‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 13 sur 136 · CHAPITRE XUr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUr

•Conversation de don Quichotte et de Sancho PaDça , et autres aventures digues d*étre racontées.

Sancho vint joindre son maître, qui, le voyant si abattu, qu'il n'avait pas la force de faire aller son âne, lui dit :Crcst pour cette fois, ami Sancho, que je ne doute plus qu'il n'y ait de l'enchantement dans cette hôtellerie, ou château^ je ne sais franchement lequel : car que pouvaient être ceux qui se sont crudlement joués de toi, sinon des fantômes et des gens de l'autre monde? Mais afin que tu en sçis aussi convaincu que moi, c'est que piendant que je considérais ce triste spectacle par dessus la muraille de la cour, il n'a jamais été en mon pouvoir d'y monter, ni seulement de descendre de cheval , parce qu'ils m'y tenaient enchantés. Et , pour dire vrai , ils n'ont pas mal fait de prendre cette précaution , car s'il m'avait été permis de faire l'un ou l'autre, je t'aurais vengé de telle sorte, que ces garnements ne s'en seraient pas moqués; et, de l'humeur où j'étais, j'aurais sauté à pieds joints par dessus les lois de la chevalerie, qui, comme je t'ai dit souvent, ne permettent pas qu'un chevalier tire Tépée contre ceux qui ne le sont pas, si ce nest

pour la défense de sa vie, et dans une extrême nécessité. Je me serais bien vengé moi-même sij'a vais pu, dit Sancho, chevalier ou non ; mais , ma foi , cela n'a pas dépendu de moi, quoique je jurerais pourtant bien que les foinéants et les* traîtres qui se sont réjoui à mes dépens ne sont point des fantômes ni des hommes enchantés, comme vous dites, mais de vrais honunes en chair et en os comme nous ;> et je me ressouviens fort bien gu'ils avaient chacun leur nom. U y en H^ait un nommé Pedro Martinez, on autre s'appelait Tenorio Hernandez, et j'ai bien entendu que l'hôte s'appelle Jean Palomeaue le Gaucher. Des fantômes ne sont point baptisés, monsieur; n'allez donc point dire que c'est un enchantement qui vous a empêché de passer par dessus la muraille , ou de mettre pied à terre. Pour moi, ce que je vois ici clair comme le jour, c'est qu'a force d'aller diercher des aventures nous en trouverons à la fin qui nous donneront maienlx>ntre. SI Dieu ne nous aide, nous ne connaîtrons bientôt plus notre pied droit d'avec le gauche. Voyez-

TOUS, monsiearf ma foi, le meilleur et le pins sAr, selon mon petit entendement, serait de noos en retonrner à notre village, à cette heure qne voici le tempe de la récolte : aussi bien ne la faisons-nous pas bonne dans le diamp d'autrui ; et franchement c est toujours de mal en pis , et de fièvre eu chaudmal. Ah I mon pauvre Sancho , interrompit don Quichotte, pour la centième fois, que tu es ignorant en fait de chevâderie 1 Tais-toi et prends patience ; un jour viendra que tu seras conyaincu par ta propre expérience des avantages de cette profession. Car enfin, dis-moi, y a-t-il quelque plaisir au monde qni égale celui de vaincre dans un combat et de triompher de son ennemi ? aucun , sans doate. Je le crois, répondit Sancho, encore (]oe je n'en sache pourtant rien. Tout ce que je sais, c'est que, depuis que nous sommes chcrrafiers efrants, au moins vous, car pour moi, je ne mérite pas cet honneur, nous n'avons gagné de bataille que contre le Biscajen, et encore comment en sortttes-vous? avec la moitié d'une oreille de moins, et votre salade fracassée. Depuis lors, ce n'a été que coups de poing et coups de bâton pour vous et pour moi ; et puis j'ai été berné par dessus le marché; et encore par des gens encfaantéSy de qui ie ne saurais me venger, pour goûter cegrand plaisir delà vengeance, que vous dites si doux. Voilà ma peine, dit don Quichotte, et ce doit être la tienne aussi ; mais laisse-moi faire, jeté réponds que j'aurai avant cp'il soit peu une épée faite par td art magKjue, que celui qui Importera ne pourra jamais être enchanté de qnelcjue enchantement que ce soit ; et il pourrait bien arriver que ma bonne fortune me mit entre les mains cdle que portait Amadis, quand il s'appelait le chevalin de l'Ardente Epée, hqadle fut assurément la mdlleure du monde : car, outre qu'elle avait cette vertu, die coQpait encore comme un rasoir, et ne trouvait point d'armes A fortes ni si enchantées qu'elle ne brtsât comme du verre. Je suis si dianceox, dit Sancho, que quand vous aurîei une épée comme celle-là, elle n'aura de vertu que pour ceux qui sont armés chevaliers, non plus que le baume, et tout cela tombiera sur le pauvre écuver. Ne crains pas eda , dit don <juichotte : le cid te sera plus favorable. Nos aventuriers en étaient là quand don Quichotte aperçut de loin une épaisse nuée de poussière que le vent chassait de knr côté, et, se tournant en même tanps versson^écuyer : Ami Sancho, lui criat-0, voidlejourquiferavoircequemogarde la bonne fortune. Voici le jour, te dis-jo, où va paraître plus que jamais la force de

