CHAPITRE V
De la conversation qu^eut Sancho Panca avec Thérèse Panca sa femme, et ce qui se passa entre don Quichotte, la nièce et la gouvernante.
Sancho arriva chez lui si gai et si content, que sa fenHne reconnut sa joie d'aussi loin qu'elle l'aperçut, et lui demanda avec empressement : Eh qu'y a-t-il, mon ami , que tu me parais si joyeux ? Je le serais bien davantage, ma femme, si je n'étais pas si content , répondit Sancho. Je De t'entends point, mon mari : qu'estce que tu veux dire , que tu serais plus joyeux si tu n'étais pas si content? Encore que je sois bien sotte, je ne crois pas qu'on puisse se fâcher d'être content. Il faut que tu saches, ma pauvre amie, répondit Sancho , que je suis joyeux parce que je retourne avec mon maître don Quichotte qui s'en va cocore^en voyage chercher lea
aventures^ et moi je m'en vais avec lai parce que la nécessité m'y contraint, et que je ne sais si je ne trouverai point encore une autre centaine d'écus , comme ceux que nous avons dépensés ; mais il me fâche de te quitter, Thérèse, aussi bien que mes enfants; et si Dieu m'avait donné le moyen de vivre à mon aise dans ma petite famille^ sans courir ainsi les champs, j'aurais bien une plus grande joie que je n'ai, car je n'aurais pas le déplaisir de te quitter : n'ài-je donc pas raison, femme, de dire que je serais bien plus aise si je n*étaispassi content? En bonne foi; dit Thérèse , depuis que vous êtes dans vos chevaleries^ vous parlez si drôleoimt^ qu'il
DON QUIGUOTTK.
^y a pas moyen de voos eateiidrc. Dieu l'entend^ ma femme, répliqua Sancho , tcela suffit. Mais, ma mie, je t'ayertis u'il faut avoir grand soin du grisou peuant ces trois jours, aGn qu^il soit en bon tat; double-lui son ordinaire; regarde il n'y a rien à faire au b&t et à tout lo arnais; car enfin ce pi'est pas à ta noce 16 nous allons : c'est courir le monde , ^oir affaire à des géants, à des endriaques , des lutins; entendre des rugissements, •îs mugissements, des beuglements; et )Ut cela ne serait encore que des roses, . nous ne trouvions point des Yangois et es Maures enchantés. Entends-tu, femme?
e me doute bien, répliqua Thérèse, que » écuyers errants ne mangent pas pour ien le pain de leurs maîtres, et je prierai lieu qu'il vous garantisse des mauvaises ventures. Yoistu, ma femme, repartit ancho, si je ne croyais pas me voir bien H gouverneur de quelque Uo', il m'est lée que j'en tomberais mort tout à l'heu- 3, je dis tout à l'heure. Non , pas cela , ion cher mari, dit Thérèse : vive la poule, Qcore qu'elle ait la pépie l Vivez seulelent, et que tous les gouvernements du londe deviennent ce qu'ils pourront, '^ous êtes sorti du ventre de votre mère ans gouvernement, que je sache; sans ouvernement vous avez vécu jusqu'à ette heure : il faudra trouver moyen de 'en passer, si Dieu ne veut pas que vous n ayez. Combien y a-t-il des gens au oonde qui vivent sans gouvernement ' t pour tout cela ils ne laissent pas de vire et d'être contents. La meilleure sauce e toutes, c'est la faim , et pourvu qu'elle ie manque point aux gens, ils mangent oujoursavec appétit. Mais, à propos, non mari , si ta te vois avec un gouverlement, n'oublie pas ta femme et tes enants. Sancho notre fils a déjà ses c^uinzo ins passés « et il est bien temps qu'il aille 1 l'école , au moins si son oncle le prêtre eut le faire d'église. St puis il faut ma* ier Sancha votre fille ; je ne pensa pas [u'un mari lui fasse peur : si je ne mo ïompe, die n'a pas moins d'envie d'être nariée que vous d'être gouverneur; et, iprès tout f il vaudrait bien mieux qu'elle ût mal mariée que si elle faisait quelque 9Ue< JS^mte^ m%{eame, repartit Sancho,
