‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 25 sur 136 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Où 1*00 ach&ve d6 vérlQer les doutea de rannet de Membrîa et du btl de l'àne, avec d'autret aven tares aussi ▼érîtablemenl arrivées.

Eh bienl messieurs, s'écria le barbier, | gens, qui ont l'efEronterle de soutCDir que quelle opinion avcc-vous de ces honnêtes f c'est là un armet et non pas un bastin? A

DON QUWMOITB.

qui 05era dire le contraire , dit donQuichotr te, je ferai bien voir quil ment, s'il est chevalier ; et , s'il n'est ^u'écujer , qu'il a menti et rementi mille fois. Maitre Nicolas, qui était là présent , voulut appuyer la folie de don Quichotte et pousser le jeu plus loin, pour augmenter le divertissement de la compagnie, et s'adressant au barbier : Monsieur le barbier, lui dit- il, ou qui que vous soyez, savez-vous bien que nous sommes de même métier vous et moi , qu'il y a plus de vingt ans que j ai mes lettres d'examen , et que je connais fort bien tous les instruments de la barberie , du plus grand jusqu'au plus j)etit? J'ai aussi été soldat en ma jeunesse, et je sais fort bien ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, et toutes les choses qui sont du métier de la guerre, particulièrement pour ce qui regarde les armes des soldats, et je vous soutiens, soit dit sans vous déplaire , que cette pièce qui est entre les mains de monsieur le cnevalier est si éloignée d'être un bassin de barbier, qu'il n'y a pas plus de différence entre le blanc et le noir, et que c'est un armet qui n'est véritablement pas complet. Non, assurément, répliqua don Quichotte, pijisqu'il en manque h moitié, qui est la barbure. Est-ce que quelqu*un en doute? dit le curé, qui voyait bien l'intention de maître Nicolas. Cardenio , don Femand et sa troupe aflirmèrent aussi la même chose. Hé 1 Dieu me soit en aide, dit alors le barbier en soupirant, comment est-il possible que tant d'honnêtes gens prennent un bassin pour un armet? En vérité, il y aurait de quoi étonner la meilleure université avec toute sa science ; et , puisque le bassin est un armet ,* ce bat pourra bien aussi être un harnais de cheval , comme monsieur vient de dire. Pour moi , dit don Quichotte, il me semble que c'est un bât; mais je vous ai déjà dit que je ne me mêle point d'en décider, et, que ce soit bat ou harnais , peu m'importe. Seigneur don Quichotte, dit le curé, c'est à vous à prononcer ; car, en matière de chevalerie, ces messieurs et moi vous cédons tout l'avantage , et nous nous en rapporterons à votre jugement. Vous me faites trop d'honneur, repartit don Quichotte ; mais il m'est arrivé des choses si étranges dans ce château, les deux fois que j y ai logé, que je n'oserais rien afGrmer dequoi que ce soit qui s'y rencontre : car je m imagine que tout s'y fait par enchant^nent. La première fois que j'y suis venu, je fus cruellement fatig[ué par un Maure enchanté, etSancho ne fut pas mieux traité de quelques poltrons de même trempe. Hier au sour, de fraîche date, je me trou-

vai pendu par un bras, et je demeurai en cet état près de deux heures , sans avoir ja^ mais pu deviner d'où me venait cette disgrâce ; et de vouloir me mêler à présent de débrouiller des choses si embarrassantes et si confuses, ce serait être téméraire. J'ai déjà dit mon sentiment pour ce qui est de l'armet ; mais je ne hasarderai point de décider si c'est là un bàtd'àneou un harnais decheval : cela vous appartient, messieurs. Peutêtre que , ipour n'être pas armés chevalier» comme moi, les enchantements ne pourront rien sur vous , et vous jugerez plus sainement de tout ce qui se passe en ce château, les objets vous paraissant réeUement ce qu'ils sont et non pas comme ils me paraissent. Le seigneur don Quichotte dit fort bien, reprit dfon Fernand : c'est à nous à rè-^ gler la contestation ; et, pour y procéder avec ordre et dans les formes , je vais prendre le sentiment de chacun de ces messieurs en particulier , et ce sera la pluralité des voix qui en décidera.

