CHAPITRE XXXVI
Contenant ce que raconta le cb6vrier«
A trois lieues de cette vallée, dans un petit village des plus riches de tout le pays, u y avait un laboureur qui était aimé et considéré de tous ses voisins , encore plus pour sa façon de vivre qae pour les richesses qu'd avait. Mais lui se trouvait bien plus heureux d'avoir une fille fort sage et fort belle que de tout le bien qu'il possédait. Cette fille n'avait pas plus de seize ans que le bruit de sa beauté se répandit non seulement dans tous les villages d'akttCour, mais encore jusqu'aux plus éloi-
gnés, et cela donnant de la curiosité à touC le monde , on venait la voir de toute part comme une chose extraordinaire. Le père la gardait avec beaucoup de soin, comme un trésor qu'il aimait; mais elle se gardait encore mieux elle-même et vivait dans une extrême retenue. Si bien que quantité de gens du village et dailleurs , attirés par le bien du père , par la beauté de sa fille , et surtout par la bonne réputation qu'ils avaient l'un et l'autre; se déclarèrent serviteurs de cette fille , et la demandant tous
Digiti:
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«ti oiAmc tempd, embsirrassèrent fort le bonhomme sûr le choix d'un mari-
Parmi ce çfrtànA nombre de prétendants , je fu5 un de ceux qui eurent le plus sujet d*csp<>rer ; j'étais fort connu du père , étant du même village : il savait que je venais de gens sans reproche ; il connaissait mon bien et mon âge , et on disait dans le pays ijao. je ne manquais pas d'esprit. Tout cela faisait beaucoup pour moi ; mais un nommé Anselme , garçon du mi^me village dont tout le monde disait du bien , avait aussi le même dessein , et faisait [balancer l'esprit du père ; de sorte que ce bonhomme , qui jugeait que nous pourrions être l'un et l'autre le fait de Léandra qui est le nom de cette fille , se remit entièrement ù elle du Choix qu'elle devait faire entre nous deux, de peur de contraindre son inclination s'il l'eût fait lui-même, ie ne sais point la réponse de Léandra; mais, depuis , son père nous entretint toujours adroitement , mon rival cl moi , sur la trop grande jeunesse de sa fille, sans s'engager ni nous rebuter.
Pendant qu'il nous amusait de cette fa« n , il vint dans le village un certain Vin-
çon
cent de la Rose , fils d'un pauvre labou reur du même lieu. Un capitaine d'infanterie, qui passait avec sa compagnie ici autour, l'avait enrôlé à l'âge de douze ans ; et , au bout de douze autres, après avoir rôdé en Italie etend*autres endroits, nous le vîmes revenir un Jour vêtu à la soldatesque , bigarré de mille couleurs comme un Indien, et tout plein de babioles d'émail, d'argent (aux. Il changeait tous les jours d*habit : aujourd'hui une garniture et demain une autre , et le tout de peu de valeur; et , comme ou est naturellement malin dans les villages et qu'on né sait bien souvent que faire, on s*amusait à examiner ses braveries, et l'on tnmva enfin qu'il n'avait que trois habits de difi'érenti^s étofTes, tant bons que mauvais, avec les bas de chausses et les jarretir n^s; mais il savait si bien les déguiser et ajuster de tant de façons, qu'on eût juré
3u'il on avait plus do dix paires et autant o panaches. Ne vous étonnez pas , messieurs, de ce que je vous dis ces bagatelles; vous verrez dans la suite que je ne vous en
Ïirle pas sans raison. Notre soldat s'asseyait ordinaire sur un perron, au dessous d'un crand orme qui est sur la place ; et là , il faisait le récitde ses aventures et nous vantait ses prouesses. Il n'y avait point d'endroitau monde qu'il n eût vu, ni debaUîllo où il ne se fût trouvé; il avait tué plus do Maures qull n*y en a dans Maroc et dans
Tunis; Gante, Luna, Diegii d% tiaifda de Paredes et mille autres qu'il nommait, ne s'étaient psis si souvent trouvés sur le pré que lui, et il s'était toujours tiré avec avantage de tous ces combats, sans qu'il lui en coûtât une seule goutte de sang. AiM^ès nous avoir ainsi raconte ses fameux exploits, il nous montrait descicatrices qu'on ne pouvait voir, et nous Élisait accroire que c'étaient des arquebusades qu'il avait reçues en diverses baUulles. Enfin, pour achever son portrait, il étak si arrogant, qu'il disait toi à ses pareils et à ceux même qui le connaissaient bien, et se familiarisait avec des gens qui était beaucoup au-dessus de lui. Il disait encore que son bras était son père, ses actions sa race; et, qu'étant soldat, il ne le cédait à qui que ce fût au monde. Avec toutes ces vanités, ce fanfaron, qui savait un peu chanter, se mêlait aussi de racler une guitare qu'il disait avoir eue d'une duchesse, et il attirait ainsi l'admiration des idiots et amusait tous les habitants du village. Mais ce n'était pas là toutes les perfections de ce drùle : il était encore poète, et de la moindre sottise qui arrivait dans le pays il faisait une romance de trois pages d'écriture.
