CHAPITRE Vbis
De ce qui se passa entre don Quichotte et son écujrer, et de ce qui lui arriva en allant an Tobo&o.
A peine la gouvernante eut-elle aperçu* monsieur Samson , qu^il s*en va pour la
que don Quichotte et Sancho sVnfermaient , qu^elle devina leur dessein ; et ne doutant pas que le rèsullat de cette belle entrevue n'allât à une troisième sortie, elle prit sa cape , et , tout affligée , sVn alla chercher le bachelier Carrasco , qu'elle crut propre h détourner son maître do son impertinente résolution , parce qu'il était homme d'esprit et des nouveaux amis de don Quichotte. Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison , et elle alla se jeter à ses pieds, suant à grosses gouttes, à force dVnnui et d'avoir couru. Qu'est-ce que ceci , madame la gouvernante ? lui dit Carrasco , quand il la vit si triste. Qu'cst-il arrivé, qu^on dirait que vous allez rendre l'ame? Rien autre chose, monsieur le bachelier Samson , sinon que mon maître s'en va : il s'en va à ce coup , il n^y a plus de remède. Comment ! il s'en va? repartit Samson ; s'cst-il blessé, est-il tombé en apoplexie? Oh non ! monsieur, ce n^'cstnoint cela, dit la gouvernaDle : c'est sa folie qui l'emmène ; je veux dire.
troisième fois courir le jnonde , et chercher sa bonne aventure ; mais je ne sais pas comment il peut l'appeler ainsi. La première fois, on nous le ramena de travers sur un âne, plus noir que ma cape des coups de bâton qu'il avait reçus, et nous le vîmes revenir à la seconde sur une charrette à bœufs, enfermé dans une c<ige, où il disait qu'il était enchanté. El, il élait alors en si bel état , que nous avions bien de la peine à le reconnaître : il était jaune comme un morceau de parchemin , avec les yeux qui lui sortaient derrière la tète j et , pour le remettre en santé, il m^en a coûté plus de vingt douzaines d'œurs , comme Dieu le sail, aussi bien que mes pauvres poules , qui en pourraient dire la vérité si elles savaient parler. Il ne faut point de témoins pour cela , répondit le bachelier. Ainsi , madame la gouvernante, il n'y a rien autre chose , si ce n'est la crainte que le seigneur don Quichotte vous échappe ? Hélas! monsieur, dit-elle, mais n'est-co pas bien assez? Oh bien , bien , laissez-moi
DON QUICHOITE.
faire 9 repartit le bachelier; yoqs n'avez qd^à Yons en retourner et me préparer ipielque chose de chaad à manger. Dites seulement en toos en allant l'oraison de sainte Apolline , si Yons la savez; je mo rendrai tout à Theure et vous verrez merveilles. Malheureuse que je suis ! dit la gouvernante » est-ce cpie vous rêvez , monsieur le bachelier , avec votre oraison de sainte Apolline ? C'est de la tôte que mon maitre est malade^ et non pas des dénis. Je sais bien ce que je dis , madame la gouvernante^ répondit Samson ; ne vous amusez pas à disputer avec moi : je suis bachelier de Sidamanque. La gouvernante s'en retoorna , et Carrasco alla de ce pas communiquer l'alTaire au curé. Nous verrons tantôt quelle fut leur conférence.
