. Ce char descendit peu à peu , et les feux que jetait Freston s'éteignirent , ce qui le rendit tout tremblant et immobile.
Perfide , lui dit Parafaragaramus après qu'il fut descendu 9 efi|t-çe fiinsi que tu
exécutes les ordres de Pluton, Um mat* tre? Il t'avait permis d'attaqoer ce che* valier sur terre à armes égales; et quand il est en disposition de combattre contre toi , tu le rends invisible de peur d'en être vaincu! Tu n'es qu'un lâche qui n'a jamais osé le regarder en face depuis qu'il est armé. Tu le vis lorsque tu volas la bourse de son fidèle écuyer ; tu l'as ren* contré encore il n'y a que deux heures, et tu as eu la lâcheté de te dérober à ses yeux. Tu es indigne de ses coups et des miens; va reprendre pour toujours tes chaînes dans les enfers; je te l'ordonne par tout le pouvoir que j'ai sur toi. Et vous, esprits infernaux, continua-i-il , noirs habitans du séjour ténébreux , sortez du fond de vos abîmes, et venez y précipiter ce perfide , qui ne trouve de courage que pour maltraiter une jeune princesse sans défense ; redoublez ses chaînes , d'où il ne sorte jamais , et qu'il languisse éternellement sous leur poids!
A ces mots, la terre s'ouvrit encore de quatre côté«, et il'en sortit quatre figures de diables qui se jetèrent sur Freston , et fondirent en même temps avec lui parmi les feux et les flammes presque aux pieds de notre héros et à ses yeux. Toutes ces visions avaient achevé d'étonner Sancho ^ mais la présence du sage Parafaragaramus le rassura peu à peu; et une fiole de rossolis, qu'il lui fit avaler en lui disant que c'était de l'ambroisie , acheva de lui rendreses esprits. Il en fit prendre aussi au héros de la Manche, ce qui lui fit du bien , parce que , outre qu'il était i jeun , il puait dans cette caverne d'une terrible force le salpêtre et le soufre qu'on y avait brûlés. Voyez, leur dit Parafaragaramus»
quelle puanteur et quelle infection les habitans d'enfer laissent après eux! Mais il faut la faire dissiper. En même temps il fit semblant de faire de nouvelles conjurations, et le haut de la voûte s'ouvrit en trois endroits, par où la fumée sortit comme par autant de soupiraux. Après que la puanteur fut dissipée > la voûte se referma comme auparavant, et il ne parut plus qu'une lumière sombre i mais as^ sez claire pour se conduire.
Je t'ai promis, dit Parafaragaramus i don Quichotte > de t'ouvrâ^le ciicpniamo
désenchantement de la princesse Dulcinée» et je vais te tenir parole , et l'aider à en tenter l'aventure j si tu te sens assez de force et de courage pour cette entreprise. En ce cas» tu n'as qu'à me suivre et ton écuyer aussi, pour retrouver son argent, car l'un et l'autre sont en la puissance du sage Merlin , qui doit commencer aujourd'hui à goûter un vrai repos* en ne se mêlant plus des afiaires du monde , pourvu que tu mettes â fin les aventures qui t'attendent, sinon il gardera les trésors dont il est en possession , jusqu'à ce qu'il se rencontre quelque chevalier plus heureux que toi. Don Quichotte l'ayant assuré qu'ils étaient prêts à le suivre partout où il voudrait les mener, ils marchèrent environ deux cents pas dans un chemin étroit et parmi les ténèbres, et se trouvèrent tout d'un coup dans un petit endroit aussi éclairé de lumières qu'en plein midi. Ils n'y virent rien qui méritât leur attention ; mais, au-dessus d'une porte qui leur parut de jaspe , il» virent un écriteau de marbre noir sur lequel ces paroles étaient écrites en lettres d'or :
Qui que vous soyez qui venez affronter Merlin dans son palais et lui enlever les princesses qu'il y tient enchantées, préparez-vousà de rudes combats, dans lesquels, si vous demeurez victorieux, outre l'honneur que vous en rapporterez, vous trouverez aussi des richesses qui vous appartiendront; mais sachez qu'il faut être d'un cœur pur et net, n'avoir rien à autrui sur sa conscience , et n'avoir jamais menti,, ou vous attendre, avant que d'en sortir, à en faire une rude pénitence : il ne sera plus temps de reculer quand vous aurez une fois franchi •cette porte. Examinez- vous avant que <i'avancer, et laissez plutôt votre entreprise imparfaite que de vous exposer à l'inutile repentir do l'avoir tentée. Le succès heureux n'en est réservé qu'au plus jfîdèle et au plus brave chevalier qui jamais ceignit épée , sans en excepter les Amadis, les Roger et les autres illustres de l'ordre, vivans ou morts.
