CHAPITRE XXXm
Qui coati«nl difertes choMf •
Don Qaichottc se considérant ainsi encagè et mené : J*ai bien lu, dit-il^ des histoires de chevaliers errants : mais je n'ai encore lu , ni YU , ni ouï en toute ma vie qu'on menât les chevaliers enchantés de la sorXe, eX avec la lenteur ordinaire à ces lourds et paresseux animaux. D'ordinaire on les eolève par Fair avec une rapidité incroyable, enveloppés dans quelque obscure nue, ou dans un chariot de feu , ou sur un hippogriffe ou quelque autre monstre semblable; et moi Ton me traîne dans une charrette tirée par des bœufs J'avoue que j'en meurs de honte. Mais peut-être» après tout, que la chevalerie et les enchantements d'aujourd'hui ne suivent pas les lois anciennes; et il se pourrait aussi que, comme je suis nouveau chevalier dans le monde, et le premier de ce temps pui a ressuscité l'exercice de la chevalerie, qui était ensevelie dans l'oubli, on a inventé, à cause de moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles manières de mener les enchan^ tés. Que t'en semble, ami Sancho? Je ne sais ce qu'il m'en semble, répondit celuici , car je n'ai pas tant lu que vous dans les écritures errantes ; mais je jurerais pourtant bien que toutes ces visions qui nous environnent ne sont pas trop catholiques. Catholiques! Père éternel I dit don Quichotte : eh ! comment seraient-elles catholiques, si ce sont autant de démons ({uî ont pris des corps fantastiques pour me venir mettre en cet étrange état? Mais si tu en veux savoir la vérité par toi-même, touche-les seulement , Sancho , manie-les , et lu verras qu'ils n'ont qu'un corps d'air, qui n'a seulement que l'apparence. En bonne foi, monsieur, repartit Sancho, je les ni déjà bien maniés , et le diable , qui se donne là tant de peine , est bien en chair, et je ne pense pas qu'il se nourrisse de vent ; il a encore une autre propriété , qui est bien différente de celle qu'on dit qu'ont les démons, qui sentent toujours le souBre à pleine bouche , et d'antres méchantes
odeurs , car il sent l'ambre et le musc d'une demi-lieue. Sandio disait cela de don Fernand, qui, étant grand seigneur et fort propre , était sans doute bien parfumé.
Ne t'étonnes point de cela , ami Sancho, dit don Quichotte : les diables en savent plus que tu ne penses; et, quand ils porteraient des odeurs sur eux, ils ne peuvent les exhaler, n'étant que des esi»'its; ou, s'ils les exilaient, ce ne peut être que quelque chose de puant et ae détestable; et la raison de cela, c'est qu'en quelque endroit qu'ils aillent, ils traînent toujours leur enfer avec eux , sans avoir jamais de relâche dans leurs tourments ; et la bonne odeur étant une chose qui réjjouit les sens et fait du bien , elle ne saurait être la leur , puisou'ils sont privés de toute sorte de délices. Quand tu t'imagines donc que ce démon répand l'odeur de l'ambtc, oU tu te trompes, ou il veut te tromper, afin de t'empècher de le connaître pour ce qu'il est.
Pendant les discours du maître et du valet, don Fernand et Cardenio , craignant I qae don Quichotte ne découvrit la trompc- I ne qu'on lui faisait, voulurent y mettre ordre en partant sur l'heure , ils ordonnèrent donc à l'hôte d'aller promptement seller Bossinante et mettre le bat sur râne de Sancho , et le curé Gt marché avec les archers pour accompagner le chevalier enchanté jusqu'à son viQagc. Cardenio après avoir attaché le bassin et la rondacne à l'arçon de la seQe de Rossinante , le donna à mener à Sancho , qu'il fit monter sur son à ne et prêtre le devant, pendant que deux archers, armés de leurs arquebuses, mar^ chaicnt à cùté de la charrette.