Cependant don Quichotte et Sancho eurent ensemble une longue conversation . Monsieur^ dit Sancho^ j^ai déjà si bien fait que ma femme est dissolue à me laisser aller avec vous , quelque part que vous alliez. Il faut dire résolue , Sancho^ interrompit don Quichotte^ et non pas dissolue. Il me semble , répliqua Sancho, que je vous ai déjà prié une ou deux fois de ne vous point amuser à me reprendre quand voas comprenez ce que je veux dire ; et, si vous ne m'entendez point » il ne faut que me dire : Sancho > je ne l'entends point; si, après cela, je ne m'explique pas, vous pourrez me corriger , car je n'ai pas un esprit de contravention et je veux bien qu'on m'induise. Ah ! c'est pour le coup que je ne t'entends pas , dit don Quichotte ; qu'est-ce que tu veux dire avec ton esprit de contravention et que tu veux bien qu*on t'induise? Un esprit de contravention , reprit Sancho, cela signifie un esprit... qui est.!, tout... attendez... tout chose, là, tout je ne sais comment, qui n'aime point à être... vous m'entendez bien. Je t'entends encore moins, répondit don Quichotte. Par ma foi , si vous ne m'entendez pas , je ne sais plus comment il faut vous parler , dit Sancho : nous n'avons donc qu'à finir , car je n'en sais pas davantage. Ah ! vraiment je devine, répondit don Quichotte : tu veux dire que tu n'as point un esprit de contradiction , et que tu es bien aise que l'on t'instruise. Je gagerais ma vie^ dit Sancho, que vous
m'avez entendu tout d'abord , mais que vous prenez plaisir à me troubler à tout bout de champ pour me faire dirp des impertinences ! Je n'y pense pas , je t'assure, répondit don Quichotte ; mais enfin que dit donc Thérèse? Ce que dit Thérèse ? repartit Sancho : elle dit qu'il faut que je prenne bien mes sûretés avec vous ; que le papier parle quand les hommes se taisent; que qpi prend bien ses mesures ne se trompe point, et qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Et moi je dis que ce n'est pas grand'chose qu'un conseO de femme ; mais que qui ne l'écoute pas est un fou. Je suis de cet avis aussi, dit don Quichotte ; mais continue , Sancho : tu dis aujourd'hui merveilles. Je dis donc , poursuivit Sancho, que, comme vous savez mieux que moi , on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et l'agneau meurt comme le mouton , et qu'enfin on ne saurait se promettre une heure de vie plus que Dieu n'a résolu de nous donner, car la mort est sourde ; aussi , quand elle frappe une fois à la porte, c'est à pleine tète et toujours à grande hâte , et il n'y a ni force ni prières» ni couronne , ni mitre qui la puissent détourner , au moins à ce qu'on dit communément, et s'il faut en croire nos prédicateurs. Tout cela est vrai , répondit don Quichotte; que veux-tu inférer delà? C'est, dit Sancho , qu'il me semble qu'il ne serait pas mal à propos que nous convinssions d'une certaine somme que vous me donneriez par mois , tant que j'aurai l'honneur d'être à votre service ; et cela , que vous me la payassiez en argent, parce que je ne veux point être à récompenses : ces récompenses viennent toujours tard, ou mai , et bien souvent jamais ; et au moins se sauve-t-on avec des gages. Enfin, monsieur , je serais bien aise de savoir ce que je gagne, peu ou prou : il ne faut qu'un œuf à la poule pour iV faire pondre , douze deniers font un sou, et vingt sous une livre; et au moins pendant qu'on gagne on ne perd rien. Véritablement, s'il arrivait , ce que je ne crois ni n'espère, mais enfin que votre seigneurie me donnât l'Ile
* " grat ni revenu sur mes gages.' Sancho^ mon ami , répondit don Qui-
qu'elle m'a promise , je ne suis si ingrat si pince-maille , que je n'en rabatte le ]
DON QOICHaiTB.
cboUe^ k ton bhàti bon fat. Yom «fes raison ^ repartit Sancho $ mais je gage que vous voulez dire à bon rai, bon chat ^ mais bastc , c'est tout un ^ vous n^'avei bien entendu. Mon pauvre ami , dit don Quichotte» je ne ferais pas difflcultédc le donner des gages si j'atais pu découvrir, dans l'histoire du moindre chefalier er* rant, ce qu'ils donnaient par mois ou par an à leurs écuyers i mais après avoir hi toutes leurs histoires, je ne me souviens pas d'avoir vu qu'aucun chevalier donnât des gages y tout ce que je sais, c'est que les écujcrs servaient à récompenses , et que^ lorsqu'ils }r pensaient le moins^ si la fortune en disait à leurs maîtres, ils se trouvaient récompensés d'une lie ou d'autre chose semblable , ou pour le moins ils étaient honores de quelque titre d'honneur et traités de seigneuries. Si dans cette espérance vous voulez retourner à mon service, à la bonne heure; sinon je vous baise les mains : et assurément, Sancho ^ mon aiui , je n'irai pas ^ pour vos beaux yeux, renverser les coutumes de l'ancienne chevalerie. Vous n'avez donc qu'à retourner chez vous et consulter avec Thérèse sur ce que je viens do vous dire i si elle trouve bon que vous me serviez dans l'attente des récompensés, ainsi soiti si elle ne veut pas ni vous non plus , nous n'en serons pas moins bons amis i tant que lé grain ne manquera point au colombier, le colombier ne manquera point de pigeons. Cependant je vous avertis i mon enfant I qu'une bonne espérance vaut bien une mauvaise possession s et qu'il ne faut point donner son appât aux goujons quand on peut espérer de prendre une carpe.
