CHAPITRE XXXV
Dd {.'agréable dispute du cbanoiuc et d% doa QuichoUc.
Il serait plaisant, s'écria don Quichotte, que des livres, imprimés sous bon privilège et avec approbation, qui sont reçus agréablement de tout le moude , aussi bien des gens de qualité que du peuple , et des savants que des ignorants , où la vérité parait si nue et si claire et où toutes les circonstances nécessaires sont si bien marquées , que nous y trouvons le nom des pères et mères , le pays , les j^arcnts etl'âge des chevaliers , leurs exploits et les lieux où ils les ont faits ; et tout cela de point en point, jour par jour, avec la dernière exactitude, il serait plaisant dis-je, que des livres de ce genre , ne fussent que des mensonges. Pour l'amour de Dieu , monsieur , fermez la bouche pour jamais , plutôt que de prononcer un tel blasphème-, et croyez que je vous conseille en ami. Mais, dites^moi , en vérité , n'auriez-vous pas un plaisir extrême si, à l'heure qu'il est, il paraissait devant nous tout à coup un grand lac de poix bouillante, plein de lézards
et de couleuvres , et d'^autres monstres aussi dangereux qu'horribles , et que , du milieu de ses ondes épaissçs et fumantes , il sortît une voix lamentable qui dit : « O chevalier I qui que tu sois, qui considères ce lac épouvantable, si tu veux posséder le riche trésor qui est caché sous ses noires eaux , fais voir la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ses ondes enflammées, sinon tu es indigne de voir les merveilles incomparables qu'enforment les sept châteaux des sept fées, qui sont andessous de ces eaux obscuresetnrofondes? » et qu'aussitôt la voix cessant , le chevalier, sans hésiter ni réfléchir à l'affreux péril où il s'expose, et s'élançât tout armé dans ce lac bouillant , se recommandant à Dieu et à sa dame ; puis tôt après ne sachant où il est , ni ce qu'il doit devenir, il se trouvait dans une campagne toute fleurie , et mille fois plus belle à la vue que les Champs- Elysées, le ciel se montrerait à lui clair et serein , et le soleiliui semWcrait briller
DON QUKUOTTE.
d'une DOUTcile Immère ; ici anc agréable forcit se présente à sa >iie , et , pendant que la beaoléd*un million d*arbres différents et toajonrs y^ts charmerait ses yenx, un nombre infini de petits oiseaux peints de mille couleurs yoltigeraient de branche en branche 9 et, par un doux gazouillement» enchanteraientscs oreilles ; plus loin il apercevrait un petit ruisseau dont les fraîches eaux y telles qu*un cristal liquide, rouleraient en serpentant , de petits flots d'argent et de perles sur un sable d'or ; ailleurs une riche fontaine de jaspe dediyerses couleurs, et dlun goût tout récent serait ornée de statues si achevées , que Ton croirait cpie Fart ait touIu le disputer h la nature; ici , il en trouverait un autre d'un ouvrage grotesque, où les conques de moules, mêlées avec celles des limaçons dans une confusion concertée, et relevées par Téclat d'un nombre infini de pierres brillantes , for^ meraient dans leur agréable variété une grotte marine , pleine de triions et de si* runes, ensemble si bizarre qu'en même temps que l'on douterait si l'on est en sûreté parmi les monstres farouches qui s'échappent de toutes les anfractuosités, on ne pourrait se résoudre à sortir d'un lieu si admirable. Puis tout-à-coup s'élèverait un m^nifique palais, dont les murailles d'or massif, les orénaux de diamants , les portes de jacinthes , resplendiraient dans leur agréable structure, de rubis, d'escarboucles , de perles et d'émeraudes et de mille autres matières plus précieuses; enr suite, par une des portes du château, il verrait sortir quantité de demoiselles , et Dieu sait si