‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 36 sur 136 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Troisième sortie de don Quichotte •

Cid Hamei Benengely dit que ic curé et le barbier fureot près d'un mois sans aller voir don Quichotte, de crainte de le faire ressouvenir de ses folies passées , et de loi foire naître Tenvie de recommencer. Ds ne laissaient pourtant pas de visiter la nièce et la gouvernante» à qui ils reconunandaient toujours d'avoir grand soin de divertir don Quichotte, et de lui donner à manger des viandes solides et de bon suc, pour lui fortifier le cerveau , d'où apparemment venait tout son mal. Elles répondirent qu'elles en usaient ainsi, et qu'elles continueraient à l'avenir, d'autant plus qu'eltes remarquaient que don Quichotte avait des momoits où il semblait qu'il fût tout à fait dans son bon-sens. Cette nouvelle donna bien de la joie au curé et au barbier,

qui crurent que c'était un effet de l'enchantement qu'ils avaient imaginé , et que nous avons raconté dans le dernier chapitre de la première partie de cette grande et véritable histoire. Cependant, comme ils tenaient cette guérison comme impossible , ils résolurent d'aller voir don Quichotte , pour s'en assurer par eux-mêmes; et, après avoir arrêté ensemble qu'ils ne lui parleraient nullement de chevalerie, pour ne pas réveiller une passion qui s assoupissait, ils entrèrent dans sa chambre , où us le trouvèrent assis sur son lit, en camisole de frise verte, avec un bonnet rouge sur la tête, et le corps si sec et décharné , qu'il ressemblait à une momie. Le malade leur témoigna beaucoup de joie de leur visite , les en remercia civilement , et leur rendit

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compte , en bomme d*esprit et de bon-sens, de rétatoù il se trouvait, et de tout ce qu'ils lui demandèrent. A|»^ avoir parlé quelque temps de cboses indifférentes , ils se mirent insensiblement sur les matières d'Etat, parlèrent de la manière de bien gouverner, réformant tantôt une coutume, et tantôt corrigeant im abus , et établissant de niNivelles lois, comme s'ils eussent été les plus habOes gens du monde. Sur tout cela don Quichotte [Kirla avec beaucoup de sagesse, et fit voir tant de jugement, que le curé et le barbier ne doutèrent plus qu'il n'eût l'esprit sain et les sens rassis.

La nièce et la servante , qui se trouvèrent à cette conversation, versaient des larmes de joie et ne pouvaient se lasser de rendre grâces à Dieu de la guérison de ce bon ffentilbomme. Mais le curé , tout étonné d'un si prompt changement, voulut voir si ce qui paraissait de bon-sens en don Quichotte était capable de souffrir toutes les épreuves ; et , malgré la résolution qu'il avait foite de ne parler en a*«cunc façon de matière de chevalerie, il dit qu'il y avait de grandes nouvelles à la cour, et, entre autres choses , que le Turc mettait sur pi^ une armée prodigieuse ; qu'on ne savait point où devait fondre cet orage , mais que toute la chrétienté en était alarmée, et que le roi faisait pourvoir à la sûreté de Malte et des côtes deNaplesetde Sicile. Le roi en use en guerrier prudent , répondit don Quichotte , et cette précaution le met à couvert des surprises de l'ennemi ; mais , si l'on prenait mon conseil , il y aurait bien une autre chose à faire, à la-

3ueUe je crois que le roi est bien éloigné e penser pour l'heure, et qui cependant serait bien aussi sûre que tout le reste. A peine le curé eut-il entendu ainsi parler don Quichotte qu'il haussa les épaules , et dit en lui-même : Pauvre g;entilhomme, t'y revoilà encore, et je suis bien trompé si tu n'es plus fou que jamais. Le barbier, qui en lit le même jugement que le curé , pria don Quichotte de vouloir leur apprendre quel pouvait être cet avis d'importance. 11 pourrait bien mériter, ajouta-t-il, d'être mis au rang de cette foule d'avis que l'on donne d'ordinaire aux princes. Monsieur le barbier, reprit don Quichotte, il n'est pas imp^nent , l'avis, il est importante Monsieur , répliqua le barbier , je n'ai pas dit cda pour vous déplaire, mais seulement parce que nous Toyoos par expéri^Me que la plupart de ces avis se Ux>uveQt presque toujours ridicules et impossibles, ou au

t)ON QUialOTTÉ.