Comme vous voyez > Sancho, les proverbes ne me coûtent pas plus qu'à un autre, mais je parle franchement^ et, en un mot comme en cent , si vous n'avez pas envie de courir même fortune que moi. Dieu vous bénisse ! Les écuyers ne me manqueront pas pour cela , et j^en trouverai à revendre, et de plus obéissants et déplus soigneux , et qui sauront surtout mieux tenir leur langue.
Sancho fut bien étonné quand il vit que don Quichotte le prenait sur ce ton-là : car il croyait que pour tous les trésors du monde il ne s'en irait pas sans lut. Gomme
il était krat penrff et lÉHabeolkpie, Samson Garraseo entra aide la niéee et la gte-^ vernante, qui le suiwient pourvoir cqdI'» ment il s'y prendrait pour détourner don Quichotte d'aller chercher les aventures. Il ne fut pas plutôt entré qu'il embrassa les genoux de don Quichotte , et, d^ane voix grave et élevée, il lui dit : O fleor de la chevalerie errante I 6 lumière m^ plondissante des armes > rhonneur et la gloire de toute la nation espagnole 1 je prie le Dieu tout-puissant que toua ceux qui s'opposeront à la généreuse résolution que tu as de faire une troisième sortie ne puissent jamais trouver d'issue dans le la^* byrinthe de leurs projets, ni voir l'aoeomplissement de leurs desseins. Et » se iour^ nant vers la gouvernante : U eat arrêté dans le eicl que le seigneur don Quichotte retournera au fameux exercice de la che* Valérie errante. J'agirais contre ma conscience si je ne le portais moi-mémo à faire éclater la valeur de son bras et la vigueur de son courage invincible ^ qu'il ne peut retenir sans tromper l'attente des niiséra«> blés à qui il doit son secours^ sans faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, et sans offenser toutes les lois de cet ordre incom^ parable ^ que Dieu soutient de son bras tout-puissant, pour la sûreté du genro bU'main. Gouragd , seigneur don Quichotte 1 allons^ mon brave, commençons aujourd'hui plutôt que demain i et si vous manquez de quelque chose pour l'exécution de vos grands desseins, je suis ici j^ur vous offrir tout ce qui dépend de nioi , et pouf vous servir en personne i je tiendrai non seulementà honneur d'être écuyer de votre grandeur magnifique, mais j'en recevrai encore la qualité comme la meilleure et la plus glorieuse fortune du monde»
Hé bien , que te disais-je, Sancho? dit don Quichotte se tournant vers lui ; en manquerons <> nous d'écuyers ? Regarde maintenant qui s'offre de m'en servir : vois-tu bien que c'est le grand bachelier Samson Garraseo , celui qui s est fait admirer , à ce qu^il dit lui-même , dans l'uni' vcrsilé de Salamanquo 7 Considère comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa personne et dansja vigiieur de son
im OtlCBOTTÎÏ;
hge ; il lait maffrir te diMJ et le fVoid y la fahû et ta soif > et > ce qui est plus précieux , il sait se taire ; e&Gti c'est un homme qui possède au scaverain degré toutes les qaaiités nécessaires à l'écayer d^an che- Talier errant. Cependant à Dieu ne plaise que , pour mon plaisir parlicnlier, j'expose ainsi le vase et la colonne des sciences , et la pahne des arts libéraux ! Que le nouveau Samson demenredans sa patrie, pour en être Phonneut et la défense » et ne privons point ses parents de Pappui de leur vieillesse et de l'ornement de leur famille : j'aime mieux me servir du plus simple écujrer » si Sancho ne daigne pas venir avec tnm. Bt si Riit vraiment, j'y veux slier 3 répondit Sancho tout attendri et les veux pleins de larmes $ je ne prétends pas, potirsaivit^l , faire dire de moi que j'ai mangé le pain et faussé