elles seraient belles I dont les habits seraient si magnifiques et si écla^* lants, quib m'éblouissent rien q[ue de vous en parler et que je n aurais jamais fait si je m'amusais à vous les dépeindre; alors celle qui parait être la maîtresse de toutes, prend par la main ce hardi cheva* lier , et , sans lui dire une seule parole , le mène dans le riche palais , où l'ayant fait déshabiller par les demoiselles, on le met dans un b4in d'eaux délicieuses ; on le frottedeprécieuses essences et de pommade de senteur, et, au sortir du bain, on lui donne une chemise de fin lin toute parfumée. Après quoi, une autre demoiselle lui met sur le» épaules un magnifique manr teau qu'on dit valoir pour le moins une TÎUe et encore plus. Mais ce n'est pas tout: on |le mène dans une autre salle , ou la richesse des meubles surpasse l'imagina^ tion : il j trouve la table couverte ; on lui donne à laver dans un bassin d'or dselé ,
enrichi de diamants, avec de l'ossence d'ambre et des eaux distillées des herbes les phis odoriférantes; on le fait asseoir dans une chaise d'ivoire , et toutes les demoiselles le servent à l'cnvi avec un merveilleux silence. Qui peut dire les différentes viandes qu'on lui sert, et leur délicatesse? Quelles paroles peuvent exprimer l'excellence de la musique qu'on lui donne pendant le repas > sans qu'il voie ni ceux qui chantent, ni ceux qui jouent des instruments? Le repas achevé, et les tables levées, pendant que le chevalier, étendu dans sa chaise , se lave peut-être la bouche , vous voyez entrer à l'improvistc une demoiselle incomparablement plus belle que toutes les autres , qui va s'asseoir auprès de lui et lui aj^prend ce que c'est que ce château, et quelle y est enchantée, avec beaucoup d'autres choses qui ravissent le chevalier, et qui donneront de l'admiration à tous ceux qui en liront l'histoire. Il n'est pas nécessaire que je m'étende davantage sur ce sujet ; en voilà assez , ce me serahte, pour faire voir que quelque endroit qu'on lise dans les histoires des chevaliers errants on en éprouve du plaisir et de l'étonnement. Mais, monsieur, croyez^moi, lisez vous-même ces livres , et vous verrez comme ils savent insensiblement charmer la mélancolie , comme ils font naître la joie dans le cœur ; et si par hasard vous aviez un mauvais naturel , ooolme ils sont capables de le corriger, et de vous do.nner de meilleures inclinations. Pour moi , je puis bien vous assurer que , depuis que Dieu m'a fait chevalier errant, je suis vaillant, civil, affable, doux et complaisant, libéral et généreux, hardi, patient, infatigable, et que je supporte avec beaucoup de vigueur d'esprit et de corps le travail , la prison et les enchantements. Et, quoique vous me voyiez à l'heure qu'il est enfermé dans une cage comme un fou , je ne désespère pourtant pas de me voir dans peu de jours, par la (orce de mon bras et la faveur du ciel, roi de quelque grand royaume, où je pourrai faire paraître la libéralité et la reconnaissance qui sont renfermées dans mon cœur. Car, en vérité, monsieur, le pauvre ne saurait paraître libéral quand il le serait au souverain degré, et la gratitude, qui n'est que dans le désir seulement» est une vertu morte, comme la foi sans les œuvres. Cest pour cela que je souhaiterais que la fortune m'offirlt bientôt une occasion favorable de me faire empereur , pour faire voir quel est mon cceur, en enrichissant mes amis , et surtout ce pauTte
Digiti:
iK)N Quicuorra.
écuyer que vons yoyei là, qui est le meilleur homme du monde , et à qui ieyoudrais bien donner un comté , qu*il y a long-temps que je lui promets, quoique cependant je me défie un peu de sa capacité pour s'y bien conduire.
