CHAPITRE XXXIV
De rexeellenle conversation do don Qaîchottc et de Sancho-Pançn.
Ah I ma foi , vous êtes pris, cria Sancho : je n'en voulais pas davantage. Or sus, monsieur, vous ne pouvez pas nier ce qu'on dit communément ici autour, quand on voit une personne abattue et ianguissante : Ou'est-ce qu'à un tel? dit-on : il ne mange, ni ne boit , ni ne dort, et ne sait jamais ce <}u*on lui demande ; on dirait qu'il est enchante. Il faut donc croire que ceux qui ne boivent, ne mangent, ni ne dorment , et ne font point leurs fonctions naturelles , ^ont enchantés, mais non pas ceux qui ont l'envie qui vous presse à l'heure qu'il est , oui boivent et qui mangent quand ils ont ae quoi , el qui répondent à propos. Tu dis vrai, Sancho, répondît don Quichotte ; mais ne t'ai-je pas dit aussi qu'il y a plusieurs sortes d'enchantements , et que peutêtre la manière en a changé par succession de temps , et qu'aujourd'hui il faut que ce soit l'usage que les enchantés fassent tout ce que je fais? Cela étant, on ne peut point tirer de justes conséquences , et il n'y a rien à dire contre l'usage ; enfin je tiens pour moi et m'imagine fortement que je suis enchanté , et cela suffit pour la décharge de ma conscience : car, sans cela, je ferais grand scrupule de demeurer ainsi enseveli dans une lâche oisiveté, pendant que le monde est plein de misérables qui ont sans doute besoin de ma faveur et de nuyn aide. Avec tout cela, monsieur, répliqua Sancho, je voudrais , pour plus grande sûreté , que vous essej assiez de sortir de votre prison, à quoi je m'oblff^e de \ous
aider, et de tous en tirer même , el que vous tâchassiez de monter sur Rossinante, qui me parait aussi enchanté que vous, tant il est triste et mélancolique I et cela fait, que nous allassions encore une fois chercher les aventures. Si cela ne réussit point, nous avons assez de temps pour revenir à la cage, où je promets et je jure, foi de bon et loyal écuyer, de m'enfermcr avec vous , s'il arrive que vous soyez assez mallieureux et moi assez simple pour ne pouvoir venir à bout de ce que je pense. Je consens à tout, ami Sancho, répondit don Quichotte, et, dès que tu verras l'occasion favorable, tu n'as qu'à mettre la main à l'œuvre : je ferai tout ce que tu voudras, et me laisserai absolument conduire; mais tu verras , mon pauvre Sancho , que tu te trompes dans le jugement que tu rais de tout ceci.
Le chevalier errant et le fidèle écuyer s'entretinrent de cette sorte jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés où le curé, le chanoine et le barbier avaient mis pied à terre et les attendaient. Les bœufs dételés, on les laissa paître en liberté, et Sancho pria le curé de trouver bon que son maître sortit de la cage pour un peu de temps, afin qu'il n'arrivât pas quelque désordre, et qu'elle ne devint malpropre et indigne d'un chevolrei' comme lui. Le curé entendit bien Sancho, et lui répondit qu'il le ferait de bon cœur, s'il ne craignait que son maître ne fit des siennes quand il se verrait libre, et qu'il s'en MM si loin qu'(jn j^e ^ revit jamais.
DON QUICHOrrE.
Je TOUS réponds de lui> répartit Sancbo. Et moi aussi , dit le chanoine , pourvu qu'il jure, foi de chevalier, qu'il ne s'éloignera de nous qu'autant que nous le voudrons. J'en jure, dit don Quichotte, et d'autant
{»lus que celui qui est enchanté n'a pas la iher te de faire ce qu'il veut , puisque celui oui l'enchante peut faire qu'il ne bouge u'un lieu de trois siècles entiers, et que, s'il s'était sauvé, il le ferait retourner plus vite que le vent. Ainsi , messieurs, ajoutat-il, vous pouvez sûrement me relâcher, ou gagner au large : car, franchement, la chose presse, et je ne réponds de rien.
