‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 14 sur 136 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De Ui plus étonnaate aT6nl«irè qa*aît jamais eue aucuo chevalier errant , et que don Quichotte acheva

avec peu do pérîl.

Sancho, pressé de la soif, comme nous } venons de voir, dit à son maître : L'herbe sur quoi nous sommes me paraît si fraîche et si drue, qu'il faut assurément qu'il y ait ici autour quelque ruisseau qui l'arrose : ainsi je crois au'en cherchant un peu nous trouverons ae quoi apaiser cette terrible soif qui nods tourmente, et qui me semble présentement plus difflcîle à souffrir que la faim. Don Quichotte le crut, et, prenant aussitôt Rossinante par la bride, et Sancho son âne par le licou, ils commencèrent à marcher en tâtonnant, parce que l'obscurité était si grande, qu'ils ne voyaient rien du tout. Mais ils n'eurent pas fait deux cents pas qu'ils entendirent un grand bruit, comme d'un torrent qui tomberait du haut d'une montagne. Ce bruit leur donna bien de la joie ; et, comme

ils écoutaient de quel côté il pouvait Venir, ils en entendirent un autre qui diminua fort le plaisir que le premier leur avait fait, surtout pour Sancho, qui naturellement n'était pas fort courageux. C'étaient de grands coups redoublés avec un cliquetis de fers et de chaînes, et cela, joint au bruit du torrent, faisait un si grand tintamarre, que tout autre que notre héros en eût été épouvanté. La nuit était fort obscure , et le hasard les conduisit sons de grands arbres, dont un vent frais, oui s'était élevé, agitait les feuilles et les branches; si bien que l'obscurité, le bruit de l'eau, le murmure des arbres, et ces grands coups qui ne cessaient point , tout cela semblait fait pour donner de la terreur, et d'autant plus qu'ils ne savaient où ils étaient, et que le jour ne venait point.

Digiti:

Maïs rinirépide don QaichoUe, au lieu de s épouvanter , se jeta légèrement sur Rossi- DaDle , et , embrassant son écu : Ami Sancho, lui dit-il, apprends que le ciel m*a fait naître pour ramener Tâge d'or en ce maudit siècle de (cr : c'est pour moi que sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures ; c'est moi , encore une fois, qui dois effacer la mémoire desche- Taîiers de la Table ronde, des douze pairs de France et des neuf preux , des Oli vantes, des Bélianis , des chevaliers du Soleil , et de cette multitude innombrable de chevaliers errants du temps passé, en faisant de si grandes choses, qu'elles obscurciront tout ce qu'ils ont fait. Tu vois bien , cher et fidèle écuyer , quelle est l'obscurité de cette nuit, oe profond silence, le ^urd et confus DNirmure de ces arbres, l'épouvantable brait de cette eau que nous sommes venus chercher , qui semble tomber des montagnes de la lune» et ce continuel battement qui nous blesse les oreilles : la moindre de ces choses suffirait pour étonner le dieu Mars même, et combien plus des gens oui ne seraient pas accoutumés à de semblables aventnres 1 Cependant ce ne sont que des aiguillons qui réveillent mon courage , et je sens oiie le cœur me bondit comme pour aller au devant du péril, que je suis d'autant plus fésolu de tenter, qu'il me paraît plus grand et plus horrible. Serre donc les sangles à Rossinante , et demeure en la garqe de Dieu. Si tu ne me vois dans trois jours , tu peux t'en retourner au village , et de là tu me feras bien le plaisir d'aller au Toboso, oà tu diras à mon incomparable Dulcinée qae le chevalier, esclave de sa beauté, est mort pour avoir- voulu entreprendre des choses qui le puissent rendre digne d'elle. Quand Sancho l'entendit parler de la sorte , 3se prit à pleurer avec la |Aus grande tendresse du monde, et lui dit : Je ne comprends pas , monsieur , pourmioi vous voulez éprouver une si enroyanle aventure, n est nuit , et personne ne nous voit ; nous pouvons fort oien nous ôter du chemin et éviter le péril, quand nous ne devrions boire de trois jours. Et comme personne ne sera témoin de notre retraite, il n'y aura personne qui nous puisse accuser de pol* tronnerie. J'ai ouï dire souvent à notre cm^, que vous connaissiez bien , que celui qui cherche le péril ne manque point d'y périr : ainsi n'allez point tenter Dieu en eatreprenant une aventure dont vous ne sauriez vous tirer sans miracle. Ne vous suffit- il pas, monsieur, que le ciel vous ait garanti d'être berné comme moi, et

