CHAPITRE XLIV
Du repAâ magnifique où ie trouva don Quichotte» et de la belle critique qu'il y fil.
. Durandart et Bekrine » qui étaient des •Bohémmft y dansèrent uoe sarabande an- (cienoe au son de toutes sortes d'instrumens , aussi bien que Montesinos et les filles de Belerme» qui obligèrent don Quichotte d'en Taire autant. Ce devait être une belle figure qu'un honnne arme de toutes pièces parnû des filles proprement misesy quoiqu'à l'ancienne mode! 11 voulut prendre Dulcioëe » mais elle le pria de l'en dispenser et parut toujours extrêmement triste, surtout en le regardant. Il lui demanda le sujet de sa tristesse » et elle lui dit d'un air languissant qu'il ne le saurait que trop tôt pour l'un et pour l'autre. Dans ce moment les filles de Belerme vinrent le désarmer, ce qu'il ne soufirit qu'à la prière de Dulcinée \ après quoi elles fat.igi^rent tellement son écuyer à danser, qu'elles le firent tomber à terre de lassitude. Il n'en pouvait plus, et ne savait comment se tirer de leurs mains ; mais Merlin le tira d'embarras, en venant les prier tous de se mettre à table. Il n^ëtait pas avec sa figure gigantesque, mais tel qu'il avait paru devant Pluton. Dulcinée prit la main de don Quichotte, et, les autres venant après eux, ils repassèrent dans la première salle, où Àferlin avait paru un géant; mais elle avait si bien changé de décoration, qu'il était impossible à nos aventuriers delarecon-> naître , et ils n'y virent rien que de magnifique.
Ils virent ù leurs yeux sortir de terre une table parTaitement bien couverte et un bufiet fort riche, dont les nappes traînaient plus bas que le plancher, lis y trouvèrent avec abondance tout ce qui pouvait rassasier la faim et la soif, et crurent être encore servis par enchantement.
Merlin , qui parut être le maUre des ce-
rémonies, fit mettre don Quichotte et Dulcinée à côté l'un de Tautre, dans des fauteuils si bien dorés, qu'ils paraissaient être d'or eflèctivement. Dnrandart et Belerme furent mis vis*i-vis d'eux dans des sièges moins magnifiques, et Sancho et Montesinos furent mis, celui-ci entre Durandart et don Quichotte , et Sancho entre Dulcinée et Belerme, parce que Dulcinée avait absolument voulu se placer entre nos deux aventuriers , et donner la droite i son chevalier. Les filles de Belerme et les deux de Dulcinée, qui étaient venues avec Merlin la rejoindre, et qui étaient toutes six fort jeunes et fort aimables, les servaient au bufiet; deux donnaient largement à boire , une rinçait les verres , deux servaient et desservaient en changeant les couverts et les serviettes, et l'autre avait soin d'entretenir do feu et brûler des parfums exquis. £n un mot, don Quichotte n'avait jamais rien lu dans ses romans qu'il ne vit et ne trouvât effectivement dans ce repas enchanté.
Durandart et Montesinos , qui étaient deux Bohémiens du capitaine Bracamont, et qui buvaient comme des éponges, eurent bientôt gâté le cerveau de Sancho , qui fut rempli d?autres vapeurs que celles des camouflets , en leur faisant raison. Il ne se souvenait plus des mauvais traitemens qu'il venait de recevoir^ il mangeait et buvait mieux que jamais, et, le trésor qu'il possédait lui mettant le cœur en joie, il en dit des meilleures; mais don Quichotte ne lui permit pas de s'étendre.
La profonde tristesse où Dulcinée lui paraissait ensevelie lui faisait peine, et ne s'accordait point avec la gaité de son éouyer ni des autres. Elle parut toute rêveuse , et prianotre chevalier de résorver leur conversation juique apr^s leiouper^
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ou elle promit de loi dire bien des choses en présence de Durandart et de Montesinos. Notre héros s*enquit de la bataille de Boncevaux et ils lui répétèrent tout ce qu'il en avait déjà lu dans ses romans , et eux s'enquirent à leur tour de ce qui était arrivé sur terre depuis leur enchantement. Don Quichotte, qui savait l'histoire y le leur dit assez succinctement et assez juste , quoiqu'il y mêlât beaucoup de ses visions romanesques. Ce discours de {[uerre les fit tomber sur les armes qui étaient alors en usage. Durandart et Mon* tesinos feignirent de ne savoir pas ce que c'était que des canons, des mousquets , de la poudre et d'autres instrumens de guerre, et prièrent don Quichotte de le leur expliquer. Lui, qui n'en savaitpas grand'chose, fit ce qu'il put; mais, comme il ne pouvait par ses discours leur faire comprendre les choses, il tâcha de les leur faire entendre par lesefiets. Sancbose mêla de la conversation , et maudit mille fois ces armes diaboliques, dont il portait encore des marques* La suite de l'entretien les
poussa toujours de plus en plus , et de telle sorte qu'ils firent presque un parai-^ lèle des mœurs des anciens et des modernes. L'inté{;nté de leurs jugemens fut admirée : la vénalité des charges qui domient ù un homme le pouvoir de disposer de la vie et des biens de son prochain fut détestée. Don Quichotte y maudit le juge qui achetait en gros le droit de vendre à son choix l'injustice en détail; le babil' inutile des avocats , qui ne fait qu'obscurcir la vérité; cette multiplication infinie de procédures et de chicanes , qui donne le tort dans les formes à un homme A qui le fond donne gain de causé, tout cela fut blâmé ; on condamna les ambitieux ec-> clésiastiques qui' recherchent et briguent les dignités de l'église; on se moqua de l'hypocrisie de èeux qui ne disent que des lèvres , Ndo èpiêoopari^ aussi bien que le faste outré de ceux qui diraipent dans de vains plaisirs un bien qui n'a été destiné qu'aux pauvres, et dont ils ne sont que les économes et les dispensateurs j et non pas les propriétaires* ,