je te jure ma foi que, si je viens à être gouverneur, je marierai si bien notre fille, qu'elle sera appelée madame par tout le monde. Oh! non pas, s'il vous plait, mon mari, répondit jThërèse ; mariez-la avec son égal : cela est bien plus sûr , et elle s^accommodera mieux avec des sabots et de la serge qu'avec des beaux souliers et des cottes de soie. Il ferait beau voir qu'au lieudcMarion on l'appelât madame! la pauvre sotte ne saurait comment se tenir, et ferait bien voir que ce n'est qu'une grosse paysanne. Que tu es sotte ! répliqua Sancho. Va, va, il ne faut qu'un an ou deux pour l'y accoutumer, et après cela tu verras si'oUe ne fait pas comme les autres. En tout cas, qu'elle soit madame, et qu'il en arrive tout ce qu'il pourra. Mon Dieu 1 mon mari , ne songeons point à hausser notre état plus qu'il n'est : ne savez-viws pas bien ce que dit le proverbe , qu'il faut que chacun se mesure à son aune? Vraiment, ce serait une jolie chose que nous allassions marier notre fille avec quelque baron, qui, quand il lui en prendrait fantaisie, lui chanterait pouille, l'appelant paysanne, fille de pitauâ et de meneur de cochons. Non, non, mon ami, je n'ai point nourri votre fille pour cela ; apportez «moi seulement de Targcjit, et laissez-moi faire. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Juan Tocho, qui est bon garçon, et que nous connaissons. Je sais bien qu'il regarde la petite de bon œil; c'est son vrai fait ; elle sera fort bien avec lui, qui est son égal , et nous les aurons toujours l'un et Tautre devant nous ; au lieu que nous ne verrons ni notre gendre ni elle si vous alliez la marier à la cour et dans vos grands palais , où personne ne l'entendra , où elle n'entendra rien ellemême. Viens çà, bête et femme opiniâtre, répliqua Sancho, pourquoi veux-tu, sans rime ni raison, m'empêcher de marier ma fille avec quelqu'un qui me donne de grands seigneurs pour héritiers? Mais, écoute, Thérèse, sans nous fâcher; j'ai ouï dire à mon grand-père que qui ne sait pas se servir de la fortune quand elle vient ne doit pas se plaindre quand elle s'en va; et ferions -nous bien, en vérité, à cette heure qu'elle frappe à la porte , de I4 lui fermer au nez? Laissons-nous con-
daire aa vent ^ puisque uous l'avons en poupe> et prenons l'occasion au poil avant qu'elle tourne le dos.
C'est cette manière de parler de Sancho^ et quelques discours qu'il fait plus bas dans ce chapitre^ qui font que le traducteur le tient pour apocryphe. Mais dismoi^ ma femme^ continua Sancho^ où estce que le bât te blesse? Quand j'aurai attrapé un bon gouvernement^ qui nous tire de la boue et que je marierai ma fille à qui il me plaira , ne seras-tu pas bien aise de voir qu'on t'appelle toi-même madame Thérèse Pança^ et d'être assise à l'église sur des carreaux de velours , en dépit de toutes les demoiselles du village? Veux-tu être toujours dans un même état^ sans croître ni diminuer, comme des figures de tapisserie? Eh ! fi ! fi ! c^est se moquer ; mais n'en parlons pas davantage : Marion sera comtesse^ quand tu en devrais crever^ quelque chose que tu en dises.
