CHAPiTRE XXXVn
Da démêlé de don OoichoUe avec le cherrier, et de la rare aventure dei pénitenti , que le chevalier aèheva à la fueur de aon corpi.
L'histoire fut trouvée bonne, et le chanoine, à qui elle avait beaucoup plu, exagéra l'éloquence du chevrier, lui disant à lui-même que, bien loin d'avoir qpelque chose de grossier et de rustique, il avait parlé en homme délicat et de fort bon sens, et que monsieur le curé avait eu raison de dire qu'il se trouve quelquefois dans les montagnes des gens mii ont de l'esprit et qui savent le monde. Us lui firent tous des honnêtetés et des offres; mais don Quichotte en fut pluslibéral que tous les autres, et il en fut aussi récompensé d'une autre manière. En vérité, dit-il, mon compère , si j'étais en état d'entreprendre quelque aventure, Je n'attendrais pas un moment à partir pour vous en procurer une bonne : j'irais tout à l'heure arracher Léandra de son couvent, où, sans doute, elle est malgré elle ; et, en dépit de l'abbesse, et de tout ce qu'Q y a de moines au monde, je vous la mettrais entre les mains pour en disposer à votre fantaisie, en observant pourtant les lois de la chevalerie errante, oui ne permettent pas qu'on fasse le moindre déplaisir aux oames. Mais j'espère en Dieu que le pouvoir d'un malin enchanteur ne sera pas si fort que celui d'un enchanteur mieux intentionné n'en vienne à bout; et pour lors je vous réponds de ma faveur et de mon aide, suivant les loi» de ma profession, qui m'obligent de secourir ceux que l'on opprime.
Le chevner, qui n'avait pas encore con-
sidéré don Quichotte, le regarda depuis la tête jusqu'aux pieds, et, ne voyant pas que sa mme répondit à ses offires, il s'adressa au barbier, qui était proche de lui, et lut dit : Monsieur, quel est donc cet homme qui parle d'un air si étrawe? je n'en ai point encore vu de pareiL né I qui peut-ce être, répondit le barbier, sinon le uuneux don Quichotte de la Manche, le défeseur de torts, le réparateur d'injures, le protecteur de rhonneur des dames, la terreur des
t^éfluats, le vainqueur invincible dans toutes es batailles? Ceci ressemble, dit le chevrier, à ce qu'on lit dans les livres des chevaliers errants, qui étaient tout ce que vous dites ; mais, pour moi, je crois bien franchement cpie vous vous moquez, ou que ce bon gentilhomme a des chamteres vides dans la tête. Veillaque, insolent, s'écria don Quichc)tte, c'est vous qui manquez de cervelle ; et moi j'en ai mille fois plus que la double coureuse €Joi vous a mis au monde, et que toute votre chienne de race. En disant cela, il prit un pain sur la table et le jeta de si grande furie à la tête du chevrier, qu'U lui cassa presque le nez et les dents. Celui-ci , qui n'entendait point raiUerie, ne prit pas plaisir à se voir traiter de la sorte, et, sans se soucier de la nappe ni des viandes, ni de ceux qui dînaient, fl sauta iHUsquement sur don Quichotte, et, lui portant les mains à la gorge, il aflait Tétrangler sans miséricorde, si Sancho, le prenant par les épaules^ ne FeAt renversa sur la talue pâe
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mêle avec toat ce qu'il y avait de viandes, de platSy de bouteilles et de verres. Doit Quichottei qui se vit libre, se rejeta aussi- IM sur le chevrier ; et cdui-d, se trouvant deux hommes sur les bras, le visage sanglant et le corps tout brisé des coups de Sancho, cherchait à tfttons un des couteaux de la table pour faire une sanglante vengeance ; mais le chanoine et le cîffé s' étaient saisis par précaution de toutes les armes offensives. Le barbier, qui était charitaMe, eut pitié de cepauvrehomme,etfiten sorte qu*il mit don Quichotte sous lui, et l'accabla d'un déluge de ^^urmades, se vengeant si bien du sang qu'il avait perdu par cdui qu'il tira du nez de notre héros, (pi'on eût dit qu'ils avaient chacun un masque, tant ils étaient défi|[urés I Le curé et le chanoine crevaient de rire; les archers sautaient de joie , et tous les animaient l'un contre l'autre en les agaçant comme des chiens qu'on veut acharner. D n'y avait que Sancho oui se désespérait de se voir retenu par un aes valets du chanoine, ce qui l'empêchait de secourir son maître ; mais il lui criait qu'il s entretint dans la bataiHe, et qu'O ne laissât point vaincre sa seignemie par la vilenie de ce pataud, l'assurant ^e, sitôt qu'il serait en liberté, il Tirait tirer d'affaire.