désavantage du nri ou de rËtat Oh iMenI monsieur, dit don Quichotte, je tous apprends une le mien n'est ni ridicule, ni impossible, mais facile, bien imaginé, et le plusaisé du mondeà exécuter. Vous devriez déjà nous l'avoir apmîs, seigneur don Quichotte, dit le curé. Fraiidiement, répondit don Quichotte, je ne prendrais pas pkisir à le dire aujourd'hui , pour que dès demain le conseil en fut infime , et qu'ainsi un autre pût jouir des fruits de mon invention. Pour moi, dit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes que je n'en parlerai à roi ni à roc , ni à bomme qui vive. Je m'en fie au serment, et je connais monsieur le barlner pour homme d'honneur, dit don Quichotte. Je réponds pour hii , dit le curé, qu'il n'en ouvrira pas la Douche. Et qui m assurera de vous, monsieur le curé? irepartit don Quichotte. Mon caractère qui m'engage à garder le secret de tout le monde. Et morbleu I dit alors don Quichotte, qu'y a-t-^ autre chose à faire en cette occasion , sinon que le roi fasse publier à son de trompe que tous les chevaliers errants de son royaume aient à se rendre à jour nommé à la cour? Et quand il n'en viendbrait seules ment qu'une demi -douzaine, il pourrait bien y en avoir tel parmi eux qui viendrait tout seul à bout de cette grande armée de Turcs , toute puissante qu'elle puisse être^ Mais écoutez , messieurs , et suivez bien ce que je vais vous dire : croyez-vous que ce soit une chose si nouvelle qu'un chevalier eirant ait défait seul une armée de vingt mille hommes aussi entièrement que s'ils n'avaient eu tous ensemble qu'une seule tête? Eh I combien d'histoires sont pleines de ces prodiges! Vraiment, c'est dommage que le fameux don BeUanis ne vive dans ce siècle, ou quelqu'un de cette multitude innombrable des descendants d'Amadis de Gaule : qu'il ferait beau de le voir aui mains avec ces mahométans! Croyez-moi ^ il n'en retournerait guère à Gonstantinopie. Mais y patience y Dieu aura soin de son peuple et suscitera peut-être qudqu'ua qui , s'il n'a pas autant de réputation que les chevaliers errants du temps passé > aura pour le moins autant de courage ( Dieu m'entend , je n'en dis pas davantage.

Que ie meure , s'écria- la nièce > si mon oncle na pas encore envie d'être chevalier errant ! Oui , oui , répondit don Quichotte, je suis chevalier errant, et dievalier errant je mourrai. EtqueleTurcdesoendeoumonte tant qu'il voudra , et avec toute sa puissance; encore une fbis, Dieum^entend bien.

En attendant, je serais bien aise de faire connaître à tout le monde rerreor gros* sière oà l'on est de ne pas penser à rétablir la chevalerie errante. Mais, après tout Je vois bien c^ae ce misérable siècle est indigne d'nn bien dont ont joui les siècles passés, où les clievaliers errants se cnargeaient de la défense des royaumes , de la protection des demoisdles, de secourir les orphelins et les yeures, de châtier les sup«rlN» et de récompenser les bons. Les cheraliers d'aujourd'hui aiment bien mieux les Testes de brocart d'or et de soie que la cuirasse et les chemisettes de maille. Où s'en trouve-t-il à présent qui dorment au milieu des champs, armés de pied en cap, et exposés à toutes les rigueurs du chaud et du froid? et où sont ceux qui, appuyés sur leurs lances , et le cul sur la seUe, affrontent continuéDeraent le sommeil, la faim y la soif, et toutes les autres nécessités de la vie? Où se trouyera-t-il aujourd'hui un chevalier qui , après avoir trayersé des montagnes et des forêts, et se trouvant au bord de^ la mer, où il ne voit qu'un petit esquif sans voiles, sans mâts, sans rame et sans matelots, se jette hardiment dedans sans consulter ({ue son courage, qdoiqu'il voie la mer irritée, dont les vagues écumantes tantôt rélèvent jusqu'au ciel et tantôt le précipitent dans de profonds abîmes? Cependant le chevalier intrépide fait tète à longe et semble ne point connaître de péril; et lorscp'il s'y attend le moins, il .se trouve à trois mille lieues deTendroit où il s'était embarqué, et, sautant à terre dans une côte inconnue , il y arrive et il y fait des choses si grandes et si extraordinaires, qu'elles méritent d'être gravées dans le broiuse pour servir de monument à sa gloire. Je vois bien oue la mollesse et une lâche oisiveté sont aésormais des vertus à la mode, qui triomphent impunément du travail et de la vigilance. La véritable valeur n'a plus d'éclat ni de mérite : on ne la distingue point d'avec l'insolente présomption des braves du temps, qui ne le sont qu'à la table et parmi les dames; et l'ignorance et la paresse font mépriser l'exerdce des armes, oui fut toujours le partage et l'ornement des chevaliers errants. Mais aussi , ditesmoi , où en trouverez-vous de plus honnêtes et de plus vaillants qu' Amadis de Gaule? Qui est plus courtois que Palmerin d'Olive? qui est-ce qui égale la douceur et la complaisance de Tiran de Hanc? Faites-moi voir un cavalier plus galant que Lisvant de Grèce, un homme plus ccmvert de blessu-