Ce soldat donc cpic je viens de dire, ce Vincent de la Rose , ce brave fut ^~u de Léan- ' dra par une fenêtre de la maison, qui re^ garde sur la place; il en fut admiré, l'oripeau de ses habits lui donna dans la vue ; elle fut charmée de ses romances, dont 11 donnait libéralement des copies ; et le récit de ses prouesses, dont il n'était pas chiche, l'ayant ravie, et le diable faisant le reste, elle en devint éperdument amoureuse avant que lui-même eût osé lui parler d'amour. Et comme on dit qu'en matière d*amour l'affaire est bien avancée quand le galant est regardé de bon œil, la Rose et Léandra s'aimèrent bientôt, et ils étaient déjà d'intelligence avant qu'aucun de nous autres s'en aperçût : aussi, n'eurent-ils pas de peine à faire ce qu'ils avaient résolu. Léandra s'enfuit, un beau jour, de la maison de son père, qui l'aimait si chèrement, pour suivre un homme qu'elle ne connaissait presque pas; et la Rose fut bien plus heureux dans cette rencontre nu il ne se vantait de l'avoir été en toutes les autres, l'nc . chose si surprenante étonna tout le inonde; le père s'en aflligeait au dernier point , et Anselme et moi nous en pensâmes mourir de désespoir.
Cependant les parents, irrités, eurent nv cours à la justice, et Ton mit inrontinenl des archers eu campagne, qui se saisirent
DON QLICUOTTE.
des passades et de loales les avenues des bois, et eh(s*ctièrent si bien, comme gens payés à Tavance, qa*au bout de trois jours ils trouTèreut dans une caverne Léandra en cbemise, et n'ayant plus ni l'or ni les merreries qu'elle avait emportés avec elle. La pauvre créature fui ramenée à son père. On lui demanda le sujet de son malbeur, et elle confessa que Vincent la Rose l'avait trompée, et que, sons promesse d*étre son mari, il lui avait persuadé de s'en aller avec loi à Inaptes, où il avait, disait-il, de grandes connaissances ; et qu'ainsi ce méchant, abusant de sa tacilité et de la confiance qu'elle avait en lui, après lui avoir fait prendre ce qu'elle avait pu d'argent et de bagues, l'avait menée dans cette montagne la même nuit qu'elle s'était enfuie, et l'avait enfermée dans la caverne en l'état qu'ils l'avait trouvée, sans lui demander pourtant autre chose, ni lui faire aucune violence.
Ce fut une chose difficile à croire aue rindifférence du jeune soldat ; mais Léanora en jura et l'assura de tant de manières, que le pauvre père afDigé se consola sur la parofe de sa fille, et rendit mille grâces à Dieu de l'avoir ainsi préservée par une espèce de miracle. Le même jour que Léanora fut retrouvée, son père la fit disparaître et alla l'enfermar dans un couvent de filles, à une ville ici proche, en attendant que le temps ait effacé la tache qu'elle s'est faite par son imprudence. Le peu d'âge de cette fille a servi d'excuse à sa légèreté, an moins auprès de ceux qui ne prennent pas d'intérêt à elle; mais ceux qui la oon-. naissent bien n'attribuent point sa faute à son ignorance, et ils en accusent plutôt l'inclination naturelle des femmes, qui sont la plupart volages et inconsidérées.