Mon mari y prenez bien garde à ce que vous dîtes , repartit Thérèse ; j'ai bien peur que ces comtés ne soient la perdition de votre fille. Vous en ferez tout ce que vous voudrez ; duchesse ou princesse , mais je n'y donnerai jamais mon consentement. Voyez-vous, mon ami , j'ai toujours aimé l'égalité et je ne saurais souffrir toutes ces suffisances. On m'a donné le nom de Thérèse au baptême sans y ajouter ni madame ni mademoiselle; mon père s'appelle Cascajo et moi je m'appelle Thérèse Pança , parce que je suis votre femme^ car je devrais m'appeler Thérèse Cascajo } mais là où sont les rois , là sont les lois^ tant y a qac je suis bien contente de mon nom^ et je neveux point qu'on le grossisse davantage^ de peur qu^il ne pèse trop; ni non plus donner à parler aux gens en m'habillant à la baronne ou à la gouverneuse! Vraiment, vraiment , ils ne manqueraient pas de dire aussitôt :
Voyez, voyez comme elle fait la glorieuse, la gardeuse de pourceaux ! Hier elle filait des étoupes et elle allait à la messe avec une serviette sur la tête ; aujourd'hui la voilà qui marche avec le vertugadin, et toute couverte de soie , et elle fait sa damais, comme si nous ne la connaissions pas. Si Dieu me garde mes cinq ou aix
sens de nature , je m'empêcherai bien de leur donner à jaser; par ma foi, je m'en empêcherai bien. Pour vous, mon ami»
faites-vous gouverneur, ou baron, ou président 9 si vous voulez , et habillez-vous à la grand<îur si la fantaisie vous en prend; mais notre fille et moi n'en ferons pas un pas de plus , ou je n'aurai pas de voix en chapitre. Une femme d'honnear a la jambe rompue et ne saurait sortir de la maison, et les honnêtes filles.ne se divertissent qu'à travailler. C'est à des grosses madames à courir la prétantaine, parce qu'elles ne sauraient pas faire œuvre de leurs dix doigts. Allez, mon mari, allez à vos aventures avec votre seigneur don Quichotte et laissez-nous avec les nôtres. Dieu les rendra bonnes, s'il lui plaît. Mais, après tout, je ne sais pas où votre maitre a pris le don ; car son père ni son grand-père ne l'ont jamais porté.
Par ma foi, femme » répliqua Sancho , je crois que tu as un lutin dans le corps ! Et où, mille diables, prends-tu toutes les choses que tu viens d'enfiler? Qu'est-ce que tes Cascajo, tes vertugadins et tes présidents ont à voir avec ce que je te dis? Viens ici , ignorante et étourdie : je puis bien t'appeler ainsi^ puisque tu n'entends point raison et que tu fais ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille so jette du haut d'une tour en bas ou qu'elle coure le monde , comme faisait l'infante Urraca, tu aurais raison de te fâcher; mais si dans trois pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame , et si je la lire du chaume pour la faire asseoir sous un dais et sur plus de carreaux de velours que tous les Âlmoadas de Maroc n'en ont eu en tout leur lignage, pourquoi ne veuxtu pas être de mon avis ? Savez-vous pourquoi mon mari? c'est à cause du proverbe qui dit : Ce qui te couvre le découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres, et on les arrête sur les riches; si le riche était autrefois pauvre, on ne fait que murmurer et en médire, et le pis est que , quand on a commencé on ne finit point. Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que ta n'as peut-être jamais ouï dire en toute ta vie, et je ne les prends point dans ma tête : ce sont les paroles du prédicateur qui pré-
BON OOICHOTTE.
chait le dernier carême dans noire vil* lage. Il disait^ si j'ai lionne mémoire, que les choses qu'on vôU tous les jours devant les jeux entrent dans la télé et y demeurent bien mieux que les choses [lassées.
Desorte, poursttivil-il, que^ quand nous voyons un homme en bon état; richement Téta, et avec bien des valets, nous lui portons du respect malgré nous, malgré nos dents, quoique nous nous ressouvenions de l'avoir vu autrefois dans la pauvreté , parce qu'il n'est plus ce qu'il était, et que nous regardons seulement ce qu'il est : Têtat où on le voit fait oublier l'état où on l'aurait vu; et celui que le bonheur met au-dessus des autres pour l'élever à. quelque grande charge , s'il est d'ailleurs bon et libéral, ne doit pas moins être aimé que ceux qui sont nobles de race, puisqu^il mérite de Tétre ; et il n'y a jamais que les envieux qui se ressouviennent du mauvais état où ils l'ont vu pour lui en faire des reproches. Je ne vous entends point du tout, mon mari , dit Thérèse ; faites ce que vous voudrez et ne me rompez point davantage la tête avec vos harangues et vos philosophies, et si vous êtes si révolu de faire ce que vous dites... Résolu fautil dire, femme, et non pas révolu, ditSancho. Ne nous amusons point à disputer de cela , mon mari , répliqua Thérèse : je parle comme il plaît à Dieu, et j'en suis contente. Je veux dire que , si vous vous opioiàtrez si furtà êlre gouverneur, vous emmeniez votre Gis Sancho avec vous, afin de lui apprendre de bonne heure à tenir uu gouvernement : car il est bon que les enfants apprennent le métier de leur père.