Avant que les bœufs commençassent à tirer , l'hôtesse , sa fille et Maritorne sortiront pour prendre congé de don Quichotte, faisant semblant d'être fort affligées de sa disgrâce. Ne pleurez point, mes illustres dames , leur dit-il : tous ces accidents sont attachés à l'exercice dont je fois profession»
1)0N QUiCttOTTE.
ei y sua eux , je ne me aroiniis pas un ilkalre chevalier errant parce que de semblables dhoses n'arrivent jamais aux chevaliersdepeu d'importance et deréputation, qu'on laisse toujours dans Tobscurité, où ils s'ensevelissent eux-mêmes ; ceci est le partage des chevaliers fameux, dont la valeur et la vertu donnent de la jalousie à plusieurs princes et aux autres chevaliers qui, ne pouvant surpasser ni égaler leur mérite, complottent lâchement leur ruine. Avec tout cela, la vertu est tfelle-môme si puissante, qu'en dépit de toute la magie qu'inventa Zoroastre, die surmontera tous ces obstacles et ne répandra pas moins de lumière dans le monde que le soleil en fait briller au ciel. Pardonnez-moi, je vous prie, mes beUes dames , si sans y penser je vous ai donné quelque sujet de déplaisir : vous pouvez bien croire que ç*a été malgré moi, car il ne m'est encore jamais arrivé d*«n agir de la sorte avec qui que ce soit de dessein prémédité. Au reste , je vous supplie de faire des vœux pour ma liberté, qu'un enchanteur mal intentionné et ennemi de ma gloire a anéantie dans cette misérable prison, etje vous proteste que , si jamais j'en sors , je me souviendrai bien de toutes les grâces que j'ai reçues dans votre château , les ayant profondément gravées dans ma mémoire, pour vous en témoigner ma reconnaissance par toute sorl# de services.
Dans le temps que le courtois chevalier faisait ses compliments aux dames du char teau, le curé et le barbier prirent congé de don Femand et des gens de sa suite. Ils dirent adieu au capitaine et aux dames, et firent particulièrement de grandes civilités à Dorothée et à Luscinde. Us s'embrassèrent tous, et se promirent de se faire réciproquement savoir de leurs nouvelles. Don Fernand donna exprès au curé une voie sûre pour lui écrire, l'assurant (ju'il ne saurait lui faire un plus grand plaisir que de l'avertir de tout ce que ferait don Quichotte, et. lui proçiit en revanche de lui mander tout ce qu'il croirait le pouvoir divertir. Ils s'embrassèrent encore et se firent de nouvelles amitiés.
Le curé et le barbier montèrent à cheval, le masque sur le visage , afin de n'être pas reconnus de don Quichotte , et se mirent derrière la charrette, qui était accompagnée, comme j'ai déjà dit par deux archers, qui marchaient aux deux côtés, avec leurs arquebuses , Sancho suivant immédiatement ajirès, monté sur son âne, et menant Rossinante par la bride. Cette il-
lustre troupe allait d'un pas grave et majestueux, s' accommodant à la lenteur des bœufs qui tiraient la charrette. Pour don Quichotte , il Aait assis dans sa cage, contre les barreaux , les mains attachées et les pieds étendus , avec autant de quiétude et de silence que s'il eût été de pierre. Ils marchèrent en cet état environ dix lieues, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent dans un vallon où le charretier voulut faire pattre ses bceufs; mais, en avant parlé au curé, le barbier dit qu'il falUait aller plus avant , parce que , derrière un coteau qu'ils voyaient devant eux, il y avait beaucoup plus d'herbe et de meilleure. Ib continuèrent donc leur chemin, et le curé ayant tourné la tète, vit six ou sept hommes de cheval qui venaient après eux en bon ordre, et qui les eurent bientôt joints , étant montés sur de bonnes mules de chanoines, et allant le train de gens qui se pressaient d'arriver à l'hôtellerie, qui était encore à une lieue de là. Ils se saluèrent civilement les uns les autres, et un de ceux <}ai venaient d'arriver, qui était chanoine de Tolède, et maître de toute la troupe, voyant cette procession si bien ordonnée et un homme renfermé dans une cage, ne put s'empêcher de demander ce que c'était que cette cérémonie^ et pourquoi on menait un homme de cette manière, s'imaginant pourtant, à voir les archers, que c'était quelque fameux brigand dont le châtiment appartenait à la sainte Hermandad. Monsieur , répondit l'archer à qui le chanoine avait fait la demande , c'est à ce chevalier lui-même à vous apprendre pourquoi on le conduit de la sorte , car pour nous , nous n'en savons rien.
