‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 37 sur 136 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

D«ra0rétble querelle qu>ui Saiicho ayee la nièce et la ^ouveruaDle de doo QutchoUe.

Le brait qa*ib entendaient venait de ce

2ie Sancho Panca frappait à la porte et isait tons ses efforts pour entrer » demandant à voir son maître , et de ce que la nièce et la gonvemante s*y opposaient de toute leur lorce en criant : Hé ! qu'est-ce donc que cherche ici ce fainéant? Allez* vons-en chez vous , mon ami ; vous n'avez que faire céans; c*est vous cpA débauchez monsieur et cpn lui faites ainsi courir les grands chemins. Gouvernante de Satan , répondit Sancho, vous vous trompez de

Idus de la moitié : c'est moi , de par tous es diables I qu'on débauche et cest moi qu'on fait courir, m me promettant plus de beurre que de pain; c'est votre bon maître qui m'emmène par le monde sans rime ni raison , après m' avoir tiré de chez moi en m'enjôlant de ses belles paroles et en me promettant une tle qui est encore à venir. Que maies tles*t'étouffent, chétif vaurien 1 repartit la gouvernante. Que veux-tu dire avec tes 11^? est-ce quelque chose de bon à manff^r, dis, gouhafre?

non pas à manger, ail Sancho, mais à gouverner, et meilleur que quatre villes et que toute une province. Oh I que ce soit ce qu'il pourra , répondit la gouvernante, tu n'entreras pourtant point ; va-t'en gouverner ta maison et lanourer tes champs , grand paresseux , sans t'amuser à tes tics.

Le curé et le barbier riaient de bon cœur de ce plaisant dialogue. Mais don Quichotte, craignant que Sancho se mutinât et qu'il allât dire des sottises qui ne seraient peut-^tre pas à son avantage, fit taire la gouvernante et la nièce , et ordonna qu'on le laissât entrer. Sancho entra donc, et le curé et le barbier prirent aussitôt congé de don Quichotte, désespérant de sa ffuérison , ou du moins de le voir jamais bien sage, puisqu'il était plus que jamais entêté de ses chevaleries. Quand ils forent MNrtis, le curé dit au barbier :

Vous verrez, compère, que lors<][ue nous

L penserons le moins, notre gentilhonmie ra encore queicpe escapade. Oh I j'en suis bien persuadé, dit le barbier, mais je m'étonne encore moins de la folie du cavalier que de la simplicité de son écuyer, qui croit si franchement qu'il attrappera un jour une tle. Dieu les bénisse tous deux, s' il lui platt I dit le curé; mais observons-les pour voir à quoi aboutira toute cette macnine d'extravagances du chevalier et del'écuyer : on dirait qu'ils ont été bdts exprès pour se faire valoir l'un l'autre , et les folies du maître ne vaudraient pas grand'chosesans celles du valet. C'est mon sentiment aussi, dit le bsurbier ; mais je voudrais bien savoir tout ce (}ui se passera à cette heure entre eux. J'ai la même envie, répliqua le curé; mais il ne faut pas se mettre en peine : nous le saurons bien de la nièce et de la gouvernante; elles ne sont pas filles à en perdre leur part.

Cependant don Quichotte et Sancho se renfermèrent; et, se voyant ^uls : Sais-tu bien, Sancho, dit don Quichotte, que tu ne m'as point fait de plaisir d'aller dire <jue c'est moi qui t'ai fait sortir de ta maison? A. quoi bon cela? Ne suis-je pas aussi sorti de la mienne en même temps? Nous sommes sortis ensemble, et nous avons lait tous deux le même ch^nin, et nous avons l'un et l'autre éprouvé la même fortune ; mais si tu as été berné une fois, j'ai été roué de coups plus de cent fois, et voilà l'avantageque j'aisurtoi. D était bien juste que vous en eussiez, répondit Sancho, puisque, comme vous dites, les mauvaises aventures sont plutôt le partage des chevaliers errants que de leurs écuycrs. Tu te tnmipes^ Sancho, dit don Quichotte, témoin ce yers^QuandocajnUdoiet, etc. Monsieur, je n'entends point d'autre langue que la mienne, repartit Sancho. Je veux dire, répliqua don Quichotte, que, quand on a la tête malade, le reste du corps s'en ressettf.

DON OCfCBOn-E.