Pendant qu'ils étaient ainsi tous occupés, les uns à rire et les combattants à se déchirer , on oirït tout d'un coup le son d'une trompette , mais si triste et si lugubre , qu'il attira l'attention de tout le monde. (}elui qui en fut le plus ému fat don Quichotte, qui quoique tout chargé encore du corps du chevrier, et plus que médiocrement moulu des coups qu'il en avait reçus , fit céder l'esprit de vengeance à celui de la curiosité. Frère diable, dit-il à son ennemi, car qui pourrais-tu être autre chose , ayant assez de valeur et de force pour triompher des miennes, fidsons trêve» je te prie, pour une heure seulement , parce qu il me semble que le son lamentable de cette trompette m'appelle à quél({ue nouvelle aventure. Le cnevrier, qui n'était guère moins las de gourmer qpe d'être f^ourmé , le laissa aussitôt , et don Quichotte, se mettant sur pkd , après s'être secoué une bonne fois , s'essuya le visage , et tourna la tête du cêtê du bruit; en même temps il vit descendre, par la pente du coteau, plusieurs hommes vêtus de blanc, qui avaient l'air de pénitents ou de fantômes.
Comme il n'avait point plu cette année-là, on faisait, dans tous les endroits de cette contrée, des prières, des processions et
des pénitences , pour implorer la bonté du ciel et le secours favorable de quelques nhiies ; et pour cela , les habitants d'un village là auprès venaient en procession à un dévot ermitage qui est sur le penchant de la montagne.
Don Quichotte ne vit pas plutôt l'étrange habillement des pénitents, que, sans se ressouvenir qh'il en avait vu cent fois en sa vie , il s'imagina cpie c'était quelque aventure, et que c'était à lui de l'entreprendre, comme le seul chevalier errant de la troupe. Une image couverte de deuil que portaient les pénitents le confirma dans cette rêverie : il crut que c'était quelque princesse que de félons et discourtois hrigands emmenaient par force ; et, dans cette pensée , il court promptement à Rossinante , qui paissait , le bride , et saute en selle ; et son écuyer lui ayant donné ses armes , il embrasse son écu, et dit à haute voix à tous ceux qui étaient présents : C'est maintenant, illustre et valeureuse compagnie, que vous allez voir combien il importe au monde qu'il y ait des gens qui fassent profession de la chevalerie errante ; c'est à cette hewe, dis-je , oue vous verrez par mes actions, et par la liberté que je vais donner à cette dame captive, lestime qu'on doit avoir pour les chevaliers errants. En disant cela, il donne des talons à Rossinante, car d'éperons il n'en avait point, et au grand trot s'en alla donner dans les pénitents, malffré les efforts que purent faire le curé et le chanoine pour le retenir, et sans se soucier des hurlements de Sancho, qui criait de toute sa force : Où diable courez-vous, seigneur don Quichotte? Avezvous le diable au corps pour aller ainsi contre la foi catholique ? et ne voyez-vous point que c'est une procession de pénitents, et que la dame on'fls portent sur ce brancard est l'image de la vierge ? Il faut, mort de ma vie I que vous soyez enragé. Monsieur, monsieur, monsieur le chevalier mon maître, regardez bien ce que vous faîtes ; on peut dire cette fois-ci que vous n'y prenez pas garde. Sancho se tourmenta en vain, et toutes ses remontrances se perdirent en l'air. Son maître s'était mis si fort en tête de délivrer la dame en deuil , qu'il n'entendait pas une parole ; et quand il les eût ouïes, il n'aurait pas retourné, non pas même pour le pape.
n arriva donc à vingt pas de la procession ; et arrêtant Rossinante , qui en avait déjà besoin , il cria d'une voix fîirieasc et enrouée : Demeurez là, canailles, qui vous masquez sans doute parce que vous êtes
DON QiiiciroriT..