Oh! pour ma foi, dit Sancho après que «)n maître eut lu & haute voix, un cœur pur, ime conscience nette , rien à autrui , «t n'avoir JMKàia oaap^» il demande Tim*
possible : cela était bon pour les gens de l'autre monde. JN'importe , poursuivit-il , l'homme propose et Dieu dispose : nous sommes bien équipés ; après cela bon pied , bon œil, à bon jeu bon argent; j'aurai toujours le mien, quitte pour faire péni* tence : aussi bien la faut-il faire dans ce monde ou dans l'autre. £n même temps il fut le premier à pousser la porte, et à entrer l'épée àla main. A peinefut-il dans la salle, qu'il aurait bien voulu ne s'y être pas tant avancé , et il aurait retourné en arrière s'il n'avait pas été saisi par deux démons qui lui firent une si grande peur, qu'il n'eut pas la force de soutenir son épée, qui lui fut ûtée, et parut de sa main s'aller rendre elle-même dans celjk d'un géant de plus de quinze pieds de haut qui paraissait au milieu d'une grande salle , assis sur un cube , l'épée de Sancho d'une main et une grosse massue de l'autre, sur laquelle il s'appuyait. Il avait la tête couverte d'un casque plus gros qu'un tambour, ses épaules étaient chargées de deux grandes peaux de lion par dessus ses armes; il avait sur l'es^tomaç une figure de diable en relief, dont les yeux éclataient comme des chandelles; en un mot»
c'était une figure capable de faire peur i tout autre qu'au chevalier de la Manche. Quatre gros lions, qui étaient aux pieds de cette figure , faisaient mine de vouloir se jeter sur nos aventuriers. Cid Ruy Gomez- croit que Sancho en eut une telle épouvante, que l'harmonie de son corps en fut déconcertée , et que les conduits de la nature s'ouvrirent, mais il n'en a jamais eu de connaissance certaine.
L'inti'épide don Quichotte s'avança vers le géant, bien résolu d'en venir aux mains avec lui , malgré les lions qui lui servaient d'avant-garde. Qui es- tu, toi qui oses venir où jamais homme vivant n'a mis les pieds? lui demanda l'horrible figure. Tu sauras mon nom après ma victoire , lui repartit don Quichotte, qui avait déjà répée haute pour le frapper, lorsqu'il fut retenu par Parafaragaramus. Il est juste de dire qui vous êtes, lui dit celui-ci, parce que le savant Merlin , que vous voyez, sait par qui les princesses eochan* tées doivent. être mises en liberté, et, 9i ç'e^t i vous que cette glorieuse aventure
DON QUICHOTtE.
^t destinée, je suîb certain qu'il est trop honnête enchanteur pour vouloir ëprouirer un rombat dont il ne remporterait que la honte. S'il en est ainsi , reprit notre hëros, je lui apprendrai avec joie que je suis don Quichotte de la Manche » <ti- devant nomme le chevalier dt la Triste-Figure , et maintenant le chevalier des Lions, et toujours l'esclave de TUlustre princesse Dulcinée du Toboso, que je viens délivrer ou perdre la vie.