mon bras, et où je vais faire des exploits dignes d'être écrits dans les livres de la renommée, pour servir d'instruction aux siècles à venir. Vois-tu là-bas ce tourbillon de poussière , il s dève de dessous les pieds d'une armée innombrable, et qui est presque composée de toutes les nations du monde. A ce conipte-là, dit Sancho, il y doit avoir deux armées, car, de cet autre côté, en voilà tout autant. Don Quichotte se tourna prestement, et, voyant que Sancho disait vrai, il seatit une joie inexprimable , croyant fortement, car il ne croyait jamais pour peu , que c'étaient deux grandes armées qui s'allaient donner bataille dans cette plaine. Ce bon gentilhomme avait naturdlem^it du cœur , et il s'était tellement rempti l'imagination de combats , de défis , d enchantements , et de toutes les impertinences que chantent les romans, qu'il ne faisait et ne pensait rien qui ne tendit dccecôté-là. Deux grands troupeaux de moutons.qui venaient de deux endroits différents vers le chemin qu'il tenait, faisaient ces nuages de poudre, et elle était si grande , qu'on n'en pouvait reconnaître la cause, à moins que d'en être tout proche. Don Quichotte assurait néanmoins avec tant de certitude que c'étaient des gens de ^fuerre , qpe Sancno vint à le croire , et lui dit : Hé bien, monsieur, qu'avons-nous à faire là, nous autres? Ce que nous avons à faire ! répondit don Quichotte, à secourir ceux qui en auront besoin. Mais, afin que tu saches de quoi il s'agit, cette armée que tu vois ve» nir à notre gauche est commandée par le grand empereur Alifanfaron, seigneur de File Taprobane, et cdle que nous avons à la droite est l'armée de son ennemi, le roi desGnmarantes, Pentapolin au bras retroussé , qu'on appdle ainsi parce qu'il combat toujours le bras nu. Et pourquoi , dit Sancho, ces seigneurs-là se font-ils la guerre? \h sont devenus ennemis, répondit don Quichotte, parce que cet Alifanfaron est devenu amoureux de la fille de Pentapolin, qui est, à mon gré, une des plus belles personnes du monde, et chrétienne ; et comme Alifanfaron est païen , le père ne la lui veut pas donner qu'il ne renonce auparavant à son faux Mahomet, et qu'il n'embrasse le christianisme. Par ma barbe, dit Sancho, Pentapolin fai( fort bien , et je lui aiderai de bon cœur en tout ce que je pourrai. Tu ne feras en c^'la que ce que tu dois, répondit don Quichotte : aussi bien en ces sortes d'occasions il^n'esf point nécessaire d'être armé chevalier. Non t dit Sancho ; ô parbleu, laissez-moi don<* faire I Où mcttrai-je mon âne, pour être assuré de le retrouver après le combat? car je no

DON ouicuorre.

crois pas que je mSr doive fourrer sur une pareille monture. Tu as raison, dit donQui^ chottc, mais tu n'as qu'à le laisser aller à l'ayenture , quand il devrait se perdre , car nous aurons tant de chevaux à choisir quand nous aurons vaincu, que Rossinante même court risque d'être changé pour un autre. Ecoute cependant Je te veux apprendre qui sont les principaux chefs de ces deux armées, ayant qu elles se choquent. Afin que tu les puisses mieux connaître, montons sur cette petite éminence, d'où nous les découvrirons aisément. Ils montèrent, en disant cela, sur une hauteur, d'où ils auraient bien ▼u que c'étaient des troupeaux de moutons que notre chevalier prenait pour deux ar-^ mées, si la poussière ne les eût enveloppés ; mais enfin don Quichotte, voyant dans son imagination mille choses qui ne puvaient être ailleurs, commença à dire d^ne voix élevée : Ce chevalier que tu vois là aux armesdorées , et oui porte dans son écu un lion eouronné, étendu aux pieds d'une jeune fille, est le valaweux Lanrcalche, seigneur du Pont-d'Àrçent. Celui (jui a ces armes à fleurs d'or, et qui porte trois couronnes d'argent en champ d'azur , est le redoutable Hicocolembo , grand-duc de Quirocie. Cet autre qui marche à sa droite avec cette taille de géant^c'estl'intiépideBrandabarbaFandeBo* liche,seipeur des trois Arables, armé, comme tu vois, d'uncuirdesen>ent,etquiapour écu une porte qu'on ditêtreunedecellesdece lemplequeSamson renversa quand il se vengea de ses ennemis aux dépens de sa propre vie .Tourne maintenant les yeux, et tu verras à la tête de cette autre armée l'Invincible vainqueur Timonel de Carcassonne, prinoe de la iKouvelle^Biscayc, qui porte des armes écartdées d'azur, desinople, d'argent et d'or, etdanssonécuunchard'orenchampdépourpre, avec ces trois lettres MIU, qui font la pr^ière syllabe du nom de sa maîtresse, gui est, à ce qu'on dit, l'incomparable fille du duc Alpheniqne d'Algarve. Cet autre qui fait plier les reins à cette puissante jument sauvage, et dont les armes sont blanches comme neige, avec l'écu de même couleur et sans devise , c'est un jeune chevalier français appelé Pierre Papin, seigneur des baronies d Utrique. Celui aux armes bleues qui pique le flanc de cette pie que tu vois SI légère, c'est le puissant duc de Nervie, Espartafilando du Bocage, qui a dans son écu un champ semé d'asperges, avec cette devise espagnole : Rastreo mi merte ( de moi-même je renais). Notre héros nomma encore je ne sais combien d'autres chevaliers de l'une et de l'autre de ces prétendues