compagnie. Je ne suis point d'une race ingrate , et tout le monde sait bien > aussi bien que notre village^ qui sont les Panças dont je suis venu ; et puis ) je connais bien , par les effets et à vos paroles ^ que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demandé des gages ^ n'est à cause de ma femme, qui BHs tarabuste toujours là^lessus , et quand elle se met une fois une chose dans la léte, tous lea diables d'enfer ne la lui ôteraient pas ; mais , après tout, il faut que l'hom* me soit homme > et puisque je le suis , je le serai dans ma maison comme ailleurs , quand on en devrait enrager. Il n'y a donc antre chose h faire . sinon que votre seigneurie fasse son testament et son concile , de telle façon qu'il ne se puisse convoquer, et pnis mettons-nous aussitôt en chemin , afin que Pâme de monsieur le bachelier Samson ne pâtisse pasdavantage: car il dit que sa conscience le presse de vous obliger à vous mettre encore une fois en campagne. Pour moi , mon cher maître , je suis tout prêt de vous suivre aux i quatre coins du monde ; et je vous servirai ' aussi fidèlemen t et mieux qu'aucu n ôcujer qui ait jamais servi les chevaliers errants I au passé et à l'avenir. Le bachelier ne fut ' pas peu étonné du discouis de Sancho , lorsqu'il lui eut entendu dire un concile
qu'on ne puisse convoquer, au lieu d'un inidicillc qui ne puisse se révoquer , avec un fatras d'autres impertinences ; il jugea
qu'après son maître, il n'y aVait gnère de plus grand fôU au monde. Enfin don Quichotte et Sancho s'etnbrassèrent, demeuré^ rent bons amis, et noire chevalier arrêta, par l'avis du gtund Samson Carrasco , qui pour lors était son oracle , de partir dans trois jours, pendant lesquels il aurait loi-^ sir de se fournir de toutes les choses nécessaires pour le voyage, et de trouver un casque entier avec la visière, étant résolu d'en porter désormais un de la sorte. Sam* son lui en offrit un , qu'il avait vu chez un de ses amis, l'assurant qu'il était de bonne trempe , et qu'il n'y avait qu'à le dérouil- 1er. ta nièce et la gouvernante , qui attendaient toute autre chose des conseils de Samson, lui donnèrent mille malédictions | elles s'arrachèrent les cheveux , et s'égratignèrcnt le visage, criant et hurlant, comme si la troisième sortie de don Quichotte eût été un présage assuré de sa mort. Mais les pauvres créatures s'affligèrent inutilement : notre chevalier ne fil seulement passotnblant d'y prendre garde. En* fin don Quichotte et Sancho se pourvurent de tout ce qu'ils crurent nécessaire, et Sancho ayant apaisé sa femme, nos héros sortirent de nuit, sans que personne en sût rien , hormis le bachelier , qui les vou*» lut accompagner à une demi-lieue, et ils prirent le chemin du Toboso. Au bout d'un (Juart d'heure, le bachelier prit congé de don Quichotte. Ils s'embrassèrent tendrement, et se séparèrent. Le bachelier reprit le chemin de son village , et don Quicholle continua le sien vers la grande ville du Toboso.
Le toul'puissant Allah soit béni! s'ècrie Gid Uained Benengcli au commencement de ce chapitre; le grand Allah soit béni ! répèle-t-il par trois fois , don Quichotte et Sancho Pança sont en campagne. Nous allons voir de grands faits d'armes, des discours inouïs et des aventures surprenantes. C'est maintenant qu'il faut, ajoute-t-il , oublier les chevaleries passées de notre admirable gentilhomme de la Manche : celles que nous allons voir méritent toute notre attention, et elles vont commencer tout à l'heure sur le chemin du Toboso, comme les autres commencèrent dans la campagne de Montiel.