Seigneurs chevaliers, leur cria don Quichotte , qui avait entendu ce qu'on demandait, seriez-vous par hasard instruits et savants dans l'ordre de la chevalerie errante 1- dites-le-moi , parce que , si cela est, je ne ferai pas diCBciuté de mes disgrâces ; mais, si cela n*est pas, il est inutile que je me rompe la tête àvous dire des choses qlie vous n'entendriez point. En vérité , mon frère , répondit^ le chanoine , j'ai bien plus lu les livres de chevalerie que les recueils de Yillapand ; et s'il ne faut que cela, vous pouvez en touteassuranceme communiquer toutceque vous voudrez. A la bonne heure, répliqua don Quichotte ; mais rayons le mot de frère, et pour cause. Il faut donc cpie vous sachiez, seigneur chevalier que je suis enchanté dans cette cage par l'envie et la fraude des maudits enchanteurs , la vertu étant toujours plu» vivomcn* persé-
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DON QUIOlOnE.
cutég par les méchaate qu'elle D*e6t aknée eC soutenae des gens de bien. Je suis chevalier errant , et non pas de ceux que la renommée ne connaît point/ et dont die ne prend pas soin d'éterniser la mémoire , mab de ceux qui , en dépit de l'^yie même» et malgré tout ce qu'il y a Jamais eu de magiciens en Perse » de brachmanes dans les Indes , et de gymnosophistes dans rEthiopie , gravent leurs noms et leur» exploits dans le temple de l'immortalité , pour servir , dans le siècle à venir, d'exemples , de règles et de modèles aux chevaliers errants ŒÛ voudront monter Jusqu'au faite de la gloire des armes.
Le seigneur don Quichotte de la Manche a raison , dit le curé, qui s'était approché avec le barbier dès qu'il avait vu le chanoine en conversation avec>|pn Quichotte»
afin de répondre de telle sorte que le chevalier ne pût point deviner leur artifice ; il est enchanté ae cette charrette , et non pas par sa faute, ni pour ses mauvaises actions, mais par surprise et Tinjuste violence de ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage et de la Jalousie. C'est là ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute ouï parler ; de qui les faits héroïques et les exploits inouïs eclaterontà perpétuité sur le marbre et le bronze, quelques efforts que fassent l'envie pour en ternir l'éclat , et la malice pour les ensevelir.
Le chanoine et sa suite étalent tout étonnés de voir que celui qui était libre parlait le même langage que le prisonni^, et ils ne savaient que Juçer de tout cela ; mais Sancbo Pança , qui s'était approché pour entendre ce que l'on disait, voulut éclaircir Taffaire , comme si l'embarras des autres lui eût fait de la peine. Or bien , messieurs, dit-il , qu'on sacne ou non ce que je vais dire, je dirai pourtant, imisqueina conscience m'y oblige: la vérité est que monseigneur don Quichotte est enchanté tout comme ma mère; il est tout-à-fait dans son bon sens , où je n'y suis pas ; il boit et mange , et fait toutes ses nécessités comme les autres hommes , et tout comme il iaisait avant qu'on le mtt dans la ge61e; et puisque cela est , pourquoi veut-on que je croie qu'il est enchanté 7 comme si je ne savais pas bien que ceux qui le sont ne mangent ni ne dorment , et ne parlent pas non plus ; et moi je m'en vais ga^er que , si mon maître s'y met une fois , il va parler plus que trente procureurs. Sancho, se tournant en même temps vers le curé : Ah ! monsieur le curé, monsieur le curé, continua-t-il,voiis
imaginoi-votts que je ne vous coftnaisae point, etpenses-vousqueje ne devine pas où tendent ces enchantements ? Vous avez beau vous cacher le visage, je vous connais comme mon âne; avec toutevotremascarade, je ne laisse pas de découvrir vos tromperies. Allez, Allez, monsieur, là où ré^ 1 envie, la vertu ne saurait vivre. Au diable soit la rencontre I Dieu me pardonne que , si ce n'était votre révérence, pnbque révérence il y a, mon maître s'en allait épouser mademoiselle de Micomicon , et j'aurais été comte , qui est la moindre chose que je puisse espérer de la bonté de monseigneur de la Triste-Figure et de la fidélité de mes services; mais je vois bien que c'est bien vrai ce que l'on dit que la roue delà foriime va plus vite (pie cdle d'un moulin , et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans la boue, n me fâche seument de mes enfants et de ma femme , qui me Terront rentrer comme un paletrenicr , quand Us croyaient me voir revenir gouverneur ou vice-roi de quelque ile. Ce que je vous dis là, monsieur le curé , ce n'est pas pour en parler ; mais votre paternité devrait se faire conscience du tort qu'on fait à mon maître ; et prenez garde que Dieu ne vous en fasse rendre compte dans ce monde ou dans l'autre , aussi bien que le moyen de secourir les affligés , les veuves et les orphelins , et de châtier les brigands.