Tout ceci éjtait une grande matière de divertissement pour ceux qui connaissaient l'humeur de don Quichotte ; mais les autres le prenaient pour une grande folie. A tout cela le barbi^ se désespérait de voir devant ses ^eux son bassin se changer en armet , et il ne doutait pas que le bât de son âne n'eût bientôt une fortune pareille. Tous les autres riaient de voir don Fernand qui recueillait sérieusement les voix et faisait les mêmes grimaces que si c'eût été une affaire de grande importance. Après qu'il eut pris le sentiment de tous ceux qui connaissaient don Quichotte, il dit tout haut , s'adressant au barbier : Mon bon homme , je suis las de demander tant de fois la même chose et de voir que tons me répondent que c'est une folie de demander si c'est là un bât d'âne, étant si visible que c'est un harnais de cheval, et d'un cheval de conséquence. Prenez donc patience : car , en dépit de votre âne et devons, c'est un harnais; vous avez mal à propros contesté, et sans preuves. Que je neutre jamais en paradis, dit le pauvre barbier , si vous ne vous trompez tous tant que vous êtes I et ainsi puisse paraître mon ame devant Dieu , comme cela me parait un bât I Au surplus les lois vont.... je n'en dis pas davantage; mais, après tout , je ne suis point ivre , et je n'ai aujourd'hui déjeuné, à moins queje ne l'aie fait en dormant. Les sottisses que disait le barbier ne prêtèrent pas moins à rire que les folies de don Quichotte, qui dit pour conclure : Il ne reste donc plus rien à faire, sinon que chacun prenne squ bien où il

le trouye. Et en même temps il se saisit da bassin , et Sancho s'empara du bât. Mais le diable n*anrait pas été content si tout ce fût passé en raillerie.

Un des voyageurs voulut se mêler de dire son avis , qu'on ne lui demandait pas. Si ce n*est là , dit-ii en faisant le un , un tour fait à plaisir , comment se peut-il que tant de gens d'esprit prennent ainsi martre pour renard ? Ce n'est assurément pas sans mystère que Ton conteste une chose si visible ; Sour moi je défie tous les hommes du monde e m'empécher de croire que voilà un bassin de barbier, et que voici un bât d'Âne. Ne jurez pas, dit le cuoé; ce pourrait bien être celui d'une ànesse. Comme vous voudrez, repartit l'étranger; mais enfin, c*est toujours un bât. Un autre voyageur, c'était un archer comme ses compagnons, en voulut aussi dire sa râtelée. Parbleu 1 dit-il , la dispute est bonne ! c'est un bât comme je suis un homme , et quiconque soutient le contraire doit être i^rc. Tu en as menti, veillaque, répondit don Quichotte ; et haussant en même temps sa lance

pieds. La lance se mit en pièces , et les au très archers, qui virent maltraiter leur compagnon , commencèrent à faire grand bruit, demandant main-forte pour la sainte Hermandad. A cette parole, l'hôte, cfm était de cette noble confrérie , entra vite dans la maison , et , revenant aussitôt avec sa verge et son épée , se rangea du côté des archers. Don Quichotte fut entouré ; et le barbier , qu'on avait tant joué , voyant toute l'hôtellerie en confusion et en trouble, voulut profiter de l'occasion, et alla se saisir de son bat, pendant que Sancho , qui ne s'en était pas éloigné , fit la même chose. Cependant don Quichotte mit l'épée à la main , et attaqua vigoureusement les archers ; don Fernand et Cardenio s'étaient mis de la partie ; le curé s'égosillait pour faire cesser le désordre , mais on ne pouvait l'entendre ; l'hôtesse jetait les hauts cris , sa fille était toute en larmes , et Maritorne paraissait enragée ; Dorothée et Luscinde témoignaient une grande inquiétude, et ne savaenit à qui s'adresser; le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier ; don Fernand tenait sous lui un archer et le foulait aux pieds , et Cardenio frappait en gros , tantôt sur l'un , tantôt sur l'autre, pendant que l'hôte ne cessait d'appeler au secours do la sainte Hermandad ; de telle sorte qu'en toute l'hô» |

tellerie ce n'étaient que cris , que pleurs ,

cj^uo hurlements , que [gourmades , coups dépée, coups de poing, que trouble et confusion.