A ce nom de don Quichotte , Merlin laissa tomber sa massue , et rejeta Vépée i Sancho , les lions tombèrent sur le côlc, et vinrent un moment après en rampant baiser les pieds du brave chevalier de la Manche, Le tonnerre se fit entendre avec un si grand bruit, qu'il semblait que tout allait se renverser ; les démons qui tenaient Sancho le lâchèrent, ils allèrent se remettre avec les lions aus pieds de Merlin , et tous ensemble fondirent en terre , et la salle où ils étaient parut un moment tout unie, et, s'ou vrant aussitôt, en fil voir tme autre fort magnifique. Notre héros y entra , et y entendit une musique douce et agréable qui retentissait de ses louanges et le comblait de bénédictions. Ensuite parut Belerme suivie de douze flttes, qui vinrent deuxâdeuxseprosternerauxpieds de l'invincible chevalier, exaltant sa bravoure et son intrépidité au-dessus de tous les héros vrais et fabuleux, et surtout sa fidélité pour Dulcinée, à laquelle était duc leur liberté et la fin de leur enchantement. Belerme le prit par la main , et te fit entrer dans une salle telle qu'il avait lui-même dépeint celle où il avait vu Burandart. Elle tenait son cœur i la main , et, avec un canif, elle ouvrit le côté de son amant, et lui remit le cosur dans le ventre ien présence de notre héros. Durandart se leva tout d'un coup, et sauta aussitôt aux pieds de sa maîtresse , à qui il fit autant de caresses que s'il y avait eu huit cents ans qu'il ne l'eût vue. Il remercia Montesinos de ses soins; et, ayant appris qu'il voyait devant lui l'invincible chevalier qui avait rompu leur enchantement , il vint se jeter à ses genoux, le cœur si saisi en apparence ^ qu'il ne put pas ouvrit la bouche.
Notre héros le releva tort; kotoééteH
ment, et ParafaragAramm leê fit îm passer dans la première salle où Meriu était disparu. Il leur dit li qu^il y ava^ assez long-temps qu'ils n'avaient ni bu a mangé pour avoir appétit. A ce mot à manger, Durandart, Belerme , BIoot^ sinos et leur «uite, se mirent à faire la bruit d'enfer , et i crier : Du pain ! M pain ! à la famine ! Don Qaicfaotte,<|e n'avait jamais rien lu de pareil dans m romans, ne savait où il en ëtaît; mm enfin la vue de la table qai parut \M d'un coup dressé , et leur avidité à n jeter sur ce qui était desaiis 9 letir ayaat imposé silence , Il les regarda avec ph de tranquillité. Ils mangeaient comc?
des loups, et avec une vonacité qai rcoéà don Quichotte €Onfiis et tfoï étomuil Sancho même. Parafaragar^mus hii<L( qu'il n'y avait rien iA de sarprenaBt; que des gens qui avaient <té famt ceoâ ans sans rien prendre devaient avoir htsoin de se satisfeire , et le convia de x mettre à table. Il fit au eomne^cemcfit quelque difficulté , parce quM vimlût, disait-il, trouver Duicioée; mais Bêlent lui ayant dit qu'elle était A ses ceuvresâe piétés où il ne ftillait pas PinlietTonprt. le pieux chevalier ae rendit, et se ml avec les autres , au grand conteDlemcit de Sancho , qui montra preaqpie aotaii de faim que ceux qui étalant à jeun etpuis tant de siècles.