Sur sa parole, le chanoine le prit par la main , et le tira de la cage , ce dont le pauvre homme eut une joie extrême. La première chose qu'il fît fut de s'étendre deux ou trois fois ; incontinent après, il alla à Rossinante, et, lui donnant deux petits coups sur la croupe ; J'espère en Dieu, dit-il, miroir et fleur des plus excellents chevaux errants , gue nous nous verrons bientôt tous deux uans l'état qi^e nous souhaitons Tun et l'autre : toi sous ton cher maître, et moi sur tes reins vigoureux , faisant l'exercice pour lequel Dieu m'a mis au monde. Don Quichotte, ayant dit cela, se retira à l'écart avec Sancho , et revint bientôt après , se sentant beaucoup plus libre, et avec
Srande envie de voir l'effet des promesses e son fidèle écuyer.
Le chanoine ne pouvait se lasser de considérer notre chevalier; il en observait jusqu'aux moindres mouvements, et était tout étonné de cette étrange folie qui ne lui dérangeait l'esprit que quand il s'agissait de chevalerie. Le malheur de ce pauvre gentilhomme lui fit compassion, et il voulut essayer de le guérir à force de raisonnements. Si bien que, toute la compagnie s'étant assise sur l'herbe , en attendant les provisions , il parla ainsi à don Quichotte : « Est-il bien possible, monsieur, que cette impertinente lecture de romans vous ait troublé l'esprit au point que vous croyiez être enchanté, et mille autres billevesées du même genre? Comment se peut-il trouver au monde un homme assez simple pour s'imaginer qu'il y ait jamais eu ce grand nombre d'Amadis, cette multitude infinie de chevaliers errants, tous ces empereurs de Trébisonde et ces Féli x Mars d'Hyrcanie , tant de palefrois , tant de demoiselles errantes , tant de monstres et de géants , tant d'aventures extraordinaires et impossibles , tous CCS enchantements , ces défis , ces combats , ces rencontres étonnantes , tant de princesses amoureuses , tant d'écuyers
comtes, et tant de dames yaiUante9 et gaer^ rières, en un mot, tOQt ce fatras d*extravaffances que racontent les livres de chevalerie? Pour moi, j'avoue franchement que, quand je les lis sans faire réflexion qu'ils sont pleins de mensonges, ils ne laissent pas de me donner quelque plaisir; mais, lorsque je viens à considérer que ce ne sont que des fables sans aucune vraisemblance , il n'y en a point que je ne jetasse au feu de bon cœur, comme des imposteurs qui abusent de la crédulité du vulgaire ignorant, et osent même jeter le trouble et le désordre dans l'esprit des gen> tilshommes les mieux sensés, comme ils ont fait à l'égard de vous , qu'ils ont réduit en tel état, qu'on est contraint de vous mettre en cage et de vous emmener dans une charrette à bœufs , ainsi qu'un lion ou un tigre qu'on promène de ville en ville. Hé I seigneur don Quichotte , ayez pitié de vous-même, rappelez votre raison, et servezvous de cette prudence et de cet esprit admirables que. le ciel vous a donnés pour choisir une meilleure lecture , qui vous nourrisse sérieusement et l'esprit et l'ame. Et si, après tout, votre inclination naturelle vous fait trouver tant de plaisir à lire de grands exploits de guerre et des actions prodigieuses, lisez-les dans les histoires véritables, où vous trouverez des miracles de valeur qui non-seulement ne cèdent point à la fable , mais qui surpassent encore tout ce qu'on a pu imaginer. N'est-ce pas une chose indigne d'avoir inventé tant de héros fabuleux , comme si la vertu nous était inconnue et qu'il fallût avoir recours à la fable pour en donner quelque idée? Voulez-vous voir de grands hommes? la Grèce vous offre un Alexandre , Rome un César, Carthage un Annibal, le Portugal, un Viriate; vous trouverez un Fernand Gonzalez dans Valence, un Cid , un Gonzalez Hernandez dans l'Andalousie, un Diego Garcia de Paredes dans l'Éstramadurc , dans Xérès un Garcy Perez de Vargas., un Garcilasso dans Tolède, et dans Séville un don Manuel de Léon , dont les histoires sont autant d'images d'une vertu héroïque , qui donnent en même temps au lecteur de 1 admiration et du plaisir, une noble émulation et de grands exemples à suivre.
