‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 34 sur 136 · CHAPITRE V ter · texte numérisé non relu

CHAPITRE V ter

Où I'qh verra ce qtii est.

Il était environ minuit quand don Quichotte ctSanchodescendircntd'unecoUino et entrèrent dans le Toboso. Les habitants étaient dans le silence ^ parce qu'il était

l'heure de dormir> et qu'on s'en acquitte là aussi bien qu'en aucun lieu du monde. La nuit était légèrement obscure, et Sancho , aurait bien voulu qa'eUel'eùtilé tM.tè fait^

1K)N QUICHOTTE

afin que robscnrité pût excuser son iniorance. On n'entendait dans tont le Yîllage qae les hurlements des chiens qni étourdissaient don. Quichotte , et causaient une grande peur à Sancho : ici un àne brayait, là des pourceaux grognaient, et les chats faisaient un tintamarre épouyantable sur les tuiles. Ces bruits différents , confondus ensemble, et comme augmentés par le silence de la nuit, avaient je ne sais quoi d'affi*eux et de lugubre que notre amoureux cheyalier prit pour un mauvais présage; mais, sans mamfester rien, il dit à Sancho: Sancho, mon flls, prends le chemin du palais de Dulcinée peut-être trouverons-nous qu'elle n'est pas encore endormie. Eh , à quel diable de pahiis. Dieu me pardonne^, Toulez-vous que je vous mène, répondit Sancho; le lieu ou je vis sa grandeur n'était qu'une petite maison basse , la moins apparente du village ? Sans doute, dit don CNiidiotte , qu'il lui avaU; plu de se retirer dans quelque petit appartement de son palais, pour se divertir avec ses filles, comme font d'ordinaire les grandes princesses. Eh bien, monsieur, dit Sancho, puisqu'il faut que b maison de madame Dulcinée soit un palais, de bonne foi, est-ce l'heure de trouver la porte ouverte ? et me conseiOerezvous bien d'aller troubler tout le monde à force de frapper, pour nous faire ouvrir ? Croyez -V0113 par hasard que nous allons dans un. cabaret, où l'on ouvre à toute heure-? Cherchons d'abord le palais, dit don Quichotte, et quand nous l'aurons trouvé , je te dirai ce au'il faut faire : mais, Sancho, ne vois-je pas devant nous quelque chose de grand et de sombre ? il faut que ce soit là sans doute le palais de Dulcinée. 1^ bien, monsieur, menez-nous-y donc, répondit Sancho : il pourrait bien se faire que ce fût là. Je le verrais pourtant de mes deux yeux , et le toucherais de mes dix doigts, cpie ie n'en croirais rien; mais vaille qui vaille I

Don Quichotte prit les devants; et, après avoir marché deux cents pas environ, il arriva au pied d'une grande tour, qu'il reconnut pour le clocher de la paroisse. C'est l'église que nous avons rencontrée , Sancho , s'écria-t-il. Je le vois bien, répondit, Sancho, et Dieu veuille que nous n ayons pas rencontré notre sépulture : car ce n'est point bon signe de se trouver ainsi la nuit dans des cimetières, et, si je m'en souviens bien, il me semble que je vous avais dit que la maison de cette dame est dans un cul-desac. Veux -tu me désespérer, dis -moi, brutal ? répondit don Quichotte. Et où as-