Monsieur, interrompit Sancho, qui entendit ce qu'on disait de lui, travaillez seu-* lement à me donner ce comté , que vous me faites tant attendre ! et je vous réponds
Sue je le gouyernerai bien. En tous cas, on it qu'il y a des gens'dans le monde qui prennent à ferme les terres des seigneurs et les font valoir comme ci c'était pour euxmêmes, tandis que les seigneurs se donnent du bon temps, et mangent leur revenu sans se soucier ae rien. Ma foi, j'en ferai bien autant : je ne trouve point cela si difficile. Hé ! je ne m'amuserais pas à marchander ; je vous mettrais bientôt le fermier en possession, et moi je mangerais mes rentes comme un prince. Du reste, qu'on en fasse des choux et des raves , diablezot si je m'en soucie 1 Vous dites bien , compère Sancho, quant au revenu , dit le chanoine ; mais, en ce qui regarde Fadministration de la justice, il ne faut pas être si indifférent : c'est là que le seiçneur doit s'appliquer avec soin, et qu*il fait remarquer son jugement en son habileté, et surtout sa bonne intention , qui doit être répandue dans ses actions et en être le prinape et la fin : car, Dieu ne manque jamais de favoriser la bonne volonté, aussi renverse-t-il presque toujours les mauvais desseins. Je n'entends point toutes ces philosophies , mais je'Voudrais avoir aussitôt ce comté que je le saurais bien gouverner : j'ai autant de corps et d'âme qu'un autre , et je pense que je serais aussi roi dans mon État ^e chacun Test dans le sien. Cda étant , je ferais ce oue je voudrais ; et , faisant ce que je vouarais, je ferais à ma fantaisie; et, faisant à ma fantaisie, je serais content; et, quand je serais content, je n'aurais plus rien à souhaiter ; et, quand je n'aurais plus rien à souhaiter, que me faudrait-il davantage?
Que le comté vienne seulement, et adieu
I'usqu'au revoir , comme un aveugle dit à 'autre. Ces philosophies, répliqua le chanoine, ne sont pas si mauvaises que vous dites , Sancho : il y a bien quelque chose à dire sur le sujet de ces comtés. Je ne sais ce qu'ilyadire, interrompit don Quichotte; mais , pour moi , ie suis en ceci divers exemples de chevaliers de ma profession , qui, pour récompenser leurs ecuvers, les ont faits seigneurs d'Iles et de villes ; et il s'est même trouvé , des gens d'assez grand
mérite pour avoir l'ambition de penser à se faire rois. Mais , sans aller plus loin , le
grand et non jamais assez loué Amadis de aulc fit bien son écuyer comte de l'Ile- Ferme; et, après cela, ne puis-je pas sans scrupule donner un comté à Sancho, puisqu'il est un des meilleurs ècuyers de toute la chevalerie errante.
Le chanoine était tout émerveillé des folies qu'enfilait don Quidiotte; il admirait cette présence d'esprit avec laquelle H venait d imaginer l'aventure du cnevalier du lac, et cette vive impression que les rêveries des romans avaient faites en son ima- S 'nation. «D n'était guère moins étonné de simplicité de Sancho, qui demandait un comté avec tant d'empressement et qui croyait que son mattre le lui pût donner comme une métairie. Pendant qu'il faisait ses réflexions là dessus , les valets du chanoine revinrent avec le mulet de baçage, et, ayant jeté un tapis sur l'herbe, à l'ombre de quelques arbres , on se mit à manger. Un y avaitpas long-temps qu'ils étaient à table , qu'Us entendirent du bruit et le son d'une clochette oui venait de quelques buissons qui étaient là auprès ; et incontinent après ils virent paraître une chèvre noire et blanche , mouchetée de taches fauves, que suivait un berger, la flattant en son langage pour la faire arrêter ou retourner à son troupeau ; la chèvre , ({ui fiyait, s'en vint tout effarouchée se jeter au milieu de ceux qui dînaient , comme dans un asile , et s'y arrêta ; et le berger, l'ayant prise par les cornes, commença à lui dire , comme si elle eût été capable de raison : Hal ha! montagnarde mouchetée , comme vous fuyez ! Hé , qu'avez-vous donc , la belle? qu'est-ce qui vous a fait peur? Ne me direz-vous point ce que c'est , ma fille ? mais que pourrait-ce être , sinon que vous êtes femelle, et que vous ne sauriez demeurer en repos? Revenez, ma mie , revenez : vous serez plus en sûreté dans la bei^erie , ou parmi vos compagnes; et que pensez-vous qu'elles deviennent , si vous vous ég^arez de la sorte, vous qui les devez conduire?