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clos scélérats, el écoulei ce que je vais vous (lire. Les premiers qui s*arrétèrent forent ceu]i qui portaient rimage ; et un prêtre » (le quatre qui chantaient les litanies» voyant l*ctranffe mine de don Quichotte ^ la maigreur de Rossinante» et tout ce qu^ilyayait de ridicule dans le cavalier : Mon frère, lui répondit-il , si vous avez quelque chose à nous dire , faites vite » parce que ces pauvres gens se déchirent, et nous n^avons pas le loisir d'entendre un long discours. Je n*ai qu'une parole à dire, repartit don Quichotte : c'est que tout à l'heure vous metr liez en liberté cette belle dame , dont l'air triste et les larmes font assez connaître que vous lui avez fait quelque outrage , et que vous l'emmenez malgré elle. Pour moi» qui suis venu au monde pour emj^écberde semblables violences , je ne puis consentir à vous laisser aller que vous ne lui ayez rendu la liberté qu'elle souhaite»
n n'en fallut pas davantage pour faire connaître à tous ces gens que don Quichotte n'était guère sage » et ils ne purent s'empêcher de rire du discours qu'il venait de faire ; mais ce fut mettre le feu aux étoupes : notre héros , se voyant méprisé , met l'épée à la main et court tout furieux vers le brancard. Un de ceux qui le portaient laisse en même temps la charge à ses compagnons, et» se jetant au devant de don Quichotte , il lui oppose une fourche dont il soutenait le brancard quand il se rej)osait » et qui fut cassée en deux du premier coup qu'il donna ; mais de la moitié qui lui restait il frappa si rudement le chevalier sur l'épaule droite » que » Fécn ne se trouvant pas assez à propos pour le couvrir» ou assez bon pour parer à la violence du coup » don Quichotte tomba par terre , les bras étendus » et sans mouvement. Sancho» qui avait toujours suivi son maître» arriva là dessus tout essoufflé ; et, le voyant en si mauvais état» il cria au paysan qu'il s'arrêtât » parce que c'était un pauvre chevalier enchanté qui» en toute sa vie» n'avait fait de mal à personne. Ce ne furent pas les cris de Sancho qui arrêtèrent le paysan ; mais comme il vit que don Quichotte ne remuait point» il crut l'avoir tué ; et retroussant son surplis pour être plus libre» il s'enfuit comme s'il eût eu le prévôt à ses brousses. Ceux de la compagnie de don Quichotte étant arrivés en même temps, les ^ens de la procession, qui les virent venir tout échauffés , et parmi eux des archers armés d'arquebuses» crurent qu'ils avaient besoin de se tenir sur leurs gardes : ils se rangèrent vite en rond autour de l'image ,
et, relevant leurs voiles, les pénitents aver leurs disciplines, et les prêtres avec les chandeliers » attendirent l'assaut » dans la résolution de se bien défendre ; mais la fortune en disposa mieux qu'ils n'osaient espérer » et se rendit favorable aux deux partis. Pendant que Sancho» qui s'était jeté sur le corps de son maître » le croyant mort» faisait la plus triste et la plus ridicule lamentation du monde » le curé fot reconnu par celui de la procession » ce qui calma les esprits de part et d'autre ; et le curé ayant appris à son confrère ce que c'était que don Quichotte » ils allèrent aussitôt, suivis des pénitents et de tout le reste» voir en quel état était le pauvre gentilhomme.