Bon, bon, nous y void, interrompit le barbier : quoi ! Sancho ,^ vous êtes donc aussi de la confrérie de votre maître?
Vive Dieu ! il me prend grande envie de vous enchanter , et de vous mettre en cap^e avec lui comme membre de la chevalerie. Ah I si par malheur vous êtes gros de l'Ile qui vous tient si fort au cœur je vous en ferai bien avorta. Je ne suis gros de personne, repartit Sancho en colère , et Je ne suis point homme à me laisser engrosser, quand ce serait d'un prince : je suis pauvre, mais j'ai de l'honneur; je suis des vieux chrétiens, et ne dois rien à la justice. Si je souhaite des lies , les autres souhaitent pis, et chacun est fils de ses œuvres ; et , après tout, puisque je suis homme, je puis devenir pape , pourquoi non gouverneur d'Iles, si mon maître en peut tant gagner qu'il ne sache qu'en faire? Parlez mieux , SI vous pouvez, monsieur le barbier : ce n'est pas tout que de faire des barbes , il y a quàque chose à dire d'un homme à un autre; nous nous connaissons bi^, Dieu merd , et ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés. Pour oe qui est de l'en-
DON QUiaiOTTE.
dianlcmeni de moa mattre > Dieu en sali la Térité; mais laissons Tordure où elle est, car il ne fait pas bon la remuer.
Le barbier ne voulut point répondre à Sancbo , de crainte qu il n*en dît davantage , et qu*il ne fit connaître ce que lui et le curé avaient tant d*envie de cacher. Le curé, qui craignait la même chose, avait pris le devant avec le chanoine et ses gens» à qui il apprenait le mystère de la cage , et d'autres choses plaisantes sur le sujet de don Quichotte ; û les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses mœurs, racontant succintement le commencement et la cause de ses rêveries extravagantes, et la suite de ses aventui^ , jusqu*à celle de la cage , avec le dessein qulls avaient de le ramener chez lui , pour essayer si sa folie était guérissable. Le chanoine et sa troupe n'écoutèrent pas sans admiration rhistoire de don Quichotte ; et le curé rayant achevée :
En vérité » monsieur , lui dit le chanoine» je trouve que les livres de chevalerie sont non-seulement inutiles, mais encore très
J>réjudiciables à la république ; et , quoique 'aie commencé de bre presque tous ceux
^ qui sont imprimés , je n ai pourtant jamais pu me résoudre^ en achever aucun , parce qu'il me semble que c'est toujours la même chose, et qu'il ny a pas plus à apprendre dans l'un que dans Fautre. Ce genre d'écrire a de l'air de celui qu'on appelle fables milésiennes, qui ne sont que des contes bouffons, inventés seulement pour divertir et non pour enseigner, bien loin de ressembler aux apologues, qui enseignent et divertissent tout ensemble. Cependant même ces livres, dont le but est deuivertir» ne le font guère à mon sens : car ils ne sont remplis que de sottises à perte de vue , qui n'ont nulle vraisemblance , comme si leurs auteurs ne savaient pas que , les plaisirs de de l'esprit ne co\isistant c[ue dans la beauté et les justes accords qu'il trouve dans les choses, la difformité et le désordre ne lui peuvent jamais plaire. Quelle beauté y a-ttl , et quelle proportion des parties au tout, et du tout aux parties, dans la peinture d'un jeune homme de quinze ans qui, d'un seul revers , coupe en deux un géant d'une taille énorme, comme si ce n'était qu'un peu de vapeur ou de fumée? Et qui peut croire qu'un chevalier triomphe lui seul , par la force de son bras , d'un million d'en-
« nemis , et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang? Mais n'est-ce pas encore une chose admirable que la facilité que nous voyons dans une reine , ou l'héritière de