Le grand don Quich(Q[{y^ ç^^ hon San-
choy Tan sur le saperbe Rossinante^ et Faulre sur le fidèle grisoo^ le bissac.bien fourni de provisions et la bourse raisonnablement garnie 9 ne faisaient que de se séparer du bachelier Samson Carrasco^ quand Rossinante commença à hennir et le grisou à soupirer et à braire , ce que le chevalier et Técuyer prirent pour un très heureux présage , et conçurent dès lors une haute opinion de leur troisième sortie. Mais les braimcnls de Tâne ayant été beaucoup plus vigoureux et duré plus longtemps que les hennissements du cheval^ Sancho conclut de là que cette sortie lui devait élre beaucoup plus avantageuse qu'à son maître. On ne sait s'il ne fondait point cette espérance sur ruslrologic judiciaiilLdont il avait quelque connaissance, qaoi^ll l'histoire ne le dise pas ^ mais on lui a;,6dtdire plusieurs fois que, quand son 4*iV bronchait ou tombait, et qu'il demeurait triste et abattu, il aurait donné «1 casaque pour ne point sortir de la maison , parce que , disait-il , broncher ou tomber, c'est signe de souliers rompus ou de côtes brisées. Ami Sancho, lui dit don Quichotte, plus nous marchons , et plus la nuit s'avance, et elle sera bientôt si obscure, que nous ne pourrons jouir du bonheur de voir le Tobo^o ; je prétends pourtant y aller avant de m'exposer à aucune aven turc, pour prendre congé de l'incomparable Dulcinée, et recevoir d'elle quelque marque d'amitié , afin d'avoir un plein succès dans toutes nos entreprises j car , après tout , rien ne rend les chevaliers errants plus vaillants et plus heureux Îuede se voir aimés et favorisés de leurs âmes. Je m'en doute, répondit Sancho ; mais je crois que vous aurez bien de la peine à voir madame Dulcinée , et à lui parler au moins en lieu d'où elle vous puisse donner quelque marque d'amitié, si ce n'est qu'elle vous la jette par-dessus les murailles de la cour où je la vis la première fois, quand je lui portai voire lettre et des nouvelles des impertinences que vous faisiez dans la montagne Noire.
Tu le trompes bien giussièrement, mon pauvre ami, dit don Quichotte, en prenant pour un mur le lieu où tu vis cette excellente beauté, cet abrégé de toutes les grâces : c'était assurément quelque balcon
doré, ou une des riches galeries de son magnifique palais. Tout cela peut être^ répliqua Sancho , mais pour moi je m'iginai pour lors que c'était on mur , à moins que je n'aie perdu la mémoire. Quoi qu'il en soit , dit don Quichotte , c'est là que je vais , et , pourvu que je voie ma dame, il ne m'importe uullemeut que ce soit par une cloison ou par une fenêtre , ou au travers des treillis de son jardin; car, de quelque endroit que le moindre rayon de sa beauté vienne jusqu'à mx» yeux, il éclairera mon entendement , et me fortifiera le cœur de telle sorte, que je demeurerai sans égal en valeur et en prudence. Ma foi , monsieur , dit Sancho , quand je vis le soleil de madame Dulcinée, il me sembla qu'il n'était pas si clair qu'il en put sortir des rayons ; mais vous verrez que c'est à cause qu'elle criblait du blé , comme je vous ai dit une autre fois, et la poussière faisait une épaisse nuée qui l'obscurcissait. Est-il possible, Sancho, dit don Quichotte, que tu n'ôteras jamais de ton esprit que madame Dulcinée criblait du blé, élant un emploi si indigne des personnes de sa qualité et de son mérite ? £n vérité , tu ne te souviens pas des vers de notre poète, qui , nous peignant le travail et les ouvrages à quoi* s'occupaient ces qualres nymphes que l'on vit sortir du roilieu des ondes du Tage, les fait asseoir sar l'herbe , où elles achevèrent ces riches toiles toutes d'or , de soie et de perles! Sans doute c'était aussi là l'occupation de Dulcinée quand tu la vis, si ce n'est qae quelque malin enchanteur, ennemi de sa gloire et de toutes les choses qui me peuvent être agréables , t'ait fasciné la vne par des transformations que telles gens font comme il leur plait, et causé ton e^ reur. Aussi, crains-je bien, si l'auteur qui a composé l'histoire de mes actions et de ma vie est un enchanteur de mes ennemis, qu'il n'ait mis uoe chose pour une autre , mille mensonges pour une seule vérité, et que , rapportant des actions et des aventures qui ne font rien au sujet, il n'ait obscurci ma réputation et terni tout l'éclat de ma gloire. 0 envie, poison mortel des plus éclatantes vertus, et source inépuisable de maux infinis! Ami Sancho, il n'y a guère de vice qui n'ait en soi quel*
DON OUICHOTTE.