armées, leur donnant à tous sur4&champ les armes , les couleurs et les devises que lui fournissait sa fertile folie ; et sans s'arrêter, il poursuivit de la sorte : Ce corps que tu vois là en tête est composé de diverses nations. : ici sont c^ix qui boivent les agréables eaux du Xanthe ; là sont des montagnards qui cultivent les champs massiUens ; ici ceux qui criblent le fin or de l'Arabie- Heureuse ; là ceux qui jouissent des frais et célèbres rivages du'ihermodon; ceuxqui pèchent le sable d'or du riche Pactole ; les Numides , inconstants et peu sûrs dans leurs Sromesses ; les Perses , sans pareils à tirer e l'arc ; les Mèdes et les Parthes, qui combattent en fuyant ; les Arabes, qui campent toujours sans avoir jamais de demeure arrêtée I les Scythes, farouches et cruels ; les Ethiopiens, qui se percent les lèvres; et mille autres nations que je vois et dont je connais les visages , mais dont je n'ai pas retenu le nom. De cet autre côté viennent ceux qui boivent le liquide cristal du Bétis^ dont les bords sont couverts d'oliviars; ceux qui se décrassent le teint dans les riches ondes du Tage; ceux qui jouissent des salutaires eaux du divin Genil ; ceux qui cultivent les champs tartésiens, si abcmdants en pâturages ; ceux qui mènent une vie si heureuse dans les délicieuses prairies du Xérès; lesrichesManchegues,couronnésdcjaih nés épis ; ces gens tout couverts de fer, et qui sont le reste du sang des anciens Goths; ceux qui se baignent dans le PisveiYa, fameux par la tranquillité de ses eaux ; ceux qui font paître leurs troupeaux dans les amples pâturages du tournoyant Guadiana; ceux qui tremblent au pied des froides montagnes des Pyrénées, et dans les neiges de l'Apennin I en un mot, tout ce que 1 Europe enserre dans sa vasCb étendue.

C'est une chose inconcevable que la quantitéde provinces et de nations qu'il nomma , en donnant à chacune ce qu'elle a de pai^ ticulier, avec une présence d'esprit morveilleuse, et toujours suivant le style de ses inimitables hvres. Sancho était tellement étonné de œ flux de paroles, qu" n'avait pas le noot à dire. Il ouvrait seulement de grands yeux, et suivait de la tête la main de son maître, pour voir s'il pourrait découvrir les chevaliers et les géants qu'il lui montrait. Mais enfin, ne pouvan'^ parvenir à rien voir : Monsieur, lui ditil à demi désespéré, je donne au diable l'homme, le chevalier et le géant qui P^~ ralt, de ceus^ que vous avec là nommés l au moins n'en vois-je pas la queue d un. Peut-être que tout cela se fait par enchan-

DON QUICMOTTË.

tement, oomme les fantômes de cette nuit Gomment es-ta donc fait? répondit don Quichotte; est-ce que tu n'entends pas le h»inis»enientdes cnevauic, le son des tron^ Bettes, le bruit des tambours et des timbales? Que je meure» si j'entends rien, dit Sancho, si ce n'est le bâlcinent de quelques moutons. Aussi était-ce la T^ité, et les troupeaux étaient déjà assez proches pour les entendre. Je vois bien, ait alors don Quichotte, que tu as plus peur çiue tu ne dit : car un des effets de la crainte, c'est de troubler les sens et de peindre les objets autrement qu'ils ne sont. Mais, si le courage te mancpie, tiens-toi à l'écart, et me laisse faire : c'est assez de moi pour

Krier la yictove où je porterai mon bras, i disant cda, il donne des éperons à Rossinante, et, la lance en arrêt, fond comme an éclair du haut de la colline dans la campagne. Sancho lui criait à pleine tôte qu'il sarrétàt, et que c'étaient assurément des mouUms^ il j^nenait le ciel à témoin, il se donnait à tous les diables, et tout cela inutilemenL Maudit soit celui oui m'a eiwendrél disait-il. Hét quelle, folie est donc œd? Seigneur, seigneur don Quichotte, TOUS vous trompez : il n'y a là ni géants, ni che?atiers, ni asperges, ni écu entier, ni demi; et Toulez-vous assommer plus de moutons que voas n'en sauriez payer ? Don Quichotte ne s'arrêtait point pour cela; et, bien loin de l'écouter, il criait lui-rmème de toute sa force : Courage, courage, che^ valiers (pii combattez sous les étendards du yaleureux Pentapolin au bras retroussé!