que vous veniez de sortir sain et sauf du combat que vous avez eu contre ceux qui accompagnaient ce mort? Mais si tout cela ne peut émouvoir votre cœur de roche , qu'il s'attendrisse au moins pour moi, et songez, monsieur , que vous ne m'aurez pas sitôt abandonné, que de belle peur je suis capable de donner mon ame à qui la voudra. Hé ! ne vous souvenez-vous plus que j'ai quitté ma maison pour vous suivre,

3UC j'ai laissé femme et enfants pour me onner à vous; et qu'outre l'honneur do vous servir, j'ai cru faire par là leur profit et le mien ? Mais je ne vois bien pré^ntement la vérité de ce qu'on dit : qui trop embrasse mal étreint. Voilà toutes mes espérances à vau-l'eau, dans le temps que je croyais tenir cette malheureuse Ue que vous m'avez si souvent promise ; et , pour toute récompense, vous voulez me laisser seul dans un lieu épouvantable , où il ne

Kisse ni bétes ni gens. Pour l'amour de ieu, mon seigneur et mon cher maître, n'ayez pas cette cruauté ; et si vous êtes résolu d'entreprendre cette maudite aventure , attendez au moins qu'il soit jour. Il n'y a pas plus de trois heures à attendre, selon ce qqe j'ai appris lorsoue j'étais berger ; car voilà la Douche de la petite Ourse au dessus de la tête , et qui marque minuit dans la ligne du bras gauche. Hé I mon pauvre Sancho, interrompit don Quichotte, comment peux-tu voir cette ligne et cette bouche , puisque la nuit est si obscure, qu'il ne parait pas une étoile dans tout le ciel?'C«a est vrai, répondit Sancho; mais la crainte a des yeux qui voient bien dair , et d'ailleurs il n'est pas malaisé de connaître qu'il n'y a pas loin d'ici au jour. Qu'il vienne s'il peut , ou ne revienne jamais, dit don Quichotte, il ne sera pas dit que les prières ni les larmes de personne m'aient empêché de faire le devoir de chevalier : ainsi, Sancho, tout ce que tu dis est inutile. Le ciel, qui m'a mis dans le cœur le dessein d'éprouver tout à l'heure cette terrible aventure, saura bien m'en tirer , ou prendre scmu de toi après ma mort. Tout ce que tu as à faire, c'est de bien sangler Rossinante, et de m'attendre ici; je reviendrai bientôt, mort ou vif.

Sancho, voyant la dernière résolution de son maître, et que ses larmes ni ses conseils ne servaient de rien, pît le parti de jouer d'adresse et de l'obligi^ malgré lui d'attendre le jour; et pour cela, avant que de serrer les sangles à Rossinante , il lui lia, sans faire semblant de rien, les jambes de derrière avec le licou deson âne.