Lorsque chacun fit rassasié , le tocinerre se fit entendre plus Tort que jaraik les nuages qai «couvraient le haut de k salle offusquèrent la lumière, la \éà disparut, les éclairs édatèrent, et dm démons fondirent des nuées sur Sancbe.
l'enlevèrent aa haut , et aè précipitée: tout aussitôt av%c lui dan» le même fod où Merlin ts'était âbtmé > «t eà la tak venait do se perdre. La proeaptitaée »
son enlèvement et de sa ^nte avait espéché son maitre de s'y oppMer , ei i n'entendit plofr de lui qae dea hurlemtfti efiroyabfes. Ce trou où il s^étaitabicn avtfit été tout aussitôtrefermié^ et rien m paraissait qu'un^laacher ordiRai re. A^otre héros te %arait que dire ai fiiire; miu Paraforagatatnus , qui vit M perplexité • lui dit qu^ii fallait que fiancho fét p«rifié atant^ïHikittétt fit JÉyfirilintè,
qu'il ne âeyait pas s'en mettre en peine, et quMI le reverrait bientôt. En efiet, Montesinos lui ayant dit quMl était temps d'aller chercher l'incomparable Dulcinée , ils passèrent tous dans la salle où Durandart leur avait paru enchante. Ils n'y virent plus aucune marque d'enchantement , mais seulement trois laides paysannes , bien dégoûtantes et bien malpropres , en uh mot trois visages à faire mal au cœur. Elles se levèrent dès que la compagfnie parut , et , sans regarder qui que ce fut, elles se mirent à faire trois sauts, se gonflèrent les joues, et, avec leur main droite en cul de poule, elles jouèrent du tambour dessus.
Ah ! seigneur chevalier , s'écria Montesinos, voilà la princesse Dulcinée qui n'est point encore désenchantée , et qui ne vous reconnaît pas. Don Quichotte Toulut aller à ces filles; mais elles se jetèrent promptement dans un cabinet , dont elles tirèrent la porte après elles. Rélas! dit Belerme, cette infortunée princesse change de figure à tout moment. Il n*y a pas deux heures qu'elle était belle comme les amours et leste comme une reine , et A présent elle est toute maussade; c^est sans doute la honte qu'elle éprouve qui fait qu'elle se cache. Non sans doute elle n'est pas désenchantée , dit un démon qui parut sortir de terre , et elle ne le sera pas avant que Fécuyer Sancho n'ait accompli la pénitence qui lui avait été imposée, et, pour en Toir la fin , je suis député de Pluton , qui vous envoie dire de vous rendre auprès de Itil dans les enfers , où il vous attend sur son trône. A ces mots , ce fantôme rentra enterre, toute la lumière disparut , et on ne voyait guère que par les éclairs que jetaient les nuées. Il s'éleva une grille de fer autour de Parafaragaranrius, de don Quichotte, de Montesinos, de Durandart, de Belerme et de ses filles. Le tonnerre gronda ; Ils sentirent la terre tremGler sous leurs pieds , et se baisser peu à peu jusqu'au niveau d'un tribunal où , à la lueur d'une sombre et triste lumière, ils virent Pluton tout vêtu de rouge, d'un visage»affreux,utie couronne de fer sur la tête , une fourche d'une main et tm èceptrô de fer de l'autre.
Minos et Rbadamante ,' qui étaient S seà pieds , n'avaient pas meilleure mine , et leur trône à tous était entouré de plus de trente démons plus épouvantables l'un que l'autre, armés de fouets, d'escour* gées, de pincettes, de tenailles, dé fourches , de crocs , et de toutes sortes d'autres instrumeos propres à des supplices. La grille de fer qui les avait entourés s'ouvrit et disparut. Parafaragaramus sortit le premier, et, après s'être mis A genoux devant Pluton, et avoir obligé les autres d'en faire autant^ il se releva , et , lui adressant la parole !
Puissant dieu des enfers , lui dit-il , ta vois devant toi un héros qui, à l'ejsemple de Thésée , qu'il a pris pour modèle de sa vie , a purgé la terre de monstres et dé brigands. Il est, comme lui , venu dans ton empire, mais c'est la vertu qui l'y a conduit, et non pas un amour critnineK Plus amoureux qu'Orphée, il te demande son Euridice ; le sage Merlin lui a cédé là victoire , parce qu'il a connu dans les destinées qu'il la lui aurait vainement disputée. Lé lâche Freston n a point exécuté tes ordres, et, s'étant rendu indigné de jouir de la liberté , Je l'ai renvoyé daûè ses chaînes. L'illustre princesse Dulcinée du Toboso devrait être désenchantée y cependant nous la venons de voir encore sous son infâme figure de laide et dégoû* tantQ paysanne : c'est de Cette mésaventure que l'invincible et le fidèle chevalier des Lions, don Quichotte, l'honneur de la Manche, te demaûde justice par ma voix , comme il va te la demander luimême.