Ainsi moi, étant ton maître, je sois aussi le dief ou k tète du corps, dcîit tu fris une partie , étant mon yalet, et de cette sorte je ne puis recevoir de mal sans qu'A n*en retombe sur toi, comme tu n'en saurais avoir sans <pe je n*en ressente. Gela devrait bien Hte amsi, répondit Sancho ; mais, pendant qu*on me bernait, mçi, pauvre mcapbre, ma tète était derrièrela muraiUe, qui, sans sentir de mal, ine regardait voler en Fair ; et puisque les membres doivent prendre part aux douleurs de la tète, il me semble oue la tète devrait aussi prendre part aux douleurs que souffirent les membres. Est-ce que tu prétends, Sancbo, dit don Quichotte, que je ne souffirais point pendant qu'on te bernait? Ne le dis ni ne le pense, mon ami, et sois persuadé que j'avais alors plus de peine dans mon esprit que tu n'en sentais dans tout ton corps. H^s laissons cela pour cette heure, nous aurons le loisird'en reparler et d'y mettre ordre. Dis-moi, je te prie, ami Sancho, que ditron de moi ici autour? qu'en dit-on dans le village? qu'en pensent les paysans? quelle opinion en a la noblesse? comment en parlent les cavaliers? Que dit-on de ma valeur, de mes ex-ploits et de ma courtoisie? et quel est le sentiment des uns et des autm sur le dessein que j'ai de rétablir entièrement et de remettre dans son premier lustre l'ordre presque éteint de la chevalerie errante? £nun mot, dis-moi sansflatterietoutceqne tu en as ouï dire, et que la complaisance ne te lasse point ajouter ni diminuer, car il est d'un serviteur fidèle de rapporter sincèrement à son seigneur les choses comme il les entend dire, sans qu'aucune considâ^ tion de flatterie ou de respect lui Daisse altérer la vérité. Et il est bon que tu saches, ami Sancho, que, si les souverains étaient exactement instruits de la vérité par des gens dégagés de tout intérêt, on verrait régner partout le repos et la paix, la justice et l'abondance, et le siècle serait encore un âge d'or, ce qu'il est déjà, à ce que j'entends dire, à l'égard de beaucoup d'autres qui l'on devancée. Sers-toi de cet avei^ tisscment, ami Sancho, pour me parler sans déguisement sur les choses que je t'ai demandées. Je vais vous donner contentement, monsieur, dit Sancho, et de bon coeur; mais il ne faut pas que vous vous fâchiez si je vous le dis comme je l'ai enr tendu dire. Je t'assure que je ne m'en fâcherai nullement, dit don Quichotte; parle librement et sans aucun détour. Prrâuèrement, monsieur, il faut que vous sachiez que tout le peuple vous prend pour un

mnd fou^ el moi, tout an moins pour on nomme bien sot. Les gentilshommes disent que , pour vous mettre afirdessus de la iKw blesse, vous tous êtes vous-même donné le don^ et que vous vous êtes ensuite lait chevalier avec deux arpents de tore, un haillon devant et l'autre derrière. Les dievaliers, à ce <p*on dit, ne sont pas bien aises que les gentilshommes lassent companisoo avec eux, particulièrement les gentflshommes à lierre, qui noircissent lews souliers à la fumée, et qiii raccomodent des chausses noires avec de la soie verte. Ce oue tu dis là n'a rien de commun avec moi, oit don Quichotte : je suis tonjoun Mén vêtu et ne porte pas d habits rapiécés ;pour déchirés quelquefois, cela pourrait Are, mais plutôt à cause des armes que pour être trop usés. Qoant à ce qui r^iparoe la valeur, la courtoisie, vos exploits et votre dessein, les opinions sont difiërentes. Les uns disent : C'est un fou, mais plaisant ; les autres : n est vaillant, mais il est malheureux ; d'autres : Il est civil, mais extra-, vagant; et, pour dire la vériië, ils en disent tant de toutes les sortes et de vous et de moi, que, par ma foi, ils ne laissent rien à dire de plus.

Admire, Sancho, dit don Quûcbotle, que plus la vertu est éminente, ei plus elle csl apposée à la calomnie. Peu de. grands hommes s'en sont sauvés : Jules Cé^r, ce vaillant et ce sage capitaine, a passé pour un ambitieux, et on lui a même reproché le luxe et la mollesse dans ses vêtenents et dans sa manière de vivre. On a taxé Alexandre d'ivro^erie, ce héros qui, par tant de belles actions, a mérité le nom de Grand. Hercule, après avoir consumé sa vie en des travaux incroyables, n'a pas laissé de passer pour un homme voluptueux et e&ëminé. On dit de don Galaor, frère d'Amadis, qu'il était brouillon, querelleur, et d'Amadis, qu'il pleurait comme une femme. Ainsi, mon pau^TC Sancbo, je ne me mets pas en peine des traits de l'envie, et, pourvu qu'As ne soient pas plus piquants, je m en console avec ces héros, qui, après tout, font Fadmiration de tout 1 univers. Oui, mais c'est le diable, répliqua Sancho, car ils ne s'en tiennent pas là. oommenti estrce qu*on dit autre chose demanda don Quichotte. En bonne foi, il y a la queue à écorcher, dit Sancho : jusqu'ici ce n'est que miel; mais, si vous avez si ^ande envie de savoir tout ce qu'on dit^ je vais vous quérir tout à l'heurt un homme qui vous donnera contentement. Le fils d< Barthélémy C'arrasco, cp|î vient de Sala