Comme ils arrivaient, ils trouvèrent Sancho tout en larmes qui faisait cette manière d'oraison funèbre : 0 fleur de dievalerie» disaitril» ou'un seul coup de bâton assomme ouana il en était le moins de besoin I ô Ijionneur de ta race» la gloire et le monument de toute la Manche et du monde entier» que tu laisses orphelin par ta mort, et exposé à la rage des méchants qui vont le mettre sens dessus dessous » parce qu'il n'y aura plus personne qui châtie leurs brigandages ! 6 libéral par dessus tous les Alexandre » qui » pour huit mois de service seulement » m'avais donné la meilleure lie de toute la terre I 6 humble avec les superbes» et arrogant avec les humbles; entrepreneur de périls» patient dans les affaires, amoureux sans sujet » imitateur des bons» fléau des méchants et ennemi de toute malice; chevalier errant» qui es tout ce cpi'on peut dire.
Les plaintes et les gémissements de Sancho firent revivre don Quichotte , et » après un triste et long soupir » qui fot le premier signe de vie qu'il donna : Celui qui est absent de vous » ait-il» incomparable Dulcinée, ne peut jamais être que misérable » et tl n'y a
Kint de malheur qu'il ne doive craindre, de-moi» cher Sandio» ajouta-t-il » à me remettre sur le chariot enchanté : je ne suis pas en état de résister à la vigueur de Rossinante » car j'ai l'épaule toute brisée. Je le veux de bon cœur» mon cher maître» répondit Sancho; allons retournons à notre village» avec ces messieurs, qui sont tant de vos amis : nous penserons là à faire une sortie qui nous donne plus de gloire et de profit. Tu dis fort bien , Sancho , repartit don Quichotte : il est de la prudence de laisser Csser les mauvaises influences des astres, s chanoine , le curé et le barbier ne manquèrent pas de lui dire qu'il avait raison;
IK)N QUICHOTTE
cl , après s*étre bien donné du plaisir des simplicités de Sancho, ils remirent don Quichotte sur le chariot » comme il était auparayant La procession se remit en ordre , et prit le chemin de Fermitage ; le cheyrier se retira , après avoir pris congé de la compagnie , ce que firent aussi les archers, se voyant désormais inutUes, et le curé les ayant payés ; le chanoine psurtit ea même temps , et pria instamment le curé, en rembrassanty de lui donner des nouvelles de tout ce qui arriverait à don Quichotte y et poursuivit son voyage. Enfin ils se séparèrent tous, laissant seuls le curé, le barbier , don Quichotte et Sancho , avec le fameux Rossinante, qui, parmi tant de désordres , n'avait pas moins témoigné de patience que son maître. On accommoda le grand , le célèbre et Finvincible don Quichotte sur une botte de foin, dans la cage, et le charretier, ayant altdé ses bœufs , prit le chemin que lui ordonna le curé , SI bien qu'aux pas lents de ces tardifs animaux ils arrivèrent au bout de six jours au village du pauvre gentilhomme , où , entrant en plein midi , et heureusement un jour de dimanche, oue tout le monde était assemblé sur la place , ils ne manquèrent pas de spectateurs, qui reconnurent aussitôt leur compatriote.
Pendant qu'une foule de gens entourent le chariot, et qu'à l'envi les uns des au-* très, ils s'empressent à demander à don Quichotte de ses nouvelles , et à ceux qui l'accompagnent pourcpioi on le mène dans cet équipage ; un petit garçon va avertir la nièce et la gouvernante de son arrivée , et leur dit que monsieur est venu dans une charrette à bœufs , couché sur du foin , si maigre et si décharné , qu'un squelette ne l'est pas davantage. Ce fut une chose pitoyable que d'entendre les cris de ces bonnes dames , de voUr les soi^fDets dont elles se plombèrent le visage , d'entendre les malédictions qu'elles donnèrent à ces diaboliques livres de chevalerie , et de les' voir même recommencer quand elles virent entrer don Quichotte , et qu'il était encore en plus mauvais état qu'on ne le leur avait dit.