Digiti:

en sorte que, quand don Quichotte voulut partir , son cheval , au lien d'aller en avant , ne faisait que sauter. £h bien , monsieur, dit Sancho , fort satisfait de son invention y vous voyez que le ciel est de mon côté : il ne veut pas que Rossinante parte de là ; et si vous vous opiniàtrcz à tourmenter ce pauvre animal, ce ne sera oue regimber contre laigniUon, et mettre la fortune en mauvaise humeur. Don Quichotte enrageait de tout son cœur ; mais, voyant que, plus il piquait , moins il semblait que Rossinante eût envie de partir, il se résolut enCn d'attendre le jour, ou que son cheval fût en humeur de marcher, sans qu'il lui vînt ja- ^mais dans resprit que ce pût être un tour de son écuver. Puisqu'il plaît à Rossinante, dit-il , il faut bien que j'attende , quelque regret que j'en aie. ït qu'y a-t-il là de si fâcheux? reprit Sancho. Je vous ferai des contes , et je m'engage de vous en fournir jusqu'au jour , si ce n est que votre seigtieurie veuille mettre pied à terre et dormir un peu sur l'herbe fraîche, à la manière des chevaliers errants : aussi bien vous en trottverez-vous plus frais et plus en état d'entreprendre cette endiablée aventure.

Moi dormir et mettre pied à terre! dit don Quichotte: est-ce que je suis de ces chevaliers qui reposent quand il est question de combattre?

Ne vous fâchez point, monsieur, je ne l'ai dit oue pour rire, ajouta Sancho. Et s'approcnant en même temps tout auprès de son maître, il mit une main sur l'arçon de devant, et l'autre sur celui de derrière, en sorte qu'il lui embrassait la cuisse gauche, et s'y tenait comme collé, sans oser tant soit peu s'en détacher, tant il était épouvanté de ces grands coups, qui ne ces^ saient point. Fais quelque conte, lui dit son maître, pour m'entretenir en attendant le jour. Je le voudrais bien, répondit Sancho, si le bruit que j'entends ne m'importunait point, mais, ma foi , monsieur, j'ai un peu peur, il ne faut point que i'en mente. Avec tout cela, je vais tâcher de vous dire une histoire, et la meilleure peut-être que vous ayez iamais ouïe, si je ta puis retrouver, et quon me laisse conter en patience. Or, écoutez donc, je m'en vais commencer.

Il y avait ce qu'il y avait : que le bien qui vient soit pour tout le monde, et le mal pour cdui qui va le chercher. Remarquez, je vous prie, en passant, monsieur, que les anciens ne commençaient pas leurs contes comme on fait aujourd'hui , mais par ce proverbe d'un certain Caton l'encenseur romain , qui dit que le mal est pour celui qui va le cher-

cher; ce qui vient ici tout à propos pour avertir votre seigneuriede se tenir en paix , sans aller éveiller le chat qui dort, et que nous ferons bien de prendre une autre route, puisque personne ne nous force de continuer celle-ci , où l'on dirait que tous les diables nous attendent. Poursuis seulement ton histoire, dit don Quichotte, et, pour ce qui est du chemin gue nous devons prendre, laisse-m'en le soin. Je dis donc, reprit Sancho, qu'en un certain lieu de l'Ëstramadure il y avait un berger chevrier, c'est-à-dire, monsieur, qui cardait les chèvres , lequel berger ou chevrier, comme dit le conte, s'appelait Lopès Ruys, et ce berger Lopès Ruys était amoureux d'une bergère nommée la Toralva, laquelle bergère, nommée la Toralva, était flllc d'un riche pasteur qui avait un fort grand troupeau , lequel riche pasteur qui avait un fort grand troupeau.... Si tu t'y prends de cette manière, interrompit don Quichotte, et que tu répètes toujours deux fois la même cnose , tu n*auras pas fait dans deux jours ; conte ton histoire en homme d'entendement, ou ne t'en mêle pas. Toutes les nouvelles se content ainsi en nos quartiers , reprit Sancho, et je ne les sais point conter d'une autre façon ; trouvez bon, monsieur, que je n'aille point faire de nouvelles coutumes. Conte comme tu voudras, dit don Quichotte; puisque mon mauvais sort veut que je t'entende, tu n'as qu'à poursuivre. Vous saurez donc, mon cher maître , continua Sancho, que ce berger, comme j'ai dit, était amoureux de la bergère Toralva, qui était une jeune créature toute ronde , hagarde et malaisée à gouverner , et qui tenait de l'homme, car elle avait même un peu de barbe. Il m'est avis que je la vois à l'heure gue je vous parle. Tant y a donc que, les joui^ allant et venant, comme dit l'autre, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, nt en sorte qu'ils eurent noise, et que l'amour du berger se changea en haine ; et le sujet de cela , disaient les mauvaises langues, ce fut une bonne quantité de petites jalousies qoe la Toralva lui donnait, mais, dam, qui passaient la raillerie, entendez-vous. Depuis cela le chevTier l'a haïe si fort, qu'il ne la pouvait plus souffrir, et , pour ne la voir iamais, il lui vint une fantaisie de s'en aller si loin, (ju'il n'en entendît parler de sa vie. Ainsi dit, ainsi fait; mais la Toralva, ciui sévit méprisée de Lopez Ruys, vint à 1 aimer tout aussitôt plus qu'elle n'avait

