CHAPITRE Vi
te mo)ou iQjQdtritiui dont usa Saaofao pour enchanter madame Dulcinée* -^ Autres érénemeûa
. ridicules et vériiaUes
Don Quichotte s'étant caché dand on bois planté de chênes , non loin du Toboso , ordonna à Saneho d'aller aussiUM à la ville, et do n'en point revenir sans avoir parlé à sa dame , et l'avoir suppliée de trouver bon que le chevalier esclave de sa beauté se présentât devant sa grandeur, et vint recevoir ses ordres, afin de pouvoir espérer un heureux succès dans toutes ses entre-
prises. Saneho se chargea de bon cœur de sa commission , et promit de loi raimorter une réponse aussi bonne que la première fois. Va donc, mon fils, repartit don Quichotte f et prends garde de ne pas te troubler quand tu approcheras de l'éclatante lumière du soleil de sa beauté. Heureux écuyer 1 heureux entre tous les écuyers du monde! toi qui es choisi pour voir tout ce
DON (^ICBK)TTE.
^c la terre a de trésors renfinixiès dans une personne! N'oubUepas , je te prie, de bien graver dans ta mémoire la manière dont tu seras reçu de ma dame, si elle anra changé de couleur, si die n*aura point ^quelque émotion qaapA tu lui parleras de moi ; si elle n'est point inqpiètc ou cha- •grine ; et si tu la trouves debout, observes ^i elle ne se mettra point tantôt sur un pied , tantôt sur l'autre ; et si elle ne répète point deux ou trois fois sa réponse ; observe ses yeux, le ton de sa voix, toutes ses actions et tous ses mouvements ; et en m'en faisant une peinture naïve, je pénétrerai les secrets de son eœur , et je saurai tout ce qu'il m'importe de savoir sur le sujet de mon amour : car il faut que tu saches, ami Sancho , si tu ne le sais pas , qu'en matière d*amour, les amants connaissent par les mouvaments extérieurs tout ce qui se passe dans le cœur do la personne aimée. Va! «her ami, le sort te donne une meilleure aveniure que la mienne, et puisses-tu avoir iin succès plus heureux que celui que je crains et que j'attends dans cette triste solitude!
J'irai et reviendrai promptement, répondit Sancho; remettez-vous seulement ile vos frayeurs ; je crois , à vous voir , que TOUS avez le coeur bien serré. Allez, mour ^ieur , allons, courage, contre fortune bon cœur; il ne faut jamais s*étonner cfUion n'ait vu sa tète à ses pieds. Si je n'ai pas trouvé le palais de madame Dnlcinée cette nuit, je le trouverai maintenant qu*il fait jour, et, quand je l'aurai une fois trouvé, laissez-moi faire. Va donc, mon enfent, va "dit don Quichotte , et Dieu veuille te faire réussir en ce qui me regarde comme il t'arrive heureusement de trouver des proverbes sur toutes sortes de matière». Ces paroles achevées , Sancho tourna le dos et piqua son grisou. Don Quichotte demeura a cheval , se délassant sur les étriers , knguissamment appuyé sur sa lance , et l'esprit tout plein d'imaginations tristes et conftises. Sancho Pança n'était pas moins confus que son maître , car il ne savait que faire pour le contenta* sur le suiet de son ambassade ; mais à pdne eût-il passé le bois, que voyant qu'il ne pouvait être aperça de don Quichotte, il mit pied à terre , et s'asseyant au pied d'un arbre , il commença à se parler à lui-même, de la manière suivante : Sachons un |^ , Sancho, où va maintenant yotre seigneurie : allezrvous chercher quelque âne que vous ayez égaré? Vraiment nenni, ce n'est point cela. Et qu'allez-vous donc chercherf Une