soive&-moi seulement, et vous verrez que je l'aurai bientôt vengé du trattre Alifamaron de Ta|Hrobane. En même temps il vole tout furicsuLau milieu de l'escadron de brebis, qu'il percede tout côté et avec autant decou^ rage et de vigueur que s'il eût eu afhire à ses plus cruels ennemis. Ceux qui conduisaient le troupeau se contentèrent d'abord de Im crier à qui il en avait, et que lui avaient fait ces pauvres bêtes; mais enfin, voyant qu'ils ne gagnaient rien à cri(9r, ils prirent lairs frondes, et commencèrent à sahicr notre héros à coups de pierres un peu plus grosses que le poing, avec tant de diligence, qu'un coup n attendait pas l'autre. Mais lui, méprisant cette manière de combattre, ne daignait pas s'en garder, et ne cessait de courre de tout côté, criant à haute voix : Où es^tu, superbe Alifanfaron? A moi , à moi Tje t'attends ici, seul, pour éprouver tes fon'es et te punir de la fnierrc injuste que tu fais au valeureux Pentapolin ! De tant de pierres qui volaient

autour de notre héros, une enfin l'atteignit dans les côtes, et lui en enfonça deux. Il se crut mort, ou du moins dangereusement blessé; mais, se souvenant de son excellent remède, il porte promptement le vaisseau de ferblanc à la bouche, et commence à avaler cette précieuse li(|ueur. Mais, avant qu'il en eût pris ce (ju'ii jugeait nécessaire, une autre pierre lui vient fracasser le vaisseau dans la main, et chemin faisant lui emporte trois ou quatre dents de la bouche, et lui écrase presque tous les doigts. Ces deux coups furent si violens, que le bon chevalier en fut jeté par terre, où il demeura étendu; et les bergers, le croyant mort, rassemblèrent vite leurs troupeaux, et, ramassant les moutons qui étaient de-^ meures sur la place au nomwe de sept ou huit, sans comprendre les blessés, s'ébignèrent en diligence.

Sancho ccnsendant n'était pas parti de dessus la couine, d'où il contemplait les incompréhensibles folies de son maître, et, s'arrachant la barbe à pleines mains, il maudissait cent fois le jour et l'heure où sa mauvaise fortune le lui avait fait connaître. Mais le voyant par terre et les bergers retirés, il courut à lui, et, le trouvant, en très-mauvais étaty.quoiqu'il n'eût pourtant pas perdu le sentiment : Ah, seigneur don Quichotte, lui dit-il, ne vous disais-je pas bien de revenir, et que c'étaient des moutons , et non pas une armée, (fue vous alliez attaquer? Voilà, dit don Quichotte, comment le larron d'enchanteur, qui m'en veut, tourne et change toutes choses à sa fantaisie : car, mon pauvre Sancho, je te l'ai dit cent fois , ce n'est pas rien j^jim* ces joueurs de gobelets que de nous faire voir et croire tout ce qu'ils veulent ; et le trattre de nécroman, envieux de la gloire que j'allais acquérir, n'a pas manqué de métamorphoser ces escaarons d'ennemis et d'en faire des montons, poiir diminuer le prix de ma victoire. Mais veux-tu me faire un plaisir, et en même temps te désabuser une bonne fois? Monte sur ton Ane, et suis de loin ce prétendu bétail : je sage qu'ils n'auront pas fait mille pas qu ils reprendront leur première forme, et tu verras ces maîtres moutons devenir des hommes faits et ^rfaits, commejeteles ai dépeints d'abord, ais non, n'y vas pas pour l'heure, j'ai besoin de toi. Appro(Jie, et regarde combien il me manque de dents, car il me semble qu'il ne m en est pas resté une dans la bouche. Sancho s'approcha, et comme il y regardait de si près qu'il avait quasi Icgiez dedans, le baume achevait jintcmcnt d'ope-

rer dans resiomac de don Quicholte, de sorte qu'avec la même impétuosité qu'aurait pu faire un coup d'arquebuse, il darda tout ce qu'il avait dans le corps aux yeux et dans la barbe du charitable écuyer. Sainte Marie I s'écria Sancho, mon maître est blessé à mort; il rend lesang tout clair par la bouche. Cependant, y regardant de plus près, la couleur, Fodeur et le goût lui firent connaître que ce n'était pas du sang, mais le baume qu'il lui avait vu boire, ce qui lui donna un si grand soulèvement de cœur, que, sans avoir le loisir de tourner seulement la tète, il vomit, à son tour, tout ce qu'il avait dans les entrailles au nez de son maître, et ils demeurèrent tous deux daps le plus joli état qu'on se puisse imaginer. Sancho courut promptement à son àne pour chercher du hnge à s'essuyer et de quoi panser son maître ; mais, ne trouvant point le bissac, qu il avait oublié dans rhôtellerie, comme je Fai dit, peu s'en fal* lut que la tête ne lui tournât. Il se jlonna de nouveau mille malédictions; il résolut dans son cosur de planter là son maître et de s'en retourner à son village, sans se soucier de la récompense de ses services, et du gouvwnement de l'île.