jamais fait Voilà oien le naturel des

I femmes, intarompit encore don Quichotte:

DON QUICHOriB.

dh» mépritent qui lei aime, et elles aiment ceux qui les haYsfient Poursuis, Sancbo. Il arriva donc, continua Sancho, que le bei^r partit touchant ses chèvres devant lui, et s^adiemina par les champs de ITstramadure droit vers le royaume de Portur gai. La Toralva, qui avait bon nez, en sentit quelque chose, et incontinent la voilà après lui à beau pied, ses souliers dans une main, un bourdon dans Vautre, et un petit sac an cou, où ily avaif, à ce qu*oQ (Ût, un morceau de miroir, et un demî-pagne, avec une boite de fard à farder, etaauUres brimborions pour s'enjcdiver. Mab il y avait ce qu'il y avait, peu m'importe. Enfin final, le berger Lopès Rnys, avec son troupeau de chèvres, amva sur le bord du Guadiana, dans le temps qu'il était si fort cru, qu'il était grand comme père et mère, et, dans l'endroit où le bergar se trouva , il n'y avait ni bateau ni personne pour le passer lui et son troupeau, .dont il mourait d'angoisse, parce qu'il sentait la Toralva sur ses talons, et qn'eDe Tanrait fait enrager avec ses gleurs et ses oriailleries. Mais à la fin il r^arda tant de tout côté , qu'U aperçut un |iécheur qui avait un petit bateau, mais si petit, qu'il n'y pouvait passer qu'un homme et une chèvre. Cependant il était si pressé, qu'il fit marché avec le pécheur pour le passer lui et trois cents chèvres qu'il avait Le pèdieur amène donc le bateau, et passe unedièvre; il revient et en passeuneautre; il revient encore et en passe une troisième. Au veste, monsieur, continua Sancho, comptez bien, s'il vous platt, comblai le pécheur passe de chèvres : car je vous avertis que, r il vous en échappe une seulement , le cantc finira là tout net, et au diable le mot que j'en pourrai retrouver. Or, lé rivage de l'autre côté était fort glissant et I^ein de boue , ce qui faisait que le pécheur était fort Ions-temps à chaque voyage. Avec tout cela il aUait toujours , et passa eneore une chèvre, et puis une antre, et encore une antre. Que ne dis-tu tout d'un coup qu'il les passa toutes, dit don Quichotte, sans le faire aller et venir de cette manière ? Tu n'achèveras d'un mois si tu continues. Combien y en a-t-il de passées à cette heure? demanda Sancho. Et qui diable le saurait, répondit don Quichotte : penses-tuquej'y aie pris garde ? Eh bien I voilà ce que j avais dit , reprit Sancho : vous n'avez pas voulu compter, et voilà aussi mon conte achevé; il n'y a pas moyeu de passer outre. Hé I comment cela? ifit don Quichotte; est-il

si fort de l'esaence de savoir par le menu | pour un peu.

le oempte des chèvres qui sont passées , que si l'on en manque une, il faut (jue tu reste court? Oui , monsieur, répondit Sancho; et dans le même temps cpie je vous ai demandé combien il y avait de chèvres passées, et que vous m'avez répondu que vous n'en saviez rien, dans, le même moment j'ai perdu tout ce que j'avais à dire, et, par ma foi, c'est dommage, car c'était le meilleur. De cette façon-là, dit don Quichotte, l'histoire est donc finie? Finie comme ma mère, dit Sancho.