princesse seulement, et une prhicesse qui est plus belle , elle toute seule , que le soleil et la lune ensemble. Et/OÙ pensez-vous trouver ce que vous venez de promettre , Sancho : Où? dans la grande ville du To* boso vraiment. Bon; et de quelle pari rallez-vous chercher ? De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche; c^ lui qui défait les torts et les griefs , donne à manger à ceux qui ont soif, et à boire à ceux qui ont faim. Voilà qui va bien , Sancho mon aîmi ; et savez- vous la maison ? Pas davantage ; mais mon maître dit que c*est un grand château ou palais royal; et avezvous quelquefois vu cette dame? Ni moi, ni mon maître ne l'avons jamais vue. Par votre foi , Sancho , si ceux du Toboso savaient que vous êtes là pour enlever leurs dames , et qu'ils vinssent vous frotter les épaules avec de Thuile de cotret , sans qu'il vous demeurât une côte saine, croyez-vous qu'ils feraient mal? Ils n'auraient peutêtre pas tout le tort; mais s'ils savaient que je suis ambassadeur et que je ne fais rien de ma tête, je ne crois pas qu'ils en voulussent user si librement. Ne vous fiez pas trop, mon pauvre Sancho, les gens de la Manche n'entendent point raillerie, et il ne fait nullement bon de s'y frotter. Vive Dieu, s'ils vous sentent une fois, vous n'aurez pas une besogne toute faite : vous n'avez qu'à bien vous tenir et à songer à remuer les jambes.Hé I misérable, à qui te joues-tu donc, et qui diable est-ce qui' t'amène ici? Qu'est-ce que je vais chercher? à me faire rouer de coups pour le plaisir des autres! AbrenuntiOf afrr«nun^io : c'est le diable qui me tente et qui voudrait déjà me voir les côtes rompues.
Sancho s'étant entretenu delà sorte, songea quelque temps en lui-même , et puis 0 reprit ainsi : Mais ne dit-on pas quil v a remède à tout> hors à la mort? il ne faut donc point se désespérer , ni jeter le manche après la cognée. J'ai remarqué en miUe occasions que mon maître est un fou à renfermer ; et franchement je ne pense pas que je sois en reste de beaucoup avec lui , ne faut-il pas que je sois aussi fou que lui, pour m'amuser à le suivre ? car le proveriw dit : Dis-moi qui tu fréquentes , et je te dirai qui tu es. Mais enfin , fou comme il est, et u une folie qui lui fait souvent prendre une chose pour une autre , des moulins pour des géants, des mules pour des dromadaires, et des troupeaux de moutons pour des armées, et mille autres choses pareilles , il ne sera pas difficile de lui faire croire que la première paysanne que je
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troayerai ici dans les environs est la dame Dnlcitiée. S*il ne vent pas me croire , j'en joreraf ; s*il jure que non, je jurerai encore plus fort que oui ; s*il s*obsUne , je m'obstinerai de même ; et sur ma foi , je m'opiniàtrerai jusqu'au bout sans jamais en démordre ; au moins , ferai-je en sorte , à force d'opiniâtreté , qu'il ne me fera plus faire de semblables messages» voyant le peu de satisfaction qu'il en tire; etpeut-^tre même croira-t-il, et j'en jurerais, que quelque enchanteur de ceux qui lui en veulent aura changé sa Dulcinée en paysanne pour le faire enrager.
Avec cette pensée, Sancho se trouva l'es-
Erit en repos , et crut qu'il se tirerait parlitement d'affaire. Il s'arrêta là jusque vers le soir pour amuser encore mieux don Quichotte ; et tout lui succéda si heureusement , que lorsqu'il voulut monter sur son àne, il vit venir du côté de Toboso trois paysannes à cheval, apparemment sur des ânes, car c'est la monture ordinaire des villageoises. Il ne les vit pas plutôt paraître
Si'il alla au grand trot chercher don Quiotte , qui était encore dans la même posture où il l'avait laissé , soupirant et faisant des lamentations amoureuses et sentimentales. Hé bien , mon ami , qu'y a-t-il de nouveau? dit don Quichotte; faut-il marquer ce jour avec une pierre blanche ou une pierre noire? Il faut le marquer avec une pierre rouge, répondit Sancho, comme on fait pour les écriteaux qui doivent être lus de tout le monde. Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles , mon enfant? dit don Quichotte. Si bonnes repartit Sancho , que TOUS n'avez qu'à piquer Rossinante du cùté de la.plaine pour aller au devant de madame Dulcinée, qui vient vous voir avec deux de ses demoiselles. Pérc éternel!