Au milieu de ce chaos de querelles et de désordres , don Quichotte , -qui avait la mémoire vive , alla se représenter la discorde qui se mit dans le camp d'Agramant, où s'imaginant qu'il était au plus fort de la mêlée , il cria d'une voix qui étonna toute l'hôtellerie : Que tous s'arrêtent, que tous remettent l'épée au fourreau, et que chacun m'écoute , s'il veut conserver sa viel Tous s'arrêtèrent à la voix de don Quichotte , et il continua ainsi : Ne vous ai-je pas dit, messieurs , que ce château est enchanté , et 3 ne quelque légion de diables y fait sa emeure?ronr confirmer ce que je vous dis I'e veux que vous voyez de vos propres yeux a discorde du camp d'Agramant s'est fourrée parmi nous : voyez comme l'on combat là pour l'épée, ici pour un cheval, d'un autre côté pour Taigle, ailleurs pour un armet; et qu'enfin nous combattons tous sans nous entendre, et sacs distinguer les amis d'avec lesennemis. Approchez donc, maître Nicolas, ei vous monsieur le curé; que l'un présente le roi Agramant , et l'autre le roi Sobrin , et tâchez de nous mettre tous en paix , car , devant Dieu , c'est une chose trop honteuse que tant de gens de conséquence que nous sommes ici s'entretuent pour chose de si peu d'importance.

Les archers qui n'entendaient rien aux rêveries de don Quichotte , et que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement étrillés, ne voulaient point cesser le combat ; pour le pauvre barbier , il ne demandait pas mieux, car son bât était rompu , et à peine lui restait-il un poil de barbe. Sancho s'était arrêté dès qu'il avait entendu la voix de son maître , et il prenait haleine en s'essuyant le visage ; les archers s'apaisèrent , vovant combien il importait peu de ne pas le faire. L'hôte seul ne pouvait réprimer sa colère; il s'opiniâtrait à faire châtier ce fou , qui à tout moment mettait la division et le trouble dans sa maison. Enfin pourtant les querelles s'apaisèrent, ou du moins il y eut suspension d'armes : le bât demeura harnais , le bassin armet , et l'hôtellerie passa pour un château dans l'imagination de don Quichotte.

Les soins de Nicolas et du curé ayant rétabli la paix, tous étaient redevenus amis ou faisaient semblant de l'être.

Mais l'irréconciliable ami de la paix ne put souffrir de se voir arracher le fruit qu'il attendait d'une si grande semence de dé-

DO» QUICHOTTE

sordres ; et , par ane seconde tentative, il Gt tant qu'il suscita de nouveaux troubles. Les archers, voyant que ceux à qui ils avaient à faire étaient des gens de qualité , avec qui il n'y avait rien à gagner que des coups , se retirèrent doucement de la mêlée ; mais Tun d'eux , et justement celui qui avait été si mal mené par don Femand , s'étant ressouvenu oue y parmi les décrets de prise de corps qu il avait contre quelques délinquants 9 il y en avait un contre un don Quichotte, que la sainte Hermandad ordonnait d'arrêter , pour avoir mis en liberté des forçats qu'on menait aux galères , voulut voir si les renseignements (pi'il avait sur ce don Quichotte ne convenaient point à celui qu'il avait devant les yeux : il tira donc un parchemin de sa poche, et, le déchiCErant assez mal , par ce qu'il ne savait pas trop bien lire , à chaque mot il jetait les yeux sur don Quichotte et confrontait les traits de son vbage avec les indications où on le dépaignait. Il reconnut enfin que c'était le même que marquait son décret ; et il n'en Ait pas plutôt assuré , que , tenant son parchemin de la main gauche , il porta l'autre au collet de don Quichotte et le saisit à lui êtcr la respiration, criant en même temps : Assistance, messieurs, à la sainte Hermandad I et afin que personne ne doute que ce ne soit tout de bon , voilà le décret qui ordonne de mettre la main sur ce voleur de grands chemins. Le curé vit que l'archer disait vrai ; mais le chevalier, s'entendant traiter en brigand par un tel maraud , entra dans une si furieuse colère , que les os lui craquaient par tout le corps ; et , malgré la contrainte où le tenait l'archer, il lui porta les deux mains à la gorge et allait l'étrangler plutôt que do lâcher prise , si ses compagnons ne fussent venus au secours.