Don Quichotte cependant se leva avec bien de la peine, et, mettant la main gauche dans la bouche, comme pour étayer le reste de ses dents, qui étaient fort ébranlées, il prit de la droite la bride du fidèle Rossinante, qui ne l'avait pas abandonné d'un pas, tant il était de bonne amitié, et s'en alla du côté de Sancho, qu'il trouva demi-couché sur son âne , et la tète dans ses -mains, œmme un homme enseveli dans une profonde tristesse. Ami Sancho, lui dit-il en le voyant en cet état, sais-tu bien que tu n'es pas plus homme qu'un autre si tu ne fais plus qu un autre ? Toutes ces bourrasques qui nous arrivent, ne sont-ce pas des signes évidents que le temps va devenir serein et nos affaires meilleures? Ne saistu pas que le bien et le mal ont leurs termes, et s'il est vrai que les choses violentes ne sont pas de durée, ne devonsnous pas croire infailliblement que nous touchons du doiff t les faveurs de la bonne fortune ? Cesse donc de t'affliger si excessivement des disgrâces qui m arrivent, et dont même il ne tombe pas sur toi la moindre partie. Gomment donc! répondit Sancho; peut-être que -celui qû^on bama hier était un autre que le fils de mon père? et le bissac que l'on m'a pris, avec tout ce qui était dedans , n'était peut-être pas à moi I Quoil lu as' perdu le bissac? reprit

brusouement don Quichotte. Je ne sais pas s il est perdu, dit Sancho, mais je ne le trouve point où j'avais accoutumé de le mettre. Nous voilà donc réduits à jeûner aujourd'hui, répartit don Quichotte. As* sûrement, dit Sancho, si nous ne trouvons dans les prés fie& herbes que vous connaissez, et qui ont accoutumé de suppléer au défaut de nourriture pour les chevaliers malencontreux comme vous. Pour te dire la vérité, continua don Quichotte, j'aimerais mieux, à l'heure qu'il est, un quartier de pain bis et deux têtes de sardines (fue toutes les herbes que décrit Dioscoride, même avec les commentaires de Mathiole.

Mais cependant monte sur ton ànc, mon fils Sancho, et me suis. Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous manquera pas, lui qui n'oublie pas les moucherons de l'air, et qui prend som des pins petits vermisseaux et des moindres insectes de la terre, lui ^i fait luire son soleil sur les justes et les mjustes, et qui répand sa rosée sur les méchants aussi bien que sur les bons, n'abandonnera pas des gens qui, comme nous, s'appliquent à le servir.

Monsieur, interrompit Sancho, je crois, Dieu me pardonne, que vous seriez meilleur prédicateur que chevalier errant. Il faut, dit don Quichotte, que les chevaliers errants sachent de tout, et il y en eut tel dans les siècles passés qui se mettait aussl^ardiment à faire un sermon, ou quelque autre discours, au milieu d'une armée, qUe s'il eût été gradué dans l'université de Paris, tant il est vrai que Tépée n*émousse point la plume , ni la plume l'épéel A la bonne heure, monsieur, dit Sancho,' qu'il en soit tout ce qu'il vous en plaira ; maisôtons^nons d'ici , et cherchons à loger pour cette nuit ; et Dieu veuille oue ce soit dans un endroit où il n'y ait ni berne ni berneurs, ni fantômes, ni Maures enchantés 1 car, par ma foi, si j'en trouve, adieu la chevalerie, et

gîn donne ma part à tous les diables. Prie ieu qu'il nous guide, mon fils, dit don Quichotte, et prends quel chemin tu voudras : ie te laisse pour cette fois le soin de noas loger. Mais donne-moi un peu ta main, et tâte avec le doigt combien il me manque de dents dans la mâchoire d'en haut, du côté droit, car c'est là qu'est mon mal.

Sancho lui mit les doigts dans la bouche, et, tâtant en haut et en bas, il lui demanda : Combien de dents aviez-vous de ce côtélà, monsieur? Quatre, répondit don Quichotte, sans compter l'œillère, toutes entières et bien saines. Monsieur, reprit Sancho, prenez garde à ce que vous dites. Je dis qwa-

tre, s^îl ny en aTâtt même cinq, répondit iloii Qiiieliotle, car on ne m'en a jamais ar^ lachè jusi|u'à cette heure, et il ne m'en est encore point tombé. Oh bien , dît Sancho , ▼oii)4iyex justement deux dents et demie dans la mâchoire d'en bas, et pour colle d*e& haut, il n'y a ni dent ni demie, tout est pas comme la paume de la main. Gomment i dit don Quichotte à cette triste nouvelle, f aimerais mieux qu'on m'eût coupé un bras, pourvn que ce ne fût pas celui de l'épéel Vois-tn, mon enfant, unebouche sans dents cst.proprement un moulin sans meule, et il n'yapointdedentquineTaîllemieux qu'un diamant; mais enfln qu'y faire? c'est là

notre partage, k nous cpii faisons profession des austères lois delà chevalerie. Mar-, chc, ami, et me guide : j'irai le train que tu voudras.

Sancho prit le devant et s'achemina du côté qu'il crut trouver à loçcr, sans s'écarter du grand chemin, qui paraissait fort battu en ce lieu-là. Et, comme ils allaient très-lentement, parce que don Quichotte sentait beaucoup de douleur, et que le mouvement du cheval l'augmentait encore, Sancho voulut l'entretenir pour charmer son mal; et, entre autres choses, il lui dit ce qu'on verra dans le chapitre suivant, si l'on veut se donner la peine de le lire.

g^HHiH»Hit8niHiHnitH8inHHH8i8HfiiHiH8i^

OIAPITRE XIV.

ae l'agréable eonvcrsation qvc Sancho eut avec son mallre , et de la rentontre q«*il6 ireiit d*un corp» mort , avec d^avtres évéDementa admifabtes.