res et qui frappe {dus vigoureusement que don Beuanis, et un courage plus intrépide que Périon de Gaule? Ou trouverez-vous un chevalier aussi hardi que Félix Mars d'Hyrcanie, un cceur plus franc et plus sincère qu'Esplandan, un soldat plus déterminé que don Girongilio de Thrace? En voyez-vous de plus fier et de plus brave que Rodomont , de plus prudent que le roi âobrin, de plus entre[n«nant que Renaud , et déplus invincible que Roland? S'en trouvât-il encore qui puissent entrer, pour la valeuretlacourtoisie, enoomparaisonavec Roger de qui les ducs de Ferrare tirent leur origine , comme le dit Turpin dans sa cosmographie?Tou8cescavaliers, monsieur le curé, et un grand nombre d'autres que je pourrais vous dire, ont été chevalière errants, la gloire et l'honneur de la chevalerie, et c'est d'eux, ou de leurs pareils, que je consdUerais le roi de se servir, s'il a envie de bien l'être et à peu de frais, et que le Turc s'en retourne plus vite qu'Q ne sera venu*

Messieurs, dit en cet endroit le curé, jusqu'ici j'ai presque toujours écouté sans rien dire; et je voudrais bien m'éclaircnr sur un scrupule que vi^t de me donner la discoars qu'a faitle seigneur don Quichotte. Vous n'avez qu'à dire, répondit don Quidiotte, et vous pouvez hardiment décharger votre conscience. Puisqu'il vous phlt donc, repartit le curé, void ce qui me fidt de la peine : c'est que je ne saurais me persuader que ces chevauers errants que vous venez de nommer aient été de véritables hommes en chair et en os ; et franchement je crois que ce sont des <^ntes faits à plaisir, qui ont été inventés par des gens qui n'avaient guère autre chose à faire.

Voilà justement , dit don Quichotte , l'erreur où tombent la plupart des gens qui ne peuvent croire qu'il y ait de tels chevaliers au monde. Ce n'est pas ici la première fois que j'ai eu des disputes pour le même sujet ; véritablement je n en suis pas toujoun venu à bout , car il y a des gens bien incrédules et bien opiniâtres; mais aussi j'y ai quelquefois réussi , et j'en ai trouvé beaucoup r' se sontrendusà la raison et à la force cette vérité, qui est si constante, que je puis presque assurer oue j'ai vu de mes propres yeux Amadis de Gaule. C'était un homme de belle taille, qui avait letdnt Uanc et vif, la barbe noire et bien faite» et le regard doux et sévère; il n'était pas ffrand parleu)*, se mettait rarement en colère, et n'y demeurait pas long-temps. Jfe pourrais^ aussi aisément quej^ai dlpdnt

Amadis, vous Caire la peinture de tous les chevaliers errants du monde pari' idée qu'en donnent kurs histoires» par les actions qu'ils ont faites ; et de l'humeur dont ils étaient , on connaît et les traits et le teint de leurs visages y leur taille, leur air et le reste. Seigneur don Quichotte, demanda le barbier, de quelle taille était bien le géant Morgant? Qu'il y ait eu des géants ou non, répondit don Quichotte, les opinions sont partagées. Cendant l'Ecriture, qui ne peut manquer, nous apprend ^'il y en a eu , par l'histoire de ce Philistin Goliath qui avait sept coudées et demie de haut. On a aussi trouvé en Sicile des os de jambe et de bras qui font juçer que ceux de qui ils étaient devaient avoir été grands comme de grandes tours, ainsi que le démontre incontestablement la géométrie.