Quand je serai gouverneur, dit Sancho, j'enverrai quérir ma fille par la poste, et je t'enverrai en même temps de l'argent : je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en prête volontiers aux gouverneurs. Fais-le habiller de sorte qu'on- ne le prenne pas pour ce qu'il est , mais qu'il paraisse tel qu'il doit être. Vous n'avez qu'à envoyer de Targent, dit Thérèse, et je le ferai plus brave qu'un lapin. Or çâ, iemme, dit Sancho, demeurons donc d'accord que ifotre iille sera comtesse? Jour de Dieu 1 le jour que je la verrais comtesse, s'écria Thérèse, je la voudrais voir à cent pieds sous terre, ftlais.
encore une fois, faites ce que vous aviserez ; vous autres hommes, vous êtes maîtres , et les femmes ne sont que les servantes. En même temps la pauvre femme se prit à pleurer à chaudes larmes, comme si elle eût porté sa fille au cimetière. Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il la ferait comtesse le plus tard qu'il pourrait, et il alla aussitôt chez don Quichotte tout disposer pour le dteart.
Pendant que Sancho Pança et Thérèse Cascajo, sa femme, tenaient l'admirable convei^sation que nous venons de voir, la nièce et la gouvernante de don Quichotte étaient, de leur côté, bien embarrassées : tout ce qu'elles voyaient leur faisait connaître que le bon chevalier n'était ]^int revenu de son étrange manie, et qu'i avait envie de faire une nouvelle escapade, et il n'y avait rien qu'elles ne fissent pour l'en détourner, mais c'était inutilement.
Après beaucoup de choses qu'elles lui dirent pour venir à bout de leur dessein , la gouvernante lui tint ce langage : En bonne foi, monsieur , après tout, si vous allez vous aviser de quitter encore une fois votre maison , et de courir par monts et par vaux comme une ame en peine, cher* chant ce que vous appelez aventures, et qu'il vaudrait bien mieux nommer malencontres, je suis résolue de m'en plaindre à tout le monde et de demander le secours de Dieu et du roi même. Je ne sais pas , ma chère amie, repartit don Quichotte , ce que Dieu répondra à vos plaintes, ni non plus ce que dira le roi -, mais je sais bien que, si j'étais en la place de Sa Majesté, je me dispenserais bien de recevoir tous les impertinents mémoires qu'on lui donne tous les jours, et je ne vois rien de plus importun pour les rois que d'être obligé d'écouter tout le monde et de répondre à tout ; aussi ne scrais-je pas bien aise qu'on lui allât rompre la tête des affaires qui me regardent. Mais, dites-moi, s'il vous plaît, monsieur, répliqua la gouvernante, n'y a-t-il pas de chevaliers à la cour ? Si fait vraiment, il y en a, répondit don Quichotte, et plusieurs , et il faut bien qu'il y en ait : c'est l'ornement delà cour des princes^ cl c'est ce qui relève l'éclat de la grandeur roy%gçj^l(5e feriez- vous
donc pas mictix^ dit In gotivoroante, d^ètre un de CCS cbevalicrs-là^ et de demeurer à à la cour, sans vous aller tourmenter comme vous faites?
Ecoutez, ma mîe , répondit don QuîchoUo, tous les chevaliers ne peuvent être courtisans, ni tous les courtisans ne peuvent ni ne doivent ôlre chevaliers errants: il faut qu'il y en ait de toute sorte dans le monde -, mais, quoique nous sojons chevaliers, il y a bien de la différence des uns aux autres; car les couriisans, sans abandonner leur maison, ni s'éloigner de la cour, voyagent par tout le monde en regardant la carte, sans souffrir le moindre travail ni faire la moindre dépense. Mais nous autres, qui sommes les vrais chevaliers errants, nous courons effectivement toute la terre, exposés à toutes les inclémences du ciel, au chaud, au froid, de jour et de nuit , à pied et à cheval. Nous ne voyons passculcmentrennemi en peinture, nous l'affrontons tout armés, à toute heure et en toute rencontre, sans nous amuser aux lois des duels, ni à examiner si la lance ou l'épée sont égales, si notre adversaire n'a point quelque talisman sur lui ou quelque autre chose qui lui donne de l'avantage , et sans songer à partager le soleil, nia d'autres cérémonies semblables qu'on pratique dans les combats singuliers, ce qui n'est point de ta connaissance, et que je sais parfaitement. Il faut que tu saches encore que tout véritable chevalier errant, bien loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, dont la tête est au-dessus des nues, et qui pour jambes semblent avoir de fortes tours, et au lieu de bras de gros mûts de navire , avec des yeux comme des roues de moulins et ardents comme de vives fournaises, doit, au contraire, avecun air dégagé, un courage intrépide, les attaquer, les presser, les vaincre, les jeter sur le carreau ou les mettre en déroule dans un insiant, quand même ils seraient armés des écailles d'un certain poisson qu'on dit qui en porle de plus dures que les diamanls ; et quand, au lieu d'épée, ils auraient des cimeterres de damas, ou des Oiassues à pointes d'acier de la plus fine trempe, comme j'en ai vu souvent. Je vous ai dit tout ceci, gouvernante, ma mîe, afin que vous
voyiez la difTëretice qu'il y a de chevalier* à chevaliers, et* il serait bon, en vérité , que tous les princes la firent faire , et qu'ils connussent un peu mieux le mérite et rimporlance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, dont nous lisons dans les histoires qu'il y en a eu tel parmi eut qui a non seulement sauvé un État, mais encore plusieurs royaumes.