Si je ne me trompe, monsieur, commença Sancho, tant de disgrâces qui nous sont arrivées depuis quelles jours ne sont antre chose que la pujiition du péché que vous avez commis contre l'ordre de votre chevalerie, en violant le serment que vous a^iez fait de ne point manger de pain sur table, et tout ce (pii s'ensuit, jusqu à ce que vous eussiez gagné Tarmet de ce Malendrin ou je ne sais comment, car j'ai oublié le nom du Maure. C'est fort bien dit à toi, ré^ pondit don Quichotte; mais, pour ne pas Bientir, cela m*avait échappé de la mémoire. El toi tu peux croire aussi comme aoe chose indubitable que c'est pour avoir manqué à m'en faire ressouvenir que tu as eu Faventure de la berne; mais enfin, pour moi, je réparerai ma faute, car dans l'ordre de chevalerie il y a accommodement pour tout Et moi, monsieur, reprit Sancho, estce que j'ai fait des serments qui m'ençagent à <^dque chose? Gela n'y (sut rien, dit don. Quichotte : quoique tu n'aies pas juré, ta es participant, et il fout que tu en aies ta part, au moins comme complice : ainsi il sera bon, à tout hasard, que nous essayions (Ty mettre ordre. Puisque cela est, dit Sancho, n'allez pas, s'il vous plaît l'oublier ronime vous aviez fait, car peut-être reprendrait-il fantaisie aux fantOmes de s'é-

gayer encore une fois à mes dépens, et peutêtre bien aux vôtres, s'ils vous voyaient si incorrigible.

Pendant cette conversation, la nuit surprit nos gens au milieu du chemin, sans qu'ils sussent oùse mettre à couvert. Ce n'est pas tout, ils mouraient de faim , et ils étaient, comme on dit, au bissac par la perte du leur. Pour les achever de peindre, il leur arriva une nouvelle aventure, ou du moins quelque chose qui en avait véritablement l'air. Il se fil nuit tout à fait, et ils ne laissaient pas de marcher, parce que Sancho s'imaginait qu'étant dans le grand chemin, ils n avaient tout au plus qu'une lieue ou deux à faire pour trouver jine hôtellerie. Pendant qu'ils allaient dans cette espérance, l'écuyer mourant de faini, le mattre ayant grande envie de manger, et la nuit fort obscure, ils virent , à qudqne distance d'eux, quantité de lumières qui paraissaient autant d'étoiles mouvantes. Peu s'en faUutque Sancho ne s'évanoutt à cette vue, et don Quichotte même fut un peu effrayé. L'un tira le licou de son âne, et l'autre retint 1» bride de son cheval, et, s'arrétant pour considérer ce que ce pouvait être, ils s'aperçurent que les lumières venaientdroit à eux, et que, plus elles s'approchaient, plus eHes d^ venaient grandes. La peur de Sancho en rc-

doubla et les cheveux, en dressèrent sur la tête à don Quichotte, qui, rappelant pourtant son courage : Ami Sancho, dit-il, voici sans doute une très-grande et trèspérilleuse aventure, et où j'aurai besoin de toute ma valeur. -

Malheureux que je suisi répondit Sancho, si c'est encore ici une aventure de fantômes, comme elle en a bien la mine, où diantre sont les (^tes qui pourront y tenir? Fantômes tant qu'ils voudront, dit don Quichotte, je te réponds qu'il ne t'en coûtera pas un cheveu de la tête. S'ils te jouèrent un mauvais tour la dernière fois, c'est que je ne pus sauter les murailles de la cour; mais à (Hrésent nous sommes en rase campagne, et j'aurai la liberté déjouer de l'épée. Et s'ils vous enchantent encore, comme ils firent, dit Sancho, qucmeservira-t-il que vous ayez le champ libre ou non? Prends courage seulement, répliqua don Quichotte, et l'expérience te va faire voir quel est le mien. Ainsi ferai-je, si Dieu le veut, répondit Sancho. Et, se tirant tous deux un peu à l'écart, ib se mirent encore à considérer ce que deviendraient ces lumières, et peu à peu ils découvrirent comme un grand nombre d'hommes tout blancs.

Ce fut alors que Sancho perdit tout à fait courage et cpie les dents commencèrent à lui craquer, de la force qu'il tremblait. Le tremblement augmenta encore de beaucoup quand ils virent distinctement environ vingt hommes à cheval, qui paraissaient en chemise; ils portaient chacun une torche à la main, et semblaient murmurer quelque chose d'une voix basse et plaintive; après cela venait une litière de deuil, suivie de six cavaliers tout couverts de noir jus€(u*aux pieds de leurs montures. Cet étrange spectacle, à une telle heure et dans un lieu si désert, aurait bien épouvanté un autre que Sancho, dont aussi toute la valeur fit naufrage en cette occasion; et l'on ne sait pas trop ce qui fût arrivé du maître, si sa folie ne lui eût mis dans l'esprit que c'était absolument là une des aventures de ses livres. Il s'imagina qu'il y avait dans la litière quelaue chevalier, mort ou extrtoiement blessé, dont la vengeance lui était réservée, et, sans consulter autre chose, il met la lance en arrêt et se plante au milieu du chemin par où cette troupe devait passer. Quand il les vit assez proches :

Demeurez là, leur cria-t-il à haute voix,

Îiii que vous soyez, et médites qui vous êtes, où vous venez, où vous allez, et ce que vous menezdans cette litière? Apparemment que vous avez fait outrage à quehiu'ua, ou d'au-

tres vous en ont fait, et il faut que je le sache, ou pour vous punir ou pour vous venger. Nous sommes pressés, répondit un des cavaliers, rhôtellerie est encore loin, et nous n'avons pas le temps de vous i%9dre compte de ce que vous demandez. Il piqua en même temps la mulequ'il montait et voulut passer outre. Mais don Quichotte, irrité de cette réponse, et saisissant les rênes de la mule : Apprenez à vivre, lui dit-il, et répondez tout à l'heure à ce que je vous demande, ou vous préparez tous au combat.