tu jamais entendu dire que les maisons royales sont bâties en de pareils endroits? Monsieur, répondit Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-être que c'est la coutume du Toboso de bâtir les palais et les grands édifices dans les petites rues. Laissezmoi faire, |e vous en prie, je m'en vais chercher ici partout, et peut-être que je trouverai ce chien de palais dans quelque recoin, je voudrais que le diable leâit mangé, pour la peine qu'il nous donne 1 Ecoute , Sancho, cria don Quichotte , parle avec respect de tout ce qui regarde Dulcinée : c'est le moyen de vivre en paix. Je vous demande excuse, monsieur, dit Sancho , mais comment diable voulez-vous que je trouve à coup sûr la maison de notre maltresse, que je n'ai vue qu'une seule fois en ma vie, quand il fait noir comme dans un four, et que vous ne la pouvez trouver vous-même, vous qui devez lavoir vue cent mille fois? Je jure Dieu que tu veux me livrer au désespoir I dit don Quichotte. Viens ici , ammal et bête brute : ne t'ai-je pas dit cent et cent fois que je n'ai jamais mis le pied dans son palais, et que je n'en suis amoureux que sur la grande réputation qu'elle a d'être la plus belle et la plus sage pnncesse du monde ? Ah ! je vous entends mieux maintenant, monsieur, répondit Sancho; et je vous dis donc que, puisque vous ne l'avez jamais vue, ma foi, ni moi non plus. Et comment cela peut -il être ? répliqua don Quichotte : ne me distu pas que tu l'avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que je lui écrivais ! Ne vous fiez pas à cela, répondit Sancho : car je vous apprends que je ne l'ai jamais vue, non plus que vous , que par ouï-dire , et la réponse que je vous fis était tout de même. Au diable celui qui connaît madame Dulcinée plus que le grand-turc I Sancho , Sancho , dit don Quichotte, il y a un temps pour railler et un temps pour se réjouir : car les railleries ne sont pas toujours de saison. Est-ce que parce que je dis que je n'ai jamais vu madame Dulcinée , et que je ne lui ai jamais parlé, qu'il t'es permis d'en dire autant , quoi que tu saches le contraire ?

Tandisque nos héros s'entretenaient de la sorte, ils virent venir vers eux un homme avec deux mules, et ils jugèrent, au bruit que faisait une charrue, que c'était un laboureur qui allait aux champs dès le matin : ce qui était vrai. Le laboureur s'en allait chantant cette romance :

Vous y faites mal tos orgea , Fraoça», k RoDcevaux.

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DON QuiciiornB.

Santiho, dit don Quichotte, je veux mourir s'il nous arrive rien dé bon pendant toute cette nuit : entends-tu ce que chante ce drôle? Oui, j'entends fort bien, répondit Saneho ; mais qu'est- ce que cela fait? c'est tout comme s'il avait chanté Appelez R<h èinettéi Le laboureur était arrivé près d'eux, et don Quichotte lui dit : bonjour, mon ami. Nepourriez-vous m' apprendre où est ici le palais de la princesse Dulcinée ? Monsieur, répondit le laboureur, je ne suis ffks de ce pays-ci, et il y a peu de temps que ie suis dans le village, où je sers un riche laboureur ; mais voilà tout en face de vous la maison du curé et du sacristain de la paroisse : Fun ou l'atjtre pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce

Îu'ils ont une liste de tous les habitants du éboso. Je ne crois pourtant pas qu'il ait ici aucune princesse^ mais je puis me tromper : il y a quantité de dames , et chacune peut-être princesse chez elle. Celle que je demande demeure sans doute parmi ceUes-là , dit don Quichotte. Gela peut bien être , répondit le laboureur , Adieu, monsieur , ajouta-t-il : voilà le jour qui commence à venir. Et il fouetta en même temps ses mules.

Saneho s*aperçut que son maître n'était pas trop content de cette réponse, et ^ le voyant embarrassé '.Monsieur, lui dit-il^ voici

bientôtle ioor, et il me semble qu'il n'est pas convenable que l'on nous trouve ainsi dans te rue; Si vous m'en croyez, nous sortirons de la ville '^ et nous nous retirerons dans quelque bois voisin; quand le jour sera venu, je reviendrai ici chercher de coin en coin , et de porte en porte, le palais de votre maltresse; et, sur ma foi, je serais bien maudit si je ne le trouve; puis , ciuand je l'aurai trouvé ; j'irai dire à^ grandeur que voui êtes ici, et que vous la pri« bien humblement qu'elle vous accorde 1 honneur de la voir sans qu'elle ait à a*aindre quelque chose pour son homiear. En vérité , Saneho , dit don Quichotie , tu viens de dire de bonnes choses en peu de mots, et je m'en vais suivre ton conseil Allons, mon fils, allons chercher un lieu où je puisse me mettre à l'abri, et tu viendras faire ton ambassade à cette reine de la beauté, dont la discrétion et la courtoisie me font espérer des faveurs miraculeuses. Saneho brûlait d'envie de faire sortir son mattre du village, tant il avait peur qu'il découvrit la fourberie de la réponse qu'il lui avait autrefois portée à la montagne Noire, de la part de Dulcinée I II commença donc à marcher le premier, et, au bout d'une demi^ieue, ayant rencontré un bois, don Quichotte s'y cacha, pendant que son écuyer revint faire son ambassade.

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