Le chanoine prit plaisir aux paroles du berger et le pria de ne point se presser de ramen^sa'Chèvre.Monami,Iui ait-il, étant femelle comme vous dites il finit la laisser faire : vous auriez beau vouloir Feu empêcher, elle suivra toujours sa fantaisie. Prenez ce morceau, ajouta-t-il, mon camarade, et buvez un coup pour vous remettre, pendant que la chèvre se reposera. Us lui donnèrent une cuisse de lapin froid, que lo
Digiti:
DON QUIOHCyn'E.
berger prit md$ façon , et , après avoir bu un coup à la santé de la compagnie : Ne croyez pas, ditril , messieurs , pour m'avoir mi parler ainsi à cette béte ; <iae ce soit simplicité : ce ane je viens de dire n^est pas sans mystère. Je suis rustique , mais non pas tant que je sacheentretenir les hommes aussi bien que les bétes. Je n*ai pas de peine à le croire , dit le curé : je sais par expérience que les montagi^es nourrissent des gens savants et que les cabanes enferment souvent des philosophes. Au moins»
messieurs, répliqua le beiver, il ne laisse pas de s'y trouver quelquefois des gens expérimentés et de bon-sens ; et , si je ne craignais point de vous ennuyer, et que vous voulussiez bien m'écouter un quart d'heure, je vous conterais une petite histoire pour confirmer ceque monsieur le licendéet moi venons de dire.Monami, dit don Quichotte, prenant la parole pour toute la compagnie, comme je vois que ce que vous avez à nous conter à quelque air des aventures de chevalerie, je vous écouterai de bon cceur, et ces messieurs le feront, je m'assure , avec I^aisir , car ils ne haïssent pas les choses curienses et nouvelles. Vous n'avez donc ou'à commencer, nous allons tous vous oonner audience. Pour moi, je suis votre serviteur, messieurs, dit Sancho; ventre affiimé n'a pas d*oreilles. Je m'en vais, par votre permission, auprès de ce ruisseau ,
m'en donner d'une façon avec ce pflté, et me farcir la panse pour trois jours : aussi bien ai-je ouï dire à mon maître quel'écuyer d'un chevalier errant ne doit point perdre l'occasion de se remplir l'estomac quand il la trouve , et qu'il n'a que trop de loisir après de faire la digestion. Qu'ainsi ne soit, on s'ira quelquefois fourrer dans une forêt dont on ne trouverait pas le bout en six jours ; et si un homme n'est pas soûl pour lors , et qu'il n'ait rien dans son bissac, le vifilà ma foi bien fsunsè I il demeurera là comme une monue. C'est fort bien raisonner, Sancho, dit don Quichotte; va où tu voudras et mange à ton aise. Pour moi, fen ai pris ce qu'il me faut, et je n'ai plus besoin que de donner un peu de nourriture à mon esprit, comme je vais faire en écoutant l'histoire du berger. Allons, dit le chanoine, il peut comoiencer quand il voudra; il me semble que nous sommes tous prêts. Alors, le bereer donna deux petits coups sur le dos de la chèvre , en lui disant : Couche-toi auprès de moi, tachetée : nous avons plus de loisir qu'il ne nous en faut pour retourner au troupeau. On eût dit que la chèvre entendait son maître , elle s'étendit tout de son long auprès de lui , et , le regardant fixement au visage, semblait attendre qu'il commençât, ce qu'il fit de cette sortes