quelque grand empire, à confier ses intérêts au premier chevalier qu'elle trouve ? Voilà cependant les beautés de ces' livres. Quel esprit assez stupide et de si mauvais goût pourra se divertir à lire qu'une grande tour pleine de chevaliers vogue légèrement sur mer comme le vaisseau le plus léger le pourrait faire par un bon vent ; que le soir elle arrive en Lombardie, et le lendemain, à la pointe du jour , sur les terres du Prêtre- Jean, ou dans les Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Maro-Paul ni Ptolémée n'ont pas connus ? On dit que les auteurs de ces livres , les écrivant comme des mensonges, ne sont pas obligés d'y rechercher tant de finesse, ni d'affecter la vraisemblance ; belle raison I comme si un mensonge pouvait être agréable sans approcher de la vérité , et ce ne fût pas une règle , parmi les gens de bon-sens , que les aventures, pour être plaisantes, doivent tenir du douteux et du vraisemblablel II me semble que les fables devraient être composées de manière qu'elles entrassent facilement dans l'esprit ie ceux qui lisent ; que les choses impossibles y parussent seulement difficiles , et les plus grandes aisées , et que, tenant l'esprit en suspens , elles le surprissent , 1 émussent, le ravissent , et lui donnassent autant de plaisir que d'admiration : ee qui est toute la perfection d'un livre, et ce cfui ne se trouve jamais que dans la vraisemblance* Je n'ai point encore vu de livre de chevalerie qui fasse un corps de fable» entier avec tous ses membres, de sorte qu'il y ait du rapport du;nilieu au commencement , et de la fin au commencement et au milieu ; au contraire , on les fait toujours avec tant de membres , qu'il semble qu'on ait eu dessein de peindre un monstre ou utie chimère plutôt qu'une figure proportionnée ; et , avec tout cela , ces auteurs écrivent d'un style rude et dur ; ils rendent les événements incroyables ; les aventures d'amour y sont déshonnétes et les amants indiscrets ; ils se troublent dans leurs raisonnements, ils s'étendent trop dans la description des combats , et sont souvent ignorants dans la carte et impertinents dans les voyages; et en un mot, sans science, ^ns art et «ans conduite, et dignes d'être chassés de toutes les répubhques, comme gens inutiles et dangereux.
Le curé, qui avait attentivement écouté le chanoine, lavait trouvé homme de bonsens, lui dit qu'il était de son opinion, et que, par une aversion particulière qu'il avait toujours eue pour les livres do ehe-
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DON OUlCHOnT.
Valérie , il avatt bh brûler tous ceux de don Quichotte, qui étaient en grand nombre, n lui raconta de quelle manière il avait fait leur procès, ceux qu'il avait condamnés au feu et ceux qu'il avait sauvés, avec les raisons de l'un et de l'autre , et ce qu'avait pensé don Quichotte de la perte de sa bibliothèque : ce qui fit bien rire le chanoine et sa compagnie.
Pendant cet entretien du chanoine et du curé, le barbier s'approcha d'eux et dit au curé : Voici le lieu que je vous ai dit qui était propre à se reposer , et où les bœufs trouveront de l'herbe fraîche. Il me le semble dit le curé. Et il demanda en même temps au chanoine ce qu'il avait envie de faire. Le chanoine répondit qu*il serait bien aise de demeurer avec|eux, tant pour jouir de la beauté d'une vallée qui s'offrait à leur vue, que dans la convcrsasion du curé , qui lui paraissait honnête homme, et pour apprendre aussi phis particulièrement fhistoire et les faits de don Quichotte. Il commanda aussitôt à un de ses gens d'aller à l'hôtellerie chercher à manger, afin de passer en cet endroit toute l'après-dinée ; et , parce qu'on lui dit que le mulet de bagage , qui était bien pourvu de vivres , devait être arrivé , il envoya seulement son équipage à l'hôtellerie et en fit venir le mulet avec les provisions.