Au bruit de la venue du gentilhomme, la femme de Sancho Pança , qui avait bien su que son mari l'avait suivi en qualité d'écuyer, vint des premières pour faire son compliment, et, rencontrant d'abord Sancho : Eh bien, dit-elle, mon mari, notre âne se port&t-il bien ? Il se porte mieux que son maître, répondit Sancho. Dieu soit loué , dit-elle, de la grftce qu'il m'a faite I
Mais conte^noi donc à cette heure , mon ami , tout ce que tu as gagné dans ton écuyerie : où sont les cottes que tu m'apportes , et les souliers pour nos enfants ? Je n'apporte rien de tout cela , femme répondit Sancho , mais j'apporte d*autres choses qui sont bien de plus grande im-
Sortance... Ah 1 tu me fais grand plaisir, it la femme; oh, montre -les -moi ces choses de plus grande importance , mon ami I j'ai grande envie de les voir pour me réjouir un peu le cœur, que j'ai toujours eu tristeet tout abattu, je ne saiscomment , depuis que je n'ai point vu ta face. Je te les montrerai à la maison, femme, répondit Sancho ; aie patience pour le présent et espère que, s'il platt à Dieu, nous irons encore un autre voyage chercher les aventures , et que tu me verras bientôt comte ou gouverneur d'une lie, je dis d'une tle ferme et des meiUeures qui soient sur la terre , et non pas de ces lies à la douzaine. Dieu le veuille I mon mari, dit la femme : nous en avons bien besoin. Mais qu'est-ce que cela , des lies ? il me semble que je ne 1 entends point. Le miel n'est point pour la gueule de l'âne, répondit Sancho; tu le sauras quand il sera temps, ma femme, et tu t'émerveiUeras de te voir dire votre seigneurie par tous tes vassaux. Quest-ce que tu dis là , Sancho , de seigneurie et de vassaux ? répartit Jnana Pança, Cest ainsi que s'appelait la femme de Sancho , non pas quils fussent parents, mais c'est la coutume de la Manche que les femmes prennent le nom de leurs maris. Ne te presse pas tant de savoir tout cela , Juana , répondit Sancho : il y a plus d'une heure au jour. Qu'il te suffise que je dis vrai , et bouche close. Apprends seulement en passant qu'il n'y a pas on plus grand plaisir au monde (jue d'être écuyer d'un chevalier errant qui va chercher les aventures. Véritablement, toutes celles qu'on trouve ne viennent pas toujours comme on voudrait bien, et de cent il y en aura quatre-vingt-dix-neuf de travers. Je le sais par expénence , femme : j'en ai Dieu merci , tâté et tu peux bien m'en croire. Il y en a où îtei été berné , et d'antres où l'on m*a roué d^oups; et pourtant, nonobstant tout cela , c^t une chose bien agréable d'aller chercher fortune eu grimpant sur les montagnes , traversant des forêts, toujours à travers des buissons et des rochers. Je voudrais que tu eusses vu cela en visitant des ch&teaux et logeant dans les hôtelleries sans jamais payer son écot : au diable le sou'qu on y donne, quelque chère qu'on y fasse.
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Voilà b manièredoQt Sandioet n fenniie nfentretenaient pendant que la nièce et la goayernante déshabillèrent don Qaichotte et le eoachèrent dans son ancien Kt, etqae loi les regardait l'une et Fautre avec des yeox troubles, sans les reconnaître ni se connaître Ininn^ne. Le curé recommanda fort à la nièce d'avoir grand soin de son onde, et de prendre garde sortoat qu'il ne fit encore une escapade , lui racontant la peine qu'on avait eue à le ramener à la maison. En cet endroit les deux pitoyables dames recommencèrent à crier de plus belles ; elles fulminèrent de nouveau mille malédictions contre les livres de chevalerie, et allèrent jusqu'à un tel point d'emporté^ ment, au'elles conjurèrent le ciel de confondre dans le centre des abîmes les auteurs de tant d'impostures et d'extravagances. Enfin elles ne songèrent depuis qu'à veiller soigneusement le bon gentilhomme, continuellement alarmées de la crainte de le reperdre sitôt qu'il serait en meilleure santé; ce qui ne manqua pas d'arriver comme elles l'appréhendaient.