La mule était ombrageuse, et si forte, que,

auand don Quichotte la prit par le frein , le se cabra, et, mettant la croupe à terre , se renversa sur son mattre fort rudement. Un garçon qui était à pied, ne pouvant faire autre chose, se mit à dire mille injures à notre chevalier; ce qui acheva de le mettre en colère; et, sans s'amuser davantage à faire des questions, il court de toute sa force sur un de ceux qui étaient couverts de deuil et le jette par terre en fort mauvais état ; de cdui-ci il passe à un autre, et c'est une chose étonnante que la vigueur et la promptitude dont il y allait; en sorte qu il semblait qu'en ce moment iliût né des ailes à Rossinante, tantil avaitdel^retél Le métier de ces gens-là nclait pas d'être braves ni de porter des armes : aussi prirent-ils bientôt l'épouvante, et, s'enfîiyant à travers cham|)s avec leurs torches allumées, on les eût pns pour des masques qui font les fous dans une nuit de saturnales. Les gens de deuil, aussi troublés pour le moins, et, de plus, embarrassés de leurs longs manteaux, ne pouvaient seulement se remuer. Ainsi don Quichotte, frappant tout à son aise, demeura mattre du champ de bataille à fort bon marché, toute cette troupe épouvantée le prenant pour le diable qui leur venait disputer un corps mort qui était dans la bière. Sancno cependant admirait la hardiesse de notre. héros, et concluait, en raisonnant en lui-même, qu'il fallait bien que son mattre fût tout ce ou'il disait.

Après cette DoUe expédition, don Quichotte apercevant celui sur qui la mule s'é;; tait renversée, à la lueur de sa torche qui brûlait encore, alla lui mettre la pointe de sa lance à la gorge, et lui dit de se rendre ou qu'il le tuerait. Je ne suis cfâe trop rendu, répondit l'autre, puisque je ne saurais me remuer, et que je crois avoir une jambe rompue. Je vous supplie, monsieur, si vous êtes chrétien, de ne pas me tuer ; vous commettriez un sacrilège, car je suis bachelier et i'ai reçu les premiers ordres. Hé! qu» diable vous amène donc ici , dit don Qui-

rhotte y si voas êtes homme d*cglise? Ma mauvaise fortune, rép)iqua-t-il» comme voas vnyez. Elle pourrait bien devenir encore plus mauvaise, repritdon Quichotte, si vous ne répondez tout à l'heure à tout ce que je vous ai demandé. C'est ce qui ne -sera pas difficile, répondit le bacheker; car je n'ai qu'à vous dire, monsieur, que je m'appelle Alonzo LopeE, natif d'Alcovendas; que je \icns de Baça avec onze autres ecclésiastiques, qui sont ceux que vous venez de faire fuir; et que nous accompagnons le corps dun gentilhomme mort depuis qudque temps à Baça, et <rai a voulu être enterré à Segovie, qui est le lieu de sa naissance. El qui Ta tué, ce gentilhomme! demanda don Quichotte. Dieu, répondit le bachelier, par une fièvre maligne qu'il lui a cjivoyée.

^ Ola étant, répliqua notre chevalier, le Seigneur m'a délivré du soin nie venger sa mort, comme j'aurais dû le faire si quelque autre Favaittué; mais, puisque c'est Dieu, il ny a qu'à se taire et plier les épaules,

I comme je ferais ponr moi-même, s'il m'en avait fait autant, sachez maintenant à votre tour, monsieur le bachelier, queje suis un chevalier delaMancheappelédon Quichotte, et que ma profession est d'aller par le monde, redressant les torts et défaisant les injures. Je ne vois pas, répondit le bachelier, comme vous pouvez appeler cela redresser les torts, après m'avoir mis, dedroit que Jetais, en l'état où je suis, avec une jamlîe rompue, et que je ne verrai peutêtre jamais redressée : voilà l'injure que vousavez défaite, et pendant que vous cherchez les aventures, vous m'en avez fait trou^ ver la plus mauvaise à moi, qui ne pensais pas à vous. Les choses de ce monde ne vont

SI toujours comme on le souhaite, dit don ichotie, et tout le mal que je vois en ceci , monsieur le bachelier, c'est que vous ne deviez point aller ainsi de nuit avec ces longs manteaux de deuil, ces surplis et ces torches alhimées, murmurant entre les dents et ressemblant proprement à des gens de lautre monde. Vous voyez bien que je n'ai pu m'empècher de vous charger en cet état-là, étant ce que je suis; et ie l'aurais fait quand vous auriez été autant de diables, ' ^mme je croyais en effet gue vous le hissiez à vos habits et à votre mine. Enfin, dît le bachdier, puisque mon malheur l'a ainsi >oalu, il faut s'en consoler ; je vous supplie «nieinent, monsieur le chevalier errant, d'avoir la bonté de m'aider à me tirer de dfssous cette mule, où j'ai une jambe engagée entre Tétrier et la selle. Que ne Favez-

vous donc dit phis tôt? dit don Quichotte; attendiez-vous queje le devinasse?