L'hôte accourut comme les autres , y étant ^ obligé parle devoir de sa charge ; l'hôtesse, qai vit son mari encore une fois dans la mêlée, recommença à crier de plus belle, pendant que sa fille et Maritone , enchérissant sor le ton , imploraient en hurlant la faveur du ciel , et l'aide de tous ceux qui étaient dans rtiôteilerie. Vive Dieu I s'écria Sancho, voyant q^ nouveau désordre, mon mattre a raison de dire que ce château est enchanté : tous les diables y sont déchaînés, et il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos. Don Femand sépara don Quichotte et l'archer, au grand soulagement de tous les deux, oui s'étranglaient réciproquement.

Les arcnérs ne laissaient pas néanmoins de réclamer leur prisonnier , ils voulaient qu'on leur aidât à le lier , et qu'on le remit

entre leurs mains , parce qu'il y allait du service du roi et de la sainte Hermandad , au nom de laquelle ils demandaient incessamment du secours et de la protection pour s'assurer de cet insigne bandit et de ce détrousseur de passants.

Don Quichotte riait de ce discours et leur dit d'abord sans emportement : Venez ici , misérables, canaille vile et abjecte I Appelez-vous détrousseur de passants celui qui rend la liberté à des gens enchaînés , qui délivre des prisonniers , secourt des malheureux , et prend la défense de ceux que l'on opprime? Gens infâmes , qui , pour' la bassesse de votre courage et la faiblesse de votre entendement , ne méritez pas que le ciel vous communique la vertu qu'enferme en soi la chevalerie errante , ni qu'elle vous tire de l'erreur et de l'ignorance où vous croupissez , ne sachant pas que vous devez non-seulement honorer la présence, mais encore l'ombre du moindre chevalier errant qui soit au monde. Venez ici , larrons en troupe , voleurs de grands chemins, et non pas archers, sous l'autorité de la sainte Hermandad , ditcs-moi un peu quel est l'étourdi qui a osé signer un décret contre ]an chevalier comme moi, le mal appris , qui ne sait pas que les chevaliers errants ne sont pas du gibier de la justice, qu'ils ne reconnaissent aucun tribunal ni aucun juge dans le monde , qif ils n'ont point d'autres lois que leurs épécs , et

3ue leur volonté seule leur tient lieu d'édi ts, 'arrêts et d'ordonnances? Quel est l'impertinent , continua-il , qui ignore qu'il n'y a point de titre de noblesse qui donne tant de privilèges , de prérogatives et d'exemptions , qu'en ac(][uiertun errant lejour qu il est armé chevalier , et c[u'il se dévoue à cet illustre et pénible exercice? Quel chevalier errant a jamais payé taille , ni gabdle , ni aides , ni impôts , ceinture do la reine , monnaie foraine, entrées, ni passages?

Quel tailleur leur a jan^ais demandé la façon d'un habit ? Qui est le châtelain qui leur a jamais refusé l'entrée de son château, ou qui leur a fait payer aucune dépense ? Où est le roi qui ne les a pas reçus à sa table , et la dame qui n'a pas été charmée de leur mérite , et qui ne s est point rendue à leur discrétion ? Et se trouvera-t-il enfin un chevalier errant dans tous les siècles passés, en celui-ci et à l'avenir, qui n'ait pas la force et le courage do donner lui seul quatre cents coups de bâton â quatre cents marauds d'archers qui seront assez fous pour l'attendre?

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