Mais , quelçiue soin qu'ait pris l'auteur de cette histoire à chercher les actes de la troisième sortie de don Quichotte , il n'en a jamais pu avoir une connaissance exacte, au moins par des écrits authentiques. La renommée seule a conservé, dans la mémoire des peuples de la Manche , que don Quichotte, étant sorti pour la troisième
fois , alla à Saragosse « et (ra*II s*y trouva dansunCuneux tournoi où il fit des actkHis dignes de sa valeur et de l'exidleiioe de son jugemoiL L'auteor n'a pu rien trouver non plus ni de ses antres aventures ni delà fin de sa vie, et n'en aurait jamais rien su s'il n'eût rencontré, par bonnear, anvicox médecin qui avait dez lui une caisse de plomb qu'il disait avoir été trouvée dans tes fondements d'un ancien ermitage qa'on rebâtissait , dans laquelle on troova certain parchemin où il y avait des yen espagnols en lettres gothiques , <|ui contenaient |rfnsieurs laits de don Quichotte , et parlaient avantageusement de la beauté de Dulcinée du Toboso , de la vigueur de Rossinante et de la fidélité de Sancho Pança, avec d'autres choses fort particulières. Le fidèle et soigneux auteur de c^te incroyable histoire rapporte ici tout ce qu'on en put lire, et ne souhaite autre chose du lecteur, pour toute récompense de la neine qu'il a prise à feuîUetw tous les regisfres de la Hanche, si ce n'est qu'il ajoute foi à son ouvrage autant que le font les honnêtes gens aux livres de chevalerie , qui ont aujourd'hui tant de crédit dans le monde. Il n'en demande pas davantage, et cela seul l'animera à prendre de nouveaux soins et à faire une recherche nouveUe pour trouver des choses peut-être aussi véritables et tout au moins aussi divertissantes.
PIN DE LA PREMliRB PARTIE.
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ma femme et mes enfants , et cela est cause que ma paovre femme a pris en patience toutes les courses que j^at faites à la suite de mouseigoeur don Quichotte j et, par ma foi ^ si , après un si long temps ^ je m'étais rendu sans nom et sans deniers ni maille^ je n'avais qu'à me bien tenir. Si l'on en Tcut savoir davantage^ me voici pour répondre au roi même en personne^ et qui que ce soit n'a que faire d'apprendre si j'ai trouvé ou non^ si j^ai dépensé ou si je ne l'ai pas fait. Allez , allez , monsieur le bachelier^ il ne faut pas me les reprocher ces cent écus : si les coups de bâton que j'ai attrapés dans tous ces voyages valaient seulement quatre deniers la pièce, il m'en serait bien dû davantage ; mais que chacun se prenne au bout du nez, sans se mêler d'examiner les autres.
A peine Sancho avait achevé ces der* niéres paroles, qu'ils entendirent hennir Rossinante; et don Quichotte, prenant cela pour un bon présage, résolut aussitôt de faire une nouvelle sortie de là à trois ou quatre jours. Il déclara son intention au bachelier, et le pria de lui dire quel chemin il lui conseillait de prendre. Si vous m'en voulez croire, répondit Samson, vous irez du côté de Saragosse, oà, dans peu de jours, à la fétc de saint George, on fera un fameux tournoi; et il j aura bien de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers d'Arragon, vous pourrez dire que vous l'aurez emporté sur tous les chevaliers du monde. Il le loua en même temps de son généreux dessein , et l'avertit qu'il ne devait pas s'exposer si souvent aux périls, parce que sa vie n'était pas à lui , mais aux alïligés et aux misérables qui avaient besoin de son secours. Et^ mort de sa vie I voilà ce qui me fait enrager, dit Sancho : par la mort du diable, si mon maître n'attaque aussi franchement cent hommes armés qu'il ferait une douzaine de poules! N'est-il pas vnai, monsieur le bachelier, qu'il est temps d^Mtaquer et temps de se retirer, et qu'il Jete faut point entreprendre plus de besogne qu'on n'en peut faire? et que sert-il de courir quand on n'est pas dans le chonin ? J'ai OUI dire, et je pense même que c'est par monseigneur don Quichotte, que ia valeur est entre la témérité et la poltron-
nerie ; et, si cela est , je ne voudrais point