Qu'il se lève et qu'il parle , répondit Plulon d'une voix efiiroyable. Don Quichotte se releva , et , avec son intrcpidîl<5 ordinaire , il prit la parole. Je ne sais venu dans ton empire , dit-il , que pour tenter les aventures et pour délivrt»r Dulcinée.' Ceux qui étaient commis à sa garde ne m'ont pas fait courir beaucoup de risqua , et si tous tes démons ne sont pai plus méchans que ceux que j'ai trouvés dans mon chemin , je les défie , et je jure par ma barbe de les défaire tous à coups de fouet. Dis-moi à qui il tient que je ne délivre cette pauvre princesse , montremoi son eûnemi et le mieti r^fkTjepxas
beau jeu. Il n« tient à aucun de nous, répondit PIutOQ -, je ne m'oppose point à sa liberté , et tu peux la reprendre partout où tu la trouveras, aussi belle qu'elle ait jamais été, sans que je t'en empêche. Ah! seigneur, interrompirent Minos etKliadamante en même temps , allez-vous souffrir que les lois des destinées soient violées? Ecoute, hardi chevalier, poursuivit Minos seul , l'incomparable Dulcinée n'est point dans les enfers, et par conséquent elle n'est point sous la puissance du dieu Plulon^ elle est trop sage pour avoir mérité nos supplices, et, étant encore vivante, elle n'est point descendue dans ce sombre empire des morts; elle est encore au nombre des vivans, quoiqu'elle n'y paraisse pas; mais, comme lu sais , Merlin l'a enchantée , et il a fait sagement, parce que, si elle avait paru telle qu'elle était , elle aurait armé tous les chevaliers errans les uns contre les autres , et , n'étant occupés que de leur amour, ils n'auraient pas mis fin , ni toi non plus, aux grandes aventures qui rendent leur vie si illustre là-haut. Merlin, convaincu de ta valeur et de ta probité, n'est point ton ennemi; mais il a fallu accepter les décrets du destin. Nous allons savoir d^ lui pourquoi elle n'est point désenchantée, puisque le terme en est venu. Qu'on fasse entrer Merlin , reprit Pluton.
A peine cet ordre fut donné, que Merlin parut en vieillard vénérable, et non plus en géant , et il était suivi de quatre diables qui tenaient au milieu d'eux Sancho Pança désarmé, lié et garrotté 9 et qui le mirent sur une petite selle au pied du trône de Pluton. Don Quichotte s'inscrivit en faux contre ce changement de JSp,ure : il prétendit que ce n'était qu'un Àlerlin supposé, et que le véritable était plus grand de huit pieds au moins. Non, non, lui dit Minos, c'est Merlin lui-même ; mais ce qui vous parait si grand sur terre est dépouillé de sa grandeur et de son éclat lorsqu'il entre dans le royaume des morts , où il est rendu égal à tous ceux qui dans le monde étaient ses inférieurs, parce qu'ici on n'a aucune acception de la grandeur mondaine, et on ne regarde dans l'homme
que l'homme seul et ses actions i et non pas ces titres fastueux et cet éclat qui lui attiraient sur la terre le respect, l'admiration et la flatterie du reste des mortels ses semblables.