qae chose d'agréable ; mais Penvic entraîne toujours avec elle la fureur^ la disseusion, la perfidie et le désordre.
Par ma foi! monsieur^ vous Tayez dit , répondit Sancho^ et je m^magine bien qoe , dans cette histoire que le bachelier Carrasco a vue de nous, je suis accommodé comme il faut j etqu^ils ne m^auront point épargne; ils m'en auront , pardienne y baille tout du long de Faune. Pourtant je n'ai jamais dit mal d'aucun enchanteur , et je ne suis point si à mon aise que je doive donner d'envie. 11 est bieti vrai que j*ai quelquefois un petit peu de malice , et je dis tout ce qu'il me vient à la bouche ', mais, après tout, je suis plus simple que méchant , je ne fais jamais de mal à* personne, et quand il n'y aurait que cela, que je crois fermement en Dieu et en tout ce que croit la sainte église catholique et romaine, et que je suis ennemi mortel des Juifs , les historiens devraient avoir pitié de moi et me ménager dans leurs livres. Mais , qu'ils écrivent tout ce qu'ils voudront, au bout du compte, au diable qui s'en met en peine ! Je suis né tout nu, et tout nu je me trouve ; je ne perds ni ne gagne, qu'ils me mettent dans leurs livres tout leur soûl, je m'en soucie comme du grand-turc , et je ne donnerai pas ce que j^ai trouvé ce matin pour les en empêcher. Par la jarni ^ ils sont plaisants avec leurs histoires. ^
Tout ceci, Sancho, dit don Quichotte, me fsni souvenir de ce qui arriva à un fameux poète de notre temps, qui, ayant fait une satire un peu piquante contre les dames de la cour , n'y avait point rais le nom d'une d'entre elles dont on ne faisait pas grand cas à cause de sa naissance : celle-ci s'apercevant qu'elle n'était pas dans le catalogue, et s'en tenant méprisée, se plaignit au poQte, lui demandant ce qu'elle lui avait fait pour l'avoir.ainsi oubliée ; en même temps elle le pria d'élendrc la satire et de la mettre avec les antres^ sans aucune distinction -y le poète n'y manqua pas , et cette dame demeura fort satisfaite de voir au moins qu'on parlerait d'elle, quoiqu'aux dépens de sa réputation. Ainsi fit ce berger , qui, pour immortaliser sou uom, mit le feu au temple de Diane, l'une des sept merveilles du
monde -, et , quelque défense que l'on fit de le nommer jamais, d'en parler ni d'en écrire , on n'a pourtant pu empocher que nous ne sachions qu'il s'appelait Éros- Irate. Il n'est pas non plus hors de propos de rapporter ici ce qui se passa à Rome entre l'empereur Charles-Quint et un cavalier romain. II prit envie à l'empereur de voir ce fameux temple de la Rotonde . qui était autrefois le Panthéon ou temple de tous les dieux , et s'appelle aujourd'hui le temple de tous" les saints : c'est l'édifice le plus entier qui nous soit resté de ranciennc Rome , et celui qui nous donne le plus d'idée de la grandeur et de la magnificence des idolâtres ,• il est d'une structure et d'une grandeur admi-> râbles, en forme d'une orange coupée par le milieu, et, quoiqu'il ne reçoive de jour que par une seule fenêtre , qu'on appelle dans l'architecture (sil -de-bœuf , qui est tout au haut du bâtiment» il est néanmoins aussi bien éclaire que s'il était ouvert de tout côté. L'empereur considérait de là la beauté de ce superbe édifice , et il y avait à côté de lui un cavalier romain qui lui faisait remarquer l'excellence et l'artifice de l'ouvrage. Après que Tempereur se fut retiré : Seigneur , lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue une chose à Votre Majesté. Pendant que vous étiez au bord de ce trou , il m'est venu cent fois dans la fantaisie de vous embrasser et de me jeter avec vous en bas pour immortaliser mon nom. Je vous suis fort obligé de ne l'avoir pas fait, répondit l'empereur, et je me trompe fort s'il m'arrive de ma vie de vous exposer à une semblable tentation; aussi vous défends^je, ajoutat-il, de vous trouver jamais où je serai. Et en disant cela , il lui fit une grande révérence. Je veux dire , Sancho , que le désir de faire parler de soi est toujours ardent et vif dans les hommes. Et qui penses-tu qui obligea Horace de se jeter tout armé dans le Tibre? et qui donna à Mutins, qui fut depuis surnommé Scévoia , cette patience admirable et terrible de tenir sa main dans un brasier ardent jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée ? Qui poussa Gurtius à se précipiter dans cet abime profond qui s'ouvrit au milieu de la ville de Rome? Et pourquoi Jules-César passa-
t-il le BubicoQ après tant de présages sinistres? Ma foi i je ne sais , dit Sancho. £l pour en revenir à des exemples plus modernes^ continua don Quichotte, pourquoi un pelit nombre d'Espagnols y conduits
£ar le grand Corlez dans le Nouveaufondé, percèrent-ils eux-mômes leurs vaisseaux pour les faire abimer, s^ôtant ainsi tout moyen de se sauver par la fuite ? C'est la gloire, Sancho, qui fait faire toutes ces grandes actions , c'est pour elle qu'on méprise les plus affreux périls , et que l'on affronte la mort, comme si, dans la résolution qu,e l'on fait paraître , on jouissait déjà par avance de Timmortalité, quoique pourtant ^ nous autres chrétiens et chevaliers errants , nous travaillions beaucoup plutôt pour la gloire éternelle dont on jouit dans le ciel que pour cette vaine renommée qui doit finir avec le monde ^ et aussi, Sancho, nos actions ne doiventiamais sortir des limites de la religion chrétienne. En tuant des géants, nous ne devons penser qu'à terrasser l'orgueil ; nous combattons l'envie par la générosité , la colère par la douceur et par la tranquillité de l'àme , la gourmandise et le sommeil par la sobriété et les longues veilles, la volupté par la fidélité que nous gardons à celles que nous avons faites
maîtresses de nos pensées, et la paresse en courant toutes les partiesjdu nioqde, et recherchant toutes les occasions qui puissent, avec le nom de chrétiens, noua acquérir celui de chevaliers illustrea et fameux. Yoilà, Sancho, les degrés par où l'on monte au faite de la gloire.
Nos aventuriers passèrent la nuit et le jour suivant en discours curieux sur la chevalerie , sans qu'il leur arrivât rien de considérable , ce qui déplaisait fort à don Quichotte. Enfin, le jour d'après , vers le soir , ils découvrirent la fameuse ville du Toboso, et notre chevalier ne l'eut pas plutôt vue, qu'il en eut une joie incroyable, au lieu que Sancho en devint tout chagrin et mélancolique , parce qu'il ne savait point la maison de Dulcinée > et en jour de sa vie il n'avait vu cette belle dame , non plus que don Quichotte , qui mourait d'envie de la voir , pendant que Sancho mourait de peur qu'il l'envoyât chez elle , ne sachant quelle défaite imaginer. Enfin don Quichotte ne voulut entrer dans la ville que de nuit \ ils ^'arrétèrent cependant sous de certains chênes qui sont à l'entrée du Toboso , et > la nuit venue, ils entrèrent dans la ville > où il Iqut arriva ce que nous allQOS dire.
tîttUfW^MIMMIIOË *