En vérité, Sancho, mon aini, continua notre chevalier, voilà le plus étrange conte et la plus bizarre manière de raconter que l'on puisse imaginer; mais que pouvais-je attendre autre chose de ton esprit? Sans doute ce diamaillis continuel t'a troublé la cervelle I Cela se pourrait bien être, ré-

Endit Sancho ; mais , pour le conte , je sais m qu'il finit là oà l'on manque le compte des chèvres. Qu'il finisse où il pourra, dit don Quichotte, voyons si Rossinante voudra marcher. En disant cela , il donne des deux, et le cheval répond d'un saut, ne pouvant Caire davantage, tant Sancho l'avait bien lié 1

Cependant, soit que ce fut la fraicheur de la nuit, ou que Sandio eût mangé en soopant quelque chose de laxatif, ou plutôt que ce fût la nature, qui opérait toujours admirablement en lui, il se sentit pressé d'un fardeau dont il était malaisé qu'un autre le soulageât; mais il avait si grand' peur, qu'il n osait s'éloigner tant soit peu de son maître. Si fallait-il pourtant apporter le remède à un mal si pressant, et que chaque instant redoublait : de sorte que, pour accorder toutes choses, il tira doucement la main droite dont il tenait l'arçon de derrière, et, se mettant à son aise le mieux cp^il put, il détacha franchement son aiguillette. Sancho, en étant i^rvenu jusque-là, crut avoir fait le plus difficile ; mais, comme il voulut essayer le reste, il désesp^a presque d'en pouvoir venir à bout sans faire Quelque bruit, et il commença à serrer les dents, et les épaules, retenant son haleine autant qu'il pouvait, avec tout cela. Mais il fut si malneiireux qu'il ne put s'empêcher de faire un peu de bruit, dont le son était bien diflercnt de celui qui les importunait depuis si longtemps. Qu'est-ce que je viens d'entendre? dit brusquement don Quichotte. Je ne sais, , monsieur, répondit Sancho; vous verrez que ce sera encore une nouvelle diablerie : car les aventures ne commencent jamais