Voilà, seigneur don Quichotte, une lecture digne d'occuper un esprit comme le vôtre : là vous apprendrez l'histoire, le métier de la guerre , la conduite d'un grand capitaine et. des prodiges de valeur qui , sans surpasser ta nature, sont beaucoup au-dessus des actions ordinaires, j
I>oii Qukboiie écouta avec une atteoUon extrèBie le discours du chanoine , et après ravoir considéré quelque temps : Si je ne me trompe, lui dit-il » mon gentilhomme, toute cette harangue ne t^dqu'à me persuader qu*il n'y a point eu oe cheyaliers errants au monde; que les livres de chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et Knicieux à l'Etat ; cpie j'ai mal fait de les , plus mal d'y ajouter foi, et encore pis de les {vendre pour le modèle de ma profession ; enfin vous n'admettez pas qu'il y ait jamais eu d'Amadis, ni de Gaule, ni de Grèce , ni tant d'autres chevaliers dont nous avons les histoires. C'est la pure vérité, répondit le chanoine. Vous avez encore ajouté , reprit don Quichotte , que ces livres m'avaient fait grand tort, puisqu'ils m'ont troublé le jugement et qu'ils sont cause qu'on m'a mis dans cette cage, et
Kit me serait nhis avantageux de dianger lecture en cnoisissant des livres sérieux et véritables , et qui soient en même temps agréables et utiles. Tout cela est vrai, répondit le chanoine. Et moi, dit don Quichotte , je trouve, après y avoir bien pensé, <iue c'est vous qui êtes enchanté et sans jugement, puisque vous osez proférer tant de blasphèmes contre une chose si généralement reçue et reconnue que celui qui la nie comme vous faites mérite le même châtiment dont vous punissez ces livres quand ils vous ennuient : car enfin soutenir
Îa'il n'y a jamais eu au monde d'Amadis ni autres chevaliers errants dont les livres font mention, autant vaudrait dire que le soleil est sans lumière , et cpxe la terre n'est pas solide. Je voudrais bien, ajouta-t-il, ou'on s'avisât de prétendre que l'histoire de l'infante Florip^ et de Guy de Bourgogne n'est pas véritable, ni ce qui arriva a Fier-à-bras sur le pont de Mantible , du temps de Charlemaffne. Si ce sont là des mensonges, il est donc faux aussi qu'il y ait eu un Hector, un Achille, une guerre de Troie» douze pairs de France, et un Arthur, roi d'Angleterre, qui est encore aujourd'hui sous la figure d'un corbeau , et qu'on attend à toute heure dans son royaume. Que ne dit-on encore que l'histoire de Guérin Mesquin et celle de la dame \ de Saint-Grial sont fausses I Que les amours de don Tristan et de la reine Iseult sont apocryphes, et môme ceUede la belle Geneviève et de Lancdot I Et ne reste-t-il pas dans le monde des gens qui se souviennent presque d'avoir vu la oame Quintaguone , qui eut le don de se connaître en vin mieux que le meilleur gourmet qui ait
i'amais été dans la Grand&firetagn^ ; et cette listoire est si véridique , que je me souviens , moi qui vous prie , que ma grand'mère du côté de mon père me disait toujours, quand elle voyait de ces vénérables matrones à grand voUe : Vois-tu bien, mon fils, en voici une qui ressemble à la dame Quintaguone : d'où j'infère qu'elle devait la connaître, ou qu'elle avait pour le moins vu son portrait. Il ne resterait plus que de contester l'histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, pendant qu'on voit aujourd'hui même, dans le magasin royal, la cheville du cheval de bois que montait ce chevalier, qui est plus grosse qu'un limon de charette, à telles enseignes qu'elle est auprès de la selle de Babieca, cet excellent cheval du Cid. Vousavez ^ussi à Roncevaux le cor de Roland, qui n'est pas moins gros et grand qii'une solive, et