Notre chevalier se rendit à ces raisons, parce qu'en^âet la mort remet au même niveau ceux que la naissance et la fortune avaient distingués. Pluton demanda à Merlin pourquoi la princesse Calcinée du Toboso n'était point ^More désenchantée. Tu sais , seigneucW^'luî répondit Merlin , que les décrets du destin sont inviolables : il était écrit dans le cid qu'elle serait transformée en une vile paysanne, et qu'elle serait renfermée dans la caverne de Montesinos , d'où elle serait retirée par le plus fidèle de tous les chevaliers, au bout de trois ans deux mois quatorze jours et quatre heures. Je conviens que le terme est expiré : aussi n'est-elle plus retenue par le temps, mais tu sais aussi qqe son enchantemeot doit être rompu non par la force des armes, puisqu'elle n'avait été enchantée que pour empêcher des querelles et des combats , mais par la pénitence que de* vait faire pour elle le plus gourmand de tous les écuyers de la chevalerie errante. Il avait consenti à se donner trois mille six cents coups de fouet, et a paru en effet se les donner, moyennant la récompense que le généreux chevalier des Lions , que tu vois, lui avait promise. Cette satisfaction n'était pas déjà bien suffisante, puisqu'elle était intéressée. Il n'importe , telle qu'elle était je m'en serais contenté, si les coups avaient été sincères; mais le fourbe, que tu vois, faisait semblant de frapper sur son corps, et frappait sur un arbre contre lequel il était appuyé j et ainsi fraudait l'octroi de l'enfer; c'est ce qui a fait que ta justire a abandonné cette malheureuse princesse ù la fureur du barbare Freston, qui a fait faire au corps de cette infortunée une ruJe pénitence de la délicatesse de Sanoho , qui ne s'est jamais donné que quarante coups, au plus, qui puissent être alloués* La pauvre Dulcinée en a reçu à plusieurs et diverses fois la somme de trois mille six cents trente*six, de sorte qu'il en reste encore Tlpgi^qufttre
DON QUÏCtiOTtË.
Ail
à Joûfiêlr pour remplir le dëcouTert de Wtat final du compte , et je requiers que Sancho !e« reçoive en ta présenre; Vexécation faite , Dalctoëe sera désenchantée, et tu la verras toi-même dans un état de beauté dont tu seras éblout, et pour lors le brave et le fidèle chevalier des Lions pourra remmener comme sa conquête y moyennant la remise que je lui fais des frais de capture , gîte et geôlage.
Sancho , sachant bien que Taccusation «'tait juste, n'eut rien & tépondre â ces paroles; il vit bien qu'un orage de coups lie fouet allait tomber sur lui j et il en tremblait depuis les pieds jusqu'à la tête. En effet ii ne se trompait pas, car Minos, ayant fait semblant de recueillir les voix, se mît gravement sur son siège , et prononça hautement la sentence qui condamnait le pauvre écuyer & être de nouveau fustigé. Les quatre démons auxquels it fut livré t'enlevèrent d'où il était, lui mirent le ventre sur une espèce de balustre , lui lièrent les pieds et les mains , en sorte qu'il avait toutes les épaules et le derrière à leur discrétion , et une simple chemise dessus. Pluton dit f|u'il était nécessaire de faire venir Dulcinée , afin qu*elle Ibl présente elle-même à la satisfaction qu'on allait lui donner. Il entra aussitôt une infâme paysanne dont les juges id'enfer parurent avoir frayeur. Elle prit la parole» et accusa Sancho de la laideur qui couvrait sa beauté et de la métamorphose de ses habits dans les haillons qui la couvraient; elle en demanda réparation ,et parut toute réjouie lorsqu'elle sut qu'on la lui allait faire. Elle regarda pour lors Sancho; mais, par une action de modestie , elle lui tourna le dos , et dit qu'un homme dans Tétat où il était choquait sa pudeur. Pluton la fiit mettre au pied de son trône, entre Mines et Rhadamante, le visage tourné vers les assistans et vers le patient. Après quoi il s'adressa à l'infortuné Sancho : Perfide , lui dit-il , toi qui as tâché de nous tromper y et qui n'as pas eu pitié de ton prochain, prépare -toi à recevoir viogt-quatre coups de fouet bien appliques : ce n'est rien pour un corps aussi gros 9 aussi gras et aussi potelé que le tien $ mais c'est toujours asses pour punir
le soin que tu pretids de ta carcasse. Je n'aime pas le bruit , ajoula-t-il d'un ton sévère et en fronçant le sourcil, souvienstoi que les coups seront redoublés si tu jettes le moindre cri et que tu m'étourdisses les oreilles; je t'impose silence, observe-le si tu veux^, et aussitôt il commanda qu'on commençât l'exécution.