Pendant tout cela, Sancho, voyant que le curé et le barbier , qui lui étaient suspects, ne l'empêchaient plus d'entretenir son mattre , s'approcha de la cage , et lui dit : Monsieur , pour la décharge de ma conscience , je veux vous dire ce qui se passe à l'égard de votre enchantement: ces deux hommes qui viennent avec nous, le masque sur le nez, sont le curé de notre paroisse , et mattre Nicolas , le barbier du YiDage , et je me figure , dans mon entendement , qu'ils ne vous emmènent de la sorte que par belle envie contre vous de ce que vos exploits leur jettent de la poudre aux yeux; et, puisque cela est, je conclus que vous n'êtes pas plus enchanté que mon âne , mais seulement étourdi , et qu'on se moque de vous. Pour preuve de cela , il faut que je vous demanae une chose ; et si vous me répondez comme je me l'imagine , je vous ferai toucher la fourbe au doigt et à l'œil, et vous avouerez qu'au lieu d'être enchanté, vous n'avez que la cervelle brouillée. Demande ce que tu voudras , mon fils , répondit don Quichotte, et je te satisferai ponctueUement. Quant à ce que tu dis que ceux-là qui viennent avec nous sont lo curé ei le barbier nos compa-
triotes , û M peut qu'lb te paraissent tels ; mais, qu'ils le soient effectivement, n'en crois rien, je t*en prie. Ce que tu dois penser^ s'il est vrai que ces deux hommes te semblent ce que tu dis f c'est que ceux qui m'ont enchanté ont pris la ressemblance de mes amis, comme il leur est aisé de se transformer en ce qu'ils veulent , afin de t'abuscr et jeter dans un labyrinthe d'imaginations dont tu ne sortirais pas quand tu aurais le fil de Thésée , et aussi pour me troubler l'esprit, de crainte que je ne devine qui me fait ce mauvais tour. Effectivement, je ne sais où j'en suis : d'un côté tu me dis que ce sont la le curé et le barbier de notre village , et d*un autre , je me vois renfermé dans une geôle, pendant que je suis bien sûr que toutes les forcer humaines n'auraient pu venir à bout de le faire. Et que dois-je croire sinon que mon enchantement est bien plus fort et d'une toute autre sorte que tous ceux que j'ai lus dans les histoires infinies des chevaliers errants qui ont été enchantés? Ne va donc point t'amuser à croire que ce sont là les ^ens que tu dis , car ce sont eux comme je suis Turc ; et demande-moi tout ce que tu voudras, je consens à répondre jusqu'à demain.
Notre Dame I s'écria Sancho , est-il bien possible que vous ayez la tête si dure et si peu de cervelle que vous ne reconnaissiez point ce que je vous dis , que les diables se mêlent bien moins de vos affaires que les hommes ? Or , je m'en vais vous prouver clair comme le jour que vous n'êtes point enchanté. Dites-moi, s'il vous platt, monsieur, ainsi Dieu vous délivre du mauvais état où vous êtes ! et puissiez-vous vous yoir entre les mains de Dulcinée quand vous y penserez le moins I... Cesse de me conjurer, mon ami , interrompit don Quichotte : ne t'ai-je pas dit que je répoiylrai ponctuellement à tout? C'est ce que je demande , répliqua Sancho : or , dites*moi donc , sans ajouter ni diminuer , mais franchement et dans la vérité, comme doivent parler tous ceux qui font profession des arînes en qualité de chevaliers errants... Je jure encore une fois que je ne mentirai en rien , répartit don Quichotte, et achève pour Tamour de Dieu : en vérité tu me fatigues à mourir avec tes prières et tes préambules. Je n'en demande pas davantage , dit Sancho : je me crois assuré de la bonté et de la franchise de mon mattre. Et puismie donc cela vient à propos , je vous demande , monsieur , parlant par révérence , si , par aventure, depuis mic ([<^pv(^Mi^*^ >otre
DON QUiCHOTTR
aris , enchanté dans cette cage , vou^ n'avez point eu envie de faire, comme on dit, du gros et du menu. Je n* entends pas, Sancho, dit don Quichotte; explique-loi mieux, si tu veux que je le réponde. Vous n'entendez pas ce que veut dire faire du gros et du menu ! reprit Saneho. Vous moquez-vous de moi , monsieur? Eh I c*est la première chose qu'on apprend à Técole.
Je demande si vous n*avez point eu envie d'aller où vous ne sauriez envoyer personne ? Ah I ah I je t'entends , Sancho : oui , vraiment , et plus d'une fois , mon ami ; et , de l'heure que je te parie , je me sens bien pressé ; mets-y ordre proroptement , je t'en prie : j'appréhende môme qu'il soit déjà mi peu tard.