au*est-co que tu dis là , Sancho? repartit aon Quichotte ; dis- tu vrai, mon cher ami? Ne m'abuse point , ie te prie , et ne songe pas à me donner de fausses joies pour charmer mes ennuis. Et que gagnerais-je à vous tromper, répliqua Sancho, quand vous êtes sur le point de découvrir la vérité? Avances s^ement , et vous verrez venir la princesse, vêtue et parée comme il lui sied: elle et ses demoiselles ne sont qu'or et azur; ce ne sont que colliers de perles , diamants, rubis , étoffes toutes d'or et d'ar^ gent ; je ne sais comment diable eUes peuvent porter tout cela. Leurs cheveux tombent sur leurs épaules à grosses boucles, et on dirait que ce sont les rayons du soleil dont le vent se joue ; enfin vous les allez voir dans un moment tontes trois montées
sur cananées grasses à lard , et qui raient leur pesant d'or. Il faut dire des haqueoées, Sancho , dit don Quichotte. Si Dulcinée t'entendait parier de la sorte , elle ne nous prendrait {»s j^ur ce ^e nous scmunes.
La différence n est pas si minde, répondit Sancho, mais enfin , je nai jamais vu des dames galantes, et particulièrement madame Dulcinée : sur ma foi, die convertirait un mahométani Allons, mon cher Sancho, allons, dit don Quichotte, je te donne pour étrennes d'une nouvdle si bonne et si peu attendue , toutes les dépouilles de la première aventure c|ui se préjentera; et si cela ne te contente, je te promets les poulains de mes trois juments ,
S|ue tu sais être sur le point de mettre bas. e m'en tiens aux poulains , à tout hasard , répondit Sancho, car il n'est pas trop sûr que les premières dépouilles soient bonnes. En disant cela ils commençaient d'entrer dans la plaine, et ils virent les trois paysan* nés assez proches d'eux.
Don Quichotte jeta les yeux sur le chemin du Toboso, et, comme il n'y vit que ces trois créatures, il commença à se troubler et demanda à Sancho s'il avait laissé la princesse hors delà ville. Comment I hors de la ville , répondit Sancho , avez-vous les yeux derrière la tête, pour ne boint voir que c'est elle qui vient là plus brillante que le soleil d'été? Je ne vois rien , Sancho dit don Quichotte, que trois paysannes montées sur des ânes. Dieu me soit en aide! repartit Sancho : comment est-il possible que vous preniez pour des ânes trois haquenées plus blanches que la neige I Ma foi , on dirait que vous ne voyez goutte, ou oue vous êtes encore enchanté. En vérité , Sancho, mon ami , dit don Quichotte, tu ne vois pas plus clair que moi , pour ce coup : ce sont des ânes ou des ànesses , sur mon honneur, aussi assurément que Je suis don Quichotte et que tu es Sancho Pança; au moins il me semble qu'il en est ainsi ,* et j'en jurerais. Allez , allez , monsieur , vous vous moquez , dit Sancho : ouvrez seulement les yeux et venez faire vos salutations à la princesse que voilà tout près de nous. En disant cela il s'avance lui-même du cêté des paysannes, et , descendant de son grisou, il arrêta un des ânes par le licou; puis se jetant à genoux : 0 princesse, s'écria4-il, reine et duchesse de la beauté , que votre hautesse reçoive en grâce ce pauvre che^ valier , son esclave , qui est là froid ocHmne un marbre, sans force et sans pouls» tant il est étourdi de se voir devant votre magnifique présence 1 Je suis Sancho Pança»
Digiti:
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