Ah l monsieur , repartit Ift nièce en branlant la tête : ne voye2- vous pas que ce que l'on conte des chevaliers errants n'est que fable et mensonge? et si l'on n'en fait pas brûler toutes les histoires, au moins faudrait-il leur donner quelque marque qui les fit connaître pour réprouvées et corruptrices.
Par le Dieu vivant! s'écria don Quichotte enflammé de colère, si vous ne m'é* liez pas si proche , je vous châtierais si bien pour le blasphème que Vous venez de proférer, qu'il en serait parlé à jamais par tout le monde. Quoi ! une i)elite créature, qui à peine sait se servir de sa quenouille, est assez hardie pour dire du mal des chevaliers errants ! Et que dirait le grand Amadis s'il vous entendait parler de la sorte ? Mais il vous pardonnerait assurément, parce que c'était le plus humain et le plus courtois chevalier de son temps , et le plus grand défenseur des dames; mais tel aurait pu vous entendre qui vous l'aurait fait payer bien cher , ma chère nièce. Et ne vous jouez pas, une autre îoif, à dire des choses semblables , car je vous ap* prends qu'iils n'ont pas tous la mëtne mo^ dératîon, et, pour s'appeler chevaliers , ils ne se ressemblent pas en toutes choses. Il faut que vous sachiez qu'il y en â de tout prix et de tout étage ; mais véritablement il y a des règles pour les connaître, et nous avons la pierre de touche qui en marque la différence. Il y a des gens de peu qui mettent tout en usage et qui semblent s'enfler pour paraître chevaliers , et il y a des chevaliers importants, qu'on dirait
Îju'ils se laissent périr exprès pour ctoufer l'éclat de leur naissance : l'ambition et la vertu relèvent ceux-là, et ceux-ci succombent sous l'indigne poidsde la mollesse et des vices ; il faut donc s'y bien connaître pour distinguer ces deux sortes de chevaliers, car ils portent tous le même
nom^ quoique leurs actions soient différentes.
Hé ! mon Dieu ! s'écria la niéce^ en vérité^ mon oncle^ vous êtes si savant, qu^aa besoin, vous pourriez monter en chaire^ cependant vous êtes si abusé , que vous vous imaginez être encore un jeune homme tout vieux que yous êtes. Pourquoi dites* vous aussi que vous êtes chcvaiier? car vous ne Tètes ni d'AIcantara ni de Calatrava ; et, quoique tous les gentilshommes le puissent être, on ne l'est pourtant point quand on est pauvre. Ma nièce, tu n'as pas tout ie tort en ce que tu viens de dire; et, à propos de cela, j^aurals bien envie de Rapprendre maintenant quelque chose d'admirable touchant les races; mais je n'en veux pas parler, pour ne point mêler des choses sérieusesavec des bagatelles. Ecoutez seulement ceci l'une et l'autre^ et faites-en profit. Toutes les races du monde se peuvent réduire aux quatre que je vais vous dire. Les uns ont eu une naissance obscure, et peu à peu se sont élevés jusqu'à la grandeur souveraine -, d'autres sont nés illustres, et se sont conservés et se maintiennent encore aujourd'hui dans le même éclat; il y en a d'autres qui sont nés dans la grandeur, et se sont insensiblement ravalés jusqu^au néant, comme les pyraihides qui , sortant d'une base vaste et étendue, diminuent peu à peu jusqu'à une pointe imperceptible. Les derniers, dont le nombre est incomparablement plus grand que les autres , ont toujours demeuré dans l'obscurité et continueront de même, ainsi que fait le menu peuple. Pour les premiers, nous avons un grand exemple dans la race des Ottomans qui^ tirant leur origine d'un misérable pâtre, ont porté la domination au comble de la grandeur -, un grand nombre de princes qui tiennent leurs Etats par droits de succession , et qui les conservent en paix toujours dans fa même étendue, sont un exemple des seconds ; et pour les troisièmes, qui ont fini en pyramides, nous eu avons à milliers, comme les Pharaons et les Ptolémées en Egypte, les Césars à Rome et cette multitude presque infinie de monarques et de princes médcs, assyriens, persans et grecs et barbares, dont il