Avec tout cela je ne puis assurer avec certitude queMorgant ait été fort grand; et ie crois même que non , car son nistoire oit qu'il dormait quelquefois à couvert; et puisqu'il trouvait des maisons qui étaient capables de le recevoir , il ne devait pas être d'une grandeur démesurée. Cela est vrai , dit le curé , qui , prenant plaisir à lui entendre dire de si grandes folies, lui demanda en même temps ce qu'il pensait des visases de Renaud et deRoland , et du reste des douze pairs, qui avaient tous été chevaliers errants* J'oserai bien dire de Renaud , dit don Quichotte , qu'il avait le visage large, la couleur vive et vermeille, les yeux pleins de feu et presque à fleur de tête; cfu'il était pointilleux, extrêmement colère et emporté , et qu'il aimait et Erotégeait les larrons et les gens de semlable farine. Roland, Rotoland, ou Orland (car l'histoire lui donne tous ces noms) ét^it sans doute de médiocre taille , avec les épaules larges, et un peu cagneux et voûté, brun de visage, la barbe rousse, le corps velu, le regard menaçant, et ne parlant pas b^ucoup, mais avec tout cela civil et honnête.

Si Roland, dit le curé, n'était pas un plus gentil cavalier que vous nous le dé-

E lignez, je ne m'étonne point cp* Angélique i préférât Médor , qui était jeune , beau ,

agréable, etc. Cette Angélique, monsieur le curé , répondit don Quichotte , était une créature légère et fantastique, une écervelée et une coureuse, aussi renommée dans le monde par ses impertinences que par sa beauté , qui remplit toute la terre du bruit de sa mauvaiseconduite, et sacrifia sa réputation à son j^laisir. Elle méprisa des rois et des princes, et parmi les chevaliers , dédaignant les plus sages et les plus vaillants , elle choisit un petit page qui n'avait ni bien ni mérite, et sans autre réputation que celle d'avoir été constant et fidèle en son amitié. Le fameux Aiîosle, qui a tant chanté la beauté de cette Angéhque, cesse d'en parler après cet indigne choix , et , ne voulant rien dire de ce qui lui arriva depuis , qui sans doute n'est pas trop honnête, il en finit l'histoire par ces deux vers ;

Peat-ètre à Tavenir une meilleure lyre

Dira comme elle prit du jgrand Cathay Tempire.

Et cela fut comme une profAétie. Aussi appelie-t-on les poètes devins : car, depuis (pieLque temps , un excellent poète d'Andalousie a composé un poème des larmes d'Angélique, et un autre poète fameux, et le seul poète espagnol, a chanté sa beauté. Dites-moi, s'il vous plaît, seigneur don Quichotte, dit le barbier, ne s'est-il point trouvé quelque poète qui ait fait des satires contre cette Angélique, aussi bien qu'il s'en est trouvé qui ont écrit à son avantage? Je ne doute point, répondit don Quichotte, si Sacripant et Roland ont*été poètes , qu'ils n'en aient fait une étrange peinture , car c'est l'ordinaire des amants méprisés de se venger de leur dames par des satires et des libelles : ce gui est, à dire le vrai , une vengeance ridicule et bien indigne d'un cœur généreux. Cependant je n'ai encore vu jusqu'ici aucun ouvrage au désavantage d' Angélique, quoi- Si'elleaitpresquebouleversé toutlemonde.

est un miracle, dit le curé. Gomme ils en étaient là, ils entendirent que la nièce et la gouvernante, qui s'étaient retirées il y avait déjà qudque temps,faisaient de grands cris dans la cour, et ils coururent au bruit.

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