Le chevalier s'en était heu-

rcusement tenu là, Sancho fut obligé de faire une nouvelle tentative, gui lui réussit si bien, que, sans avoir fait le moindre bruit, il se trouva délivré du plus incommode fardeau qu il eût porté de sa vie. Mais don Quichotte n'ayant pas le sens de Todorat moins vif que celui de Touïe, et Sancho étant tout près de lui, certaines vapeurs qui montaient presquecn ligne droite ne manquèrent pas de le faire apercevoir d'une partie de ce qui se passait. A peine en fut-il frappé qu'il courut au remède, et se serrant le nez avec les doigts : 11 me semble, dit-il, Sancho, que tu as grand'peur? Ccst vrai, répondit Sancho; mais^ monsieur, pourquoi vous en apercevez-vous à cette heure plutôt qu'auparavant? C'est, reprit notre chevalier, que tu "nç sentais pas si fort que tu fais présentement, et ce n'est pas l'ambre que tu sens. Cela peut-être, dit Sancho , mais ce n'est pas ma faute : pourquoi me tenez-vous à une telle heure dans un lieu a^me celui-ci? Retire-toi à trois ou quatre pas, mon ami , reprit don Quichotte, et désormais prends un peu plus garde à toi et à ce que tu me dois : je vois bien que la trop grande liberté que je te donne te faitoubtaer ce que nous sommes • l'un et l'autre. Je gage, répliqua Sancho, que votre seigneurie s'imagine que j'ai fait quelque chose qui ne soit ]^s de faire? Quoi qu'il en soit, dit don Quichotte, âoigne-toi, encore une fois. Oh I qu'à cela ne tienne, dit Sancho : vous êtes le maître; mais nous verrons si vous en êtes mieux. Notre chevalier et son écuycr passèrent la nuit en de semblables discours ; et celuici, voyant enfin que le jour allait paraître, releva ses chausses, et délia tout doucement les jambes de Rossinante, qui leva aussitôt deux ou trois fois le devant, ce qui ne lui était pas ordinaire, et ce pauvre animal aurait même fait des courbettes, s il en avait su faire, Unt il était aise de se voir en liberté. Son maître, le sentant en état de marcher, en tira bonne augure, et crut que c'était le signal que sa bonne fortune lui donnait pour aller à cette épouvantable aventure. Le jour achevait alors de paraître , et les objets se pouvant distinguer, don Quichotte reconnut qu'il était dans un bois de châtaigniers, mais sans voir d'où pouvait venir ce tintamarre qui continuait toujours. Il résolut donc d'en aller chercher la cause sans attendre davantage, et faisant sentir l'éperon à Rossinante pour achever de l'éveiller, il dit une seconde fois adieu à son écuyer, en lui ordonnant, comme il avait déjà fait, de l'attendre trois jours, et

de ne point douter, s'il ne revenait dans ce tempfrtii, qu'il n'eût perdu la vie. Il répéta encore ce que Sancho devait dire de sa part à Dulcinée, en ajouUint qu'à l'yard de la récompense de ses services, il ne s'en mit point en peine, parce qu'avant de partir de sa maison il y avait |K)urvu par un testament où il se trouverait traité à proportion des services qu'il aurait pu lui rendre. Mais s'il plaît au ciel, continua-t-il, queje sorte sain et sauf de cette périlleuse afiaire, et que les enchanteurs ne s'en mêlent point, fais état, mon enfant, que le moins que tu puisses attendre c'est l'Ile que je t'ai promise. Sancho ne put retenir ses pleurs au tendre adieu de son maître, et, fondant en larmes, il lui jura qu*il le suivrait dans cetteentrcprise, quand il n'en devrait jamais revenir. Un résolution si louable, et qui faisait bien vohr qu'il n'était pas un écuyer à la douzaine, attendrit son maître, qui, sans en lEaire semblant, pour ne pas témoigner la moindre faiblesse, marcha du côté que le bruit de l'eau et ces grands coupa 1 appelaient, et Sancho le suivit à pied, menant par le lieou le fidèle compagnon de toutes ses aventures.

Après avoir marché qudqiie temps entre les châtaigniers, ils arrivèreni dans un pré bordé de rodiers , du haut desqueb tombait le torrent qu'ils avaient d'abord entendu. Au pied de ces rodiers on voyait qudques cabanes mal bàtio», et qui ressemblaient plutôt à des masures qu'à de» maisons , d'où ils connurent que sortaient ces coups terribles qui duraient encove. Tant de nruit et si proche épouvanta Rossinante; mais notre chevalier, le flattant de la main et l'ammant, s'approcha peu à peu de ces cabanes , se recommandant de tout sou cœur à sa Dulcinée, et la suppliant dele favoriser de son secoui% dans cette efiroyable entreprise , et quelquefois aussi il ne laissait pas de prier Dieu de ne le point abandonner. Pour Sancho, il se tenait à côté de son maître, et de temps en temps il alongeait le cou, regardant entre les jambes de Rossinante s'il ne découvrirait point ce qui lui faisait tant de peur. Mais à peine curont-ils fait encore cent pas, qu'ayant passé une pointe de rocher qui s'avançait un peu, ils virent pleinement et à découvert la cause de tout ce tintamarre, qui les tenait depuis tant de temps en de si étranges alarmes. C'étaient six maillets à foulon qui n'avaient pas cessé de battre depuis le jour précédent.