dir^e du menu peuple : il ne fait tre le nombre des vivants, s^ aucune part à la gloire des gri mes, et sans savoir même ce que ^^^|jque le mérite. Qe ce que je viens de dire i£, mes pauvres amies, vous pouvez voir qu'il y a bien de la différence entre les races, et que celles-là seulement sont considérables et illustres où Ton a toujours vu des richesses, do la magnificence ctdé la vertu : je dis de la vertu, de la magnificence et des richesses, parce qu'un grand seigneur qui n'a pas de vertu parait encore puis vicieux qu'un autre, et celui qui est riche sans être libéral passera pour un misérable. Ce n'est pas la possession des richesses qui rend les gens heureux, c'est le bon usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre n'a d'autre moyen de paraître chevalier que la vertu : il faut qu'il soit affable, civil, honnête, officieux, sans orgueil et sans malice. Et de cette manière-là, pour peu qu'il donne, il se montrera aussi libéral que ceux qui en font parade; et, avec les qualités que nous venons de dire, il n'y a personne qui ne le croie d'une naissance illustre, qui ne l'estime et n'en dise du bien , la louange étant toujours la récompense de la vertu. Il faut que je vous dise encore que les hommes ont deux moyens de s'enrichir et de se rendre considérables : ce sont les lettres et les armes. Pour moi , je me sens plus d'inclination pour les armes, et apparemment parce que Mars dominait à l'heure de ma naissance; ainsi, me trouvant contraint d'obéir à la force des influences et de suivre le penchant de la nature, je le suivrai en aépit de tout le monde, et vous vous fatiguereé en vain à me vouloir persuader de résister aux ordres du ciel , et d'aller contre ceux de la destinée et de la raison , et , surtout, contre mes propres désirs. Je sais bien que véritablement la chevalerie est accompagnée de travaux infinis, mais je sais aussi qu'on y rencontre une infinité de biens. Je connais nue la vertu nous conduit par un sentier lort étroit, et que le chemin du fice est large et spacieux, que ces voic^là sont extrêmement différentes, celle du vice, avec tout ce qu'elle a de charmeS; nous menant à la mort, au
ne reste plus que le nom. Je n'ai rien à lieu que celle de la Tcrtu, toute pénible et
DON OnGHOTTE.
iDSoppartaUe qa'elle parait, nous conduit à la TÎe et à aoe vie sans fin , et comme dit notre grand poêle espagnol :
Par ce «entier <H.rotl, si rude et tî pcnibk. On arrÎTc â U fin au séjour étemel ; Le clierrher antrement, c'est tenter llmpos.Mble, Et renoncer au cid .
Eh! Notre-Dame^ dit la nièce, mon oncle est aussi poêle : il connaît tont , il sail tonl. Je gage que , s'il Tavait entrepris , il viendrait à bout de bàlir une maison. Ma pauvre nièce > repartit don Quichotle , je te pub bien jurer que , si Fexercice de la chevalerii; errante ne me trans-
portait, cooune il fait, bon de moi-Bème, il n^est rien an monde que je ne fusse capable de faire.
En cet endroit de la conversation , on entendit appeler à h porte. Sancbo Pança ayant fait connaître que c^êtait lui, la gouvernante alla aussitôt se cacbcr pour ne pas le voir , parce quMIe le baissait roorlellement La nièce alla lui ouvrir , et don Quichotte courut au-devant de lui, les bras ouverts, et après Tavoir embrassé, ils se renfermèrent tous deux dans une chambre, où ils eurent une conversation qui n^en cède guère aux autres.