n appela incontinent Sancho, qui ne se pressa pourtant pas de venir, parce qu'il était occupé à dévaliser un mulet chargé de vivres que menaient avec eux ces bons ecclésiastiques, et il fallut attendre qu'il eût fait de sa casaque une manière de sac, et qu'il l'eât chargé sur son àne , après l'avoir farcie de tout ce qu'il y put faire entrer. 11 courut ensuite à son maître, à qui il dit : Pardi ! monsieur, je ne puis pas être au four et au moulin. Don Quichotte lui dit d'aider au bachdier , ce qu'il fit ; et l'ayant mis sur sa mule, il lui rendit sa torche; et don Quichotte lui dit qu'il n'avait (|u'à suivre sa compagnie, à laquelle il le pria de faire des excuses de sa part pour le traitement au'il leur avait fait, et qu'il . n'avait pu ni dû s'empôcher de leur faire. Monsieur, lui dit aussi Sancho, si par hasard ces messieurs demandent quel est ce vaillant chevalier <rai les a si bien ajustés , vous leur direz, s'il vous platt, que c'est le fameux don Quichotte de la Manche,

Îni s'appelle autrement le chevalier de la riste-Figurc. Le bachelier étant parti, don Quichotte demanda à Sancho ce qu'il voulait dire avec son chevalier de la Triste- Figure. Puisque vous le voulez savoir, répondit Sancho, c'est que je vous ai quelque temps considéré à la lueur de la torche qu'avait ce pauvre diable, et à vous dire le vrai, vous m'avez paru si drôlement fait, que je n'ai jamais rien vu de sem- Uable ; il faut que ce soit de travail et de l&ssitude, ou à cause des dents qui vous manquent. Tu n'y es pas , dit don Quichotte, et je vois bien que le sage qui doit écrire mon histoire a jugé à propos que j'eusse un surnom comme tous les anciens chevar liers : car tel s'appelaitle chevalier de l'Ardente-Epée, un autre de la Licorne, celui-ci des Demoiselles, celui-là du Phénix, un autre du Griffon , un autre de la Mort , et ils étaient connus sous ces noms-là par toute la terre. Ainsi, sans doute, c'est ce sage lui-même qui t'a inspiré le surnom de la Triste-Figure, que je prétends désormais porter. Et pour cela , je suis résolu de faire peindre dans mon écu quelque figure fort étrange. Ma foi, monsieur, reprit Sancho, vous pouvez bien vous en épargner la dépense : vous n'avez seulement qu'à vous montrer; nos lon^ jeûnes et le pitoyable état de vos mâchoires vous font une si étrange mine, qu'il n'y a peinture qui en puisse approcher; et tous ceux qui

Digiti:

vous verront vous donneront assez le nom de Triste-Figure, ce qui soit dit pourtant sans vous offenser. Don Quichotte sourit de la plaisantrie de son écuyer, et résolut tout de bon de prendre le surnom qu il lui avait donné, et de faire peindre son écu à la première occasion qu il en aurait

Le bachelier s*en étant allé sans rien dire , don Quichotte eut envie de savoir si ce qui était dans la bière était le corps entier du gentilhomme, ou seulement les os ; mais Sancho s*y opposa, en lui disant : Monsieur, qu'il soit dit je vous en supplie, que vous êtes sorti une fois de quelque aventure sans y laisser du poil; je n ai encore vu que celle-ci , n'allez point la gâter. Si ces gens viennent à reconnaître que c'est un seul chevalier qui les a si mal menés, ils retourneront peut-^tre, et nous donneront bien du tintoin. Mou âne est en bon état, nous voici proche de la mont^ne , la faim nous presse : qu'avons-nous plus à faire qu'à nous retirer bravement? et que le mort, comme on dit, s'en aille en terre , et celui qui se porte bien au cabaret. En môme temps il se mit à toucher

son âne devant lui , et pria son maître de le suivre ; ce ou il (il sans répliquer davantage, voyant bien que Sancho n'avait pas tout à fait tort.

Après avoir marché quelque temps entre deux collines qu'ils ne distinguaient qu'à peine, ils se crurent un peu plus au large, et ils étaient en effet dans un grand vallon, où don Quichotte mit pied à terre; et là, étendus, sur l'herbe fraîche, et sans autre sauce que leur appétit, ils déjeûnèrent, dînèrent, goûtèrent et soupèrent tout à la fois, de ce que Sancho avait trouvé ea abondance dans les paniers des ecclésiastiques, qui, pour l'ordinaire, ne sont pas gens à s'oublier. Mais une disgrâce que Sancho trouva la pire de toutes , c'est qu'ils mouraient de soir, et qu'ils n'avaient pas même une goutte d'eau pour se rafraîchir la bouche. Cependant, comme il remarqua qu'ils étaient dans un pré où l'herbe était fort fraîche, il donna un conseil de bon-sens à son maître , mais qui ne réussit pas si bien qu'il l'espérait, comme on le verra dans le chapitre suivant.

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