Îa'il s'enfuit sans nécessité, mais je vourais aussi qu'il n'attaquât |K)int quand il n'y a pas moyen de vaincre. Mais surtout je suis bien aise de Tavertir que, s'il a envie de m'emmener avec lui , il faut que ce soit à condition qu'il se chargera de toutes les batailles, et que moi j'aurai seulement soin de sa personne, pour le tenir propre, et pour le boire et le manger. En ce cas-là, il ne me trouvera jamais en défaut, et je le servirai comme une fée; mais de prétendre que je mette l'épée à la main, quand ce ne serait que contre des paysans et des muletiers, ma foi, ie suis son serviteur : j'en ai pris plus qu'il ne m'en fallait, et je n'en veux plus tàter. Voyez-vous, monsieur le bachelier, je ne songe point à passer dans le monde pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait jamais servi chevalier errant , et si, après que j'aurai bien servi, monseigneur don Quichotte veut me donner pour récompense une des lies qu'il dit qu'il doit gagner, à la bonne heure, je lui en aurai obligation; et s'il ne me la donne pas, il faudra s'en consoler : nu je suis venu au monde, il n'y aura pas grand mal que je m'en retourne de même; et le pain que j'ai à manger, je ne le trouverai peut-être pas moins bon sans gouvernement que si j'étais gouverneur. Et quesais-je, moi, après tout, si dans ces gouvernements le diable ne me tend point quelque croc-enjambe, pour me faire casser le nez et les dents! Sancho je suis né, et Sancho je veux mourir. Ce n'est pas pourtant que , si le bon Dieu voulait que j'attrapasse sans courir une de ces lies, ou quelque chose de semblable, je ne la prisse de bon cœur : car je ne suis. Dieu merci, pas fou, et je ne refuse pas le bien quand il vient.
En vérité, Sancho, mon ami, dit Carrasco, vous parlez comme un litre; mais ayez patience, tout vient à point à qui peut attendre^ et leseigncur don Quichotte vous donnera non seulement une Ile, mais un royaume. Le plus vaut encore mieux que le moins, répondit Sancho; jxïbU, monsieur le bachelier, je puis bien vous assurer que mon maitre ne se repentira pas do me donner un royaume : je me suis bien tâté là-dessus, et> Dieu merei, je me trouve
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àe Tesprit et de la force de reste, comme je lai ai dit autrefois à lai-méme. Sancho, répliqua Garrasco^ les honneurs cbaugent les mœurs : prenez garde qu^ëtant gouverneur^ vous ne tous enorgueillissiez pas au point de ne connaître plus personne. Non ^ non, ne le craignez pas, dit Sancho:lcs vieux chrétiens ne se laissent pas aller comme ccla^ et vous verrez qu'on ne se plaindra pas de moi. Dieu le veuille! dit don Quichotte ; et j'espère que nous le verrons bientôt : car , si je ne me trompe^ le gouvernement ne sera pas long à venir. Mais, monsieur le bachelier, ajouta-t-il, si vous êtes poète, comme je n'en doute pas, je vous prie de faire des vers en mon nom , pour prendre congé de madame Dulcinée; surtout je voudrais que chaque vers commençât par une lettre de son nom , de telle sorte que les premières lettres de tous les vers ensemble composassent le nom de Dulcinée du Toboso. Je ne suis pas, repar-
tit le bachelier, des meilleurs poëtes d'Es< pagne , don t le nombre est très petit , mais
{'^essaierai de vous donner contentement. In tout cas, répliqua don Quichotte, faites en sorte, je vous prie, qu'il n'y ait point d'autre que madame Dulcinée qui puisse prendre les vers pour elle. Après ce discours, ils arrêtèrent leur départ pour de là à huit jours, don Quichotte priant le bachelier de garder le secret, surtout à l'égard de sa nièce , de la gouvernante, du curé et de maître Nicolas le barbier , parce qu'ils pourraient s'opposer au généreux dessein qu'il avait. Garrasco assura qu'il n'en dirait rien à personne, et se retira, après avoir prié don Quichotte de lui donner avis de tout ce qui lui arriverait, toutes les fois qu'il aurait la commodité d'écrire. Sancho alla en môme temps pourvoir à tontes les choses nécessaires pour le départ.