A cette vue don Quichotte demeura muet et pensa tomber de son haut. Sancho le re-

DON OLICHOITE.

garda; et le fit la tète basse, et dans la constemation d'un homme oatré de honte et de d^t. DooQuidiotte regarda aussi Sancho, et voyant qu'il avait les joues enflées comme un homme qui étouffe d'envie de rire , ilnes*eD put tenir lui-^méme, malgré tout son chagrin : de sorte que Sancho, ravi que son maître eût commencé, lâcha la bride, et se mit à lire si démesurément, qu'il fut obligé de se serrer les côtés avec les ^ings pour n'en pas crever. Il cessa quatre fois, et quatre fms U reprit de la même force; mais ce qui acheva de faire perdre toute patience à don Quichotte, c'est que Sancho, le regardant entre les deux yeux , lui alla dire avec toute h gravité qu'il nut : Apprends, ami Sancho, que le cid m'a fait naître pour ramener l'Âge d'or &ï ce maudit siéde de fer : à moi les grandes actions et les périlleuses aventures. Et to«t de suite il s'en allait lui répéter les mêmes paroles que son maître avait dites la première fois qu'ils avaient entendu le bruit du moulin; mais notre chevalier, qui était trop en colère pour souffiîr (pie son écuyer se moquât si librement de lui , lève sa lance et Ini en donne deux si grands coups sur les épaules, que, s'ils fussent aussi bien tombés sur la tète, le pauvre écuyer n'aurait plus eu que faire de gages ni de récompenses.

Sandio » voyant que ses plaisanteries lui réussissaient mal, et crai^ant que son maître ne continuât , lui dit d'un ton fort contrit : Hé ! monsieur , me voulez- vous tuer? M voyes-vous pas que je raille? C'est parce

Îie voos raillez que je ne raille pas , moi , t don Quichotte. Venez un peu, monsieur le plaisant : si c'avait aussi bien été une tventore réelle, comme ce n'était rien , estce que je n'ai pas fait paraître tout le courage qu'il faÛait pour l'entreprendre et pour Tachever ? Sws-je obligé, moi qui suis chevalier, de connaître tous lès sons que fenfends , et de distinguer s'ils viennent d'un moulin à foulon, surtout si je n'ai jamais vu de moulin de ce genre, comme c^est la pure vérité ? c'est bon pour vous, c[ui n'êtes qu'un chétif paysan , né et nourri à ces sortes de choses ; mais supposez que ces six maillets soient autant de géants , et donnez-les-moi l'un après l'autre ou tous ensemble , il ne m'importe , et , si je ne vous les livre tons sans tète, raillez alors tant que viMis voudrez.

Monsieur, interrompit Sancho , en voilà assez, s'il vous plaît. J'avoue que je ne m'entends pas à railler, et ie le sens bien ; niais , de bonne foi , à cette heure que nous voilà d'accord (le dd vous tire de toutes les aven<