Don Quichotte voulut dire à son écuyer quelques paroles consolantes. Courage, dit le désolé écuyer, voilà pour m'achever de peindre : qu'ai-je â faire du désenchantement de madame Dulcinée?
que me sert que Guillot soit homme de bien , si sa bonté ne me fait rien? Mais c'est , Monsieur, que le mal d'autruî n'est que songe , et chou d'autrui n'est que fumier; je ne vous ai rien coûté à nourrir; il vous est indifférent qu'on m'écorche. Pour lui donner cœur, Merlin lui fit paraître la bourse. A une vision si agréable^ Sancho revint à lui , et dit qu'on n'avait qu'à travailler, puisque la boutique était ouverte; qu'il ne bougerait pas, puisqu'il ne pouvait pas bouger, et qu'il tâcherait de se taire.
Les quatre démons se mirent donc tous quatre à ses côtés, deux d'un côté d^ balustre et deux de l'autre. Ilsavaientdes fouets de corde avec des nœuds au bout qui valaient les plus rudes disciplines, et les faisaient tomber d'un bras vigoureux tous quatre en même temps. On peut s'imaginer quelle douleur en ressentait le patient. Il ne jeta pourtant pas un cri , par la raison qu'outre la bourse qui était à terre et qu'il r^ardait comme la fia de ses travaux , il voyait de ses yeux l'enchantement de Dulcinée se dissiper peu à peu. Il y avait un petit Bohémien caché entre Pluton et elle, qui, à chaque coup qu'on déchargeait sur Sancho, détachait une des épingles qui soutenaient les guenilles dont elle était couverte; et elle, comme par pudeur, baissait de temps en temps la tête, et essuyait les vilaines cou-, leurs dont on lui avait barbouillé le visage; de sorte que don Quichotte, qui avait toujours les yeux sur elle, s'aperçut de ce changement , et le fit remarquer k Sancho, qui tout aussi bien que luise serait donné au diable que ce désenchantement était une vérité constante. Il com-'
meoQa à recaontitre effectivement les traits d^Âlonza Loreozo vers le douzième coup, et reprit courage pour souffrir le l'esté de la flagellation» qui fut appliquée avec une grande vivacité , et reçue avec une égale patience.
Au dernier coup, l'illustre Dulcinée , magnifiquement vétue^ et d'un visage fort ^éable, se leva, et lui vint tendre la piaÎQ f en le remerciant de la meilleure grâce du monde. Elle remercia aussi don Quichotte de sa constance et de sa fidélité*, et, s'adressant à Pluton pendant qu'on déliait Sancho , elle le supplia de lui permettre de reconnaître les travaux que le fidèle écuyer avait soufferts pour elle* Pluton le lui ayant permis , elle se rapprocha de Sancbo, et, lui donnant
uneboQfse : Tenez, lui dit«eUe, 6 le plus fidèle et le plus digne éouyer de la chevalerie errante! recevez toujours quatre cents écus que je vous donne pour arrhes de ma reconnaissance. Votre portion aurait été plus grosse si le maudit Freston ne m'en avait pas volé pour subvenir i la dépense qu'il a faite sur terre à chercher l'illustre chevalier des Lions et tous, et pour acheter les verges dont il m'a si cruellement déchirée; le sage Merlin^ qui a vu le mauvais usage que ce mëchant faisait de mon argent, le lui a 6té, et vient de me le rendre > et je tous le donne. A l'aspect de ces quatre oeats écas d'or, Sancho se jeta à ses pieds , loi protestant qu'il était trop bien payé^ et que le reste de son corps était à sim service.