Eir conséquent il y a eu douze pairs , un erre de Provence, un Cid, et d'autres chevaliers semblables, qu'on appelle aventuriers. Ne voudrait-on point aire encore que Juan de Merlo , ce vaillant Portugais , n'était pas chevalier errant, qu'il ne se battit pas en Bourgogne contre le fameux Pierre, seiffneur de Charny, et depuis à Râle avec Henri de Remestan , et qu'il ne remporta pas l'honneur de ces deux renrencontres? Il ne manque plus que cela, et de traiter de contes en l'air les défis et les aventures de Pedro Barba , et celles de Guttières Quichada, duquel je descends en ligne droite par les mâles , qui se signalèrent par la défaite des enfants du comte de Saint-PoL Je voudrais bien qu'on me niât aussi que don Fernand de Guevara ait été chercher les aventures en Allemagne , où il combattit messire George, chevalier d'importance, de la maison du duc d'Autriche. Et qu'on dise enfin que ce ne sont que des fables que les joutes de Sucro de Quinones du Pas, et celle de Louis de Falses ' contre don Gonzalez de Gusman, chevalier castillan, et .mille autres glorieux faits d'armes des chevaliers chrétiens , de tous les endroits du monde, qui sont si véritables et si authentiques , que je ne crains pas de dire encore une fois qu'il faut avoir perdu la raison pour en douter seulement. Le chanoine tut tout étonné de voir ce mélange confus que faisait don Quichotte de l'histoire et de la fable , et de l'admirable connaissance qu'il avait de tout ce qu'on a écrit de la chevalerie errante. Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, lui dit-il, qu'il n'y ait du vrai dans ce que vous venez de dire, et particulièrement touchant
ics chevaliers ^ranU d'Espagne. Je Yons accorde aussi qu*i] y a eu douze pairs de France; mais, en vérité, je ne saurais croire tout ce qu'en a écrit le bon archevêque Turpin. Ce qu'il y a de vrai , c'est que ce furent des chevaliers choisis par les rois de France, et qu'on appela pairs parce qu'ils tenaient tous un môme rang, et qu'ils étaient égaux en valeur et en naissance ; ou , du moins , le devaient-ils être ; car je ne voudrais pas juger que cela ait été pesé si également. C'était une espèce d'oi^ dre à peu près comme celui de Saint-Jacques , ou de Calatrava en Espagne , où l'on suppose que ceux cpii en sont doivent être vaillants et d'illustre race ; et , de la même manière qu'on dit chevalier de Saint^ean ou d'Alcantara, on disait, en ce tempsrlà, un des douze pairs , parce qu'ils n'étaient que douze. Pour ce qui est d'y avoir eu un Cid , il n'en faut pas douter , ni un Bernard de Carpio non plus; mais qu'ils aient fait tout c& qu'on en dit, je crois qu'on en
peut douter sansscmpule. Quand à la dieville du cheval de Pierre de Provaice,que vous dites qui se trouve avec la selle de Babieca dans le magasin des armes , ie confesse mon ignorance et le défaut de ma vue, car je n'ai jamais remarqué cette cheville , toute grande qu'die est , quoique j'aie bien vu la selle. Elle y est pourtant, répliqua don Quichotte , à telles enseignes qu'on l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver. Cela peut être ainsi , repartit le chanoine ; mais , en conscience , je ne me souviens pas de l'avoir vue ; et , au reste , quand je vous accorderais qu'elle y est, je ne m'engage pas pour cela à croire les histoires de tous ces Amadis et de ce nombre inflni de chevaliers. Et, tout de bon , c'est une chose étonnante qu'un honnête homme comme vous, plein d'esprit, et riche de tant d'autres bonnes qualités , ait pu ajouter foi à toutes les impertinences de ces extravagants livres.