tures aussi heureusement que de celle-ci ! ], n'y a-t-il pas de quoi rire et de quoi faire un bon conte de la frayeur que nous avons eue? au moins moi , car pour vous je sais bien que la peur n'est pas de votre connaissance. En effet, répondit don Quichotte, ce qui nous vient d'arriver a quelque chose d'assez plaisant, et prête à rire, mais il ne ^ faut pas le raconter, parce que tout le monde ne sait pas prendre les choses comme il faut, ni en faire bon usage. Par ma foi, monsieur, reprit Sancho, on ne dira pas cela devant vous : vous savez prendre la lance comme il faut, et vous en servir de la bonne manière ; si ce n'est pourtant que vous visez à la tète et frappez à l'épaule. 11 est vrai que ce n*est pas votre faute : car, si je n'eusse fait la cane , j'en tenais d'une belle façon. Mais tout cela s'en ira à la première lessive, et, comme on dit, qui bien aime, bien châtie; outre qu'un bon maître n'a jamais manqué de donner des chausses à son valet quand il lui a dit une injure. Yéritablenent , je ne sais pas bien ce c[u'il donne après des coups de bâton ; mais je m'imagine que les chevaliers errants donnent pour le moins des Ues , ou quelque royaume en terre-feme. Ecoute, dit don Quichotte , la chance pourrait à la fin si bien tourner, qu'il arriverait une partie de ce que tu viens de dire. Cependant pardonne-moi le passé : tu sais bien que l'homme n'est pas maître de ses premiers mouvements. Mais je t'avertis d'une chose, afin qu'à l'avenir tu ne t'émancipes pas à prendre de trop grandes libertés avec moi : c'est que dans tous les livres de chevalerie que j'ai lus, qui sont, sans vanité, en assez bon nombre; je n'ai jamais trouvé ou aucun autre écuyer que toi ouvrit si haraiment la bouche devant son maître. Et , à dire vrai , nous avons tort tous deux , toi , de n avoir pas assez de respect pour moi , et moi , de ne m'en pas faire assez rendre : car enfin , quoique Gandalin, écuyer tfAmadis, fût comte de riIe-Ferme , il se lit pourtant de lui qu'il ne parlait jamais à son maître que la toque à la main, la tète baissée , et le corps à demi courbé, à la manière des Turcs. Mais c'est bien pis de Gasabal , écuyer de don Galaor, qui fut si discret, que, pour instruire la postérité de son merveilleux silence, l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans toute cette longue et véritable histoire . Ce que je viens de dire te doit apprendre , Sancho , qu'il faut qu'il y ait de la différence entre le maître et le valet. Ainsi, encore une fois, vivons, je vous prie, un peu plus dans l'ordre à l'avenir, sans

DON QUHIHOTTE.

nous en faire avaler lun à rau(re. Car , après tout , de quelque manière que cela arrive , ce sera toujours vous , comme on dit, qui serez le plus fort, et qui porterez les coups. Les récompenses que je vous ai promises viendront dans leur temps ; et quand il faudrait s*en passer , les salaires au moins ne manqueront pas, comme je vous l'ai déjà dit.

Tout ce que vous dites est très bien , monseigneur, répliqua Sancho, et j'en remercie votre seigneurie ; mais si , par hasard , le temps des récompenses n'arrrivait jamais, et qu*il fallût s'en tenir aux salaires , apprenez-moi , de grâce , ce que ga- Înait un écuyer do chevalier errant , et s il tait payé à tant par mois , ou bien à la journée. Je ne crois pas, répondit don Quichotte, qu'on ait jamais vu ces sortes d'écuyers être à gages : on leur donnait toujours récompense ; et si je t'ai autrement traité dans mon testament, c'est qu'on ne tait ce qui peut arriver , et que tu aurais

peut-être de la peine à prouver ma chevalerie dans ce misérable temps ; et il me ficherait que pour si peu de chose mon ame fût en peine dans l'autre monde. Nous en avons assez d'autres, nous autres aventuriers : car , mon pauvre ami , je t'apprends qu'il n'y a pas de métier plus scabreux , de ce côté-là, que le nôtre. Je n'en doute point, dit Sancho, surtout si la patience est une chose nécessaire, puisqu'il ne faut qu'une méchante raillerie pour faire sortir des

Îonds le plus grand aventurier qui soit ans la Manche; mais tenez- vous pour assuré Qu'à l'avenir j'aurai bien envie de rire quand je rirai de vos affaires, et que je n'en ouvrirai jamais la bouche que pour vous honorer comme mon maître et mou véritable seigneur. Cest le moyen que tu vives long-tmps et tranquillement sur la face de la terre , dit notre chevalier , parce qu'après les pères et les mères on doit respecter les maîtres comme s'ils avaient la même qualité.

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