Mpuis que Léandra a disparu, Anselme a toujours été dans une grande mélancolie et ne trouve rien qui lui puisse plaire. Pour moi, qui l'aimais si fort, et qui l'aime peut* être encore, ie ne connais plus de plaisir dans le monde, et la vie m'est devenue insupportable. Je ne vous dis point les malédictions que nous avons données au soldat, combien de fois nous avons détesté le peu de considération du père de Léandra aavoir si mal gardé sa nlle , et combien nous lui faisons de reproches à elle-même, et, en un mot, tous ces regrets inutiles que font les amants désespérés. Enfin, depuis le départde Léandra, Ânselmeetmoi, aussi affligés l'un que l'autre, et tous deux inconsolables, nous nous sommes retirés dans cette vallée, où nous menons pattre chacun un grand troupeau, passant la vie entre
ces arbres, soupirant chacun de notre c6tê, ou chantant tous deux ensemble des yen» à la louange de Léandra, ou pleins de reproches contre elle, et nous abandonnant presque toujours à la douleur, qui ne nous abandonne jamais. A notre imitation, quantité d'autres de ses amants sont venus habiter ces montagnes, où ils mènent une viV aussi peu raisonnable que la nôtre; et k^ nombre en est si grand; et des bergers cl des troupeaux, qu'il semble que ce soit ici l'Arcadie pastorale, dont vous avez bien ouï parler. Depuis ce temps-là, il n'y a point d'endroit ici autour où l'on n'entende incessamment le nom de Léandra. Un berger l'appelle capricieuse et légère : un autre la traite de facile et d'imprudente : d'autres l'accusent et la justifient tout ensemble. Il y ena qui ne parient que de sa beauté et regrettent son absence, et d'autres qui lui reprochent tous les maux qu'ils soutient. Presque tous la. méprisent, et tous l'adorent; et la folie de tous est si grande, qu'il Îr en a cpii se plaignent de ses mépris sans 'avoir jamais vue, et d'autres qui meurent de jalousie avec aussi peu de raison : car , après tout, comme je vous ai déjà dit, je ne la crois coupable que de l'iinpruaence qu'elle a elle-même confessée. Cependanl on ne voit sur ces rochers, au bord des ruisseaux et au pied des arbres, que des amants désolés qui font miUe plaintes , et
1 prennent le ciel et la terre à témoins de eur malheur; les échos ne cessent de dire le nom de Léandra, le creux des montagnes en retentit perpétuellement, l'écorce des arbres en est tout écrite, et on dirait que les ruisseaux murmurent la même chose.
On n'entend plus que le nom de Léandra le jour et la nuit, et le nom de celte Léandra, qui ne pense peut-être pas à nous, nous étourdit et nous enchante, et nous sommes tous continuellement dans l'espérance et dans la crainte, sans que nous sadiions ce que nous avons à craindre ou à espérer. Parmi tant 4e fous, le plus extravagant, etle plus sensé tout ensemble, c'est Anselme, mon rival, qui, a^aût tant de sujets de se plaindre, ne se plaint pourtant que delà seule absence de Léandra, et, au son d'un violon dont il joue admirablement, se
f»laint en cadence, et chante des vers de sa àçon, qui font bien voir qu'il a beaucoup d'esprit. Pour moi, qui ne me trouve assurémentpasplus sage que lesautres, je passe mon temps à crier contre l'inconstance des femmes, contre la fausseté de leurs promesses, et contre l'indiscrétion qu'ellesTont Toir ém la plupart de leui:^ actions, dans
leurs choix et dans leurs mépris. Voilà, messieurs» tout le mystère des paroles que vous m'ayez ouï dire à cette chèvre ouand j'approchai de vous : car, étant femelle» je ne i estime pas beaucoup, quoiqu'elle soit la meilleure de mon troupeau, et franchement c'est une marque de mon inquiétude, que je ne sache à qui me plaindre de ce quejesouffire. Je ne doute point que je ne
Dm QUICHOTTE.
vous aie mal divertb arrec mon htetoire, et j'en suis plus fâché que vous ; mais, si vous voulez me faire l'honneur de venir à ma loge ici près, je tâcherai de répara Fennui que je vous ai donné, par un petit rafraldiissement de fromageetdelait, avec quelques fruits de la saison, qui ne seront peutêtre pas désagréables.