manque » où il s*est bii passer bathelier, «st arriyé d'hier au soir , et , comme j'allai le Yoir Bour me réjouir avec loi , il me dit qu*on a tait votre histoire, etqu'onrappelle y admirable gentilhomme don Quichotte de la Manche ; il dit qae je suis aussi tout de DEion long avec mon même nom de Sancho Pança, et jusqu'à madame Dulcinée du Toboso qu'on y a fojorrée , et d'autres choses qui se sont passées seulement entre vous et moi , que je ne sais par ou ce diable d'historien les a pu ai^prendre. Il faut assurément , dit don Quichotte , C{ue ce soit quelque sage enchanteur qui ait écrit cette hisleire , car ces gen&-là n'ignorent rien. £t comment serait-ce un enchanteur, répartit Sancho , puisque l'auteur de Thistpire s'appelle Cid Hamet Berengena , à ce

que dit Samson Carrasco ? C'est là le nom d'un Maure , dit don Qmchotte. Cela pourrait bien être, répondit Sancho, car les Maures aiment grandement les pommes.

d'amQur. Il faut que tu te trompes , San-^ cho , dit don Quichotte , au nom de cid ou.) seigneur ? Jfe n'en jurerais pas , répondit Sancho ; mais si vous voulez que je vous fasse voir Carrasco , je vous l'amène ici en trois pas et un saut. Tu me feras plaisir, mon enfant , dit don Quichottç : tout ce que tu m'as dit m'étonne , etie ne mangerai morceau qui me fasse de bien jusqu'à ce que j'en sois exactement informé. Sancho partit sur l'heure , et de là à quelque temps revint avec le bachelier, et il y eut entre eux trois l'agréable conversation que vqu$ verrez, dans le troisième chapitre.^

aiAPITRB m.

Da pUÎMiit disoourB de doo Quichotte» de Sancho Pança, et du bachelier Samton Carraaco.

Don Quichotte demeura tout mélancolique en' attendant le bachelier Carrasco, de qui il devait apprendre son histoire propre, comme Sancho lui avait dit. D rêvait profondément et ne pouvait comprendre que l'on eût déjà pu écrire cette histoire , et graver ses fameux exploits de chevalerie, pendant que son épee fumait encore du sang de ses ennemis. Enfin il s'imagina que quelque sage devait avoir fait tout cela par enchantement, ou en qualité d'ami , pour relever ses grandes actions au-dessus des {)lus belles qu'eussent jamais faites les plus illustres chevaliers errants, et les recqpimander à la postérité; ou comme ennemi., en aflaiblissant le mérite de ses hauts faits et les ravalant au-dessous des moindres actions des plus petits écuyers dont on eût jamais écrit l'histoire. Cependant, disaitru, on ne s'est jamais avisé d'écrire les exploits des écuyersj et, s'il est vrai, après tout, que cette histoire soit imprimée, il ne se peut pas qu'elle ne soit belle, sérieuse et admirsîble, puisque c'est celle d'un chevalier errant. Dans ce senliment-là, il trouvait quelque espèce de consolation; mais aussi quand il y voyait par I,e nom de Cid que l'auteur était Maure, oui est une nation hâbleuse et qui déguise

toujours la vérité, il était sur le point de se désespérer,^ craignant qu'il ne se fût un pea licencié en parlant de ses amours, et que cela ne donnât quelque atteinte à la réputation de son illustre dame Dulcinée du Tobqso. U aurait bien souhaité qu'en parlant de lui il eût exalté sa fidélité, et surtout cette grande retenue qu'il avait toujours témoignée dans sa pai^ion, avec cette sincérité admirable qui lui avait fait mépriser des reines, des impératrices, et les plus belles personnes du. monde , pour ne pas donner atteinte à ,1a fidélité qu'il devait à sa dame.

Sancho Pança et Carrasco le trouvèrent abîmé dans ces diverses pensées, et il se réveilla presque comme d'un assoupissement pour recevoir le bachelier, à qui il fit beaucoup de civilités. Ce Carrasco était un petit homme d'environ vingt-quatre ans , naturellement maigre et pâle , mais de bon esprit et grand railleur ; il avait le visage rond , le nez camard et la bouche grande , tous signes d'un esprit malin, et qui ne se fait pas scrupule de se divertir auxdépiçns d'autrui. Sitôt qu'il vit don Quichotte, il se jeta à genoux devant lui, et lui demanda les mains de Sa Grandeur à baiser, en lui disant : Seigneur don Qiil^

Digiti:

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iitUi'(tH (1(1 vdUH (^l (lo l'ilhiiilr^ niadiiiiu^ Oui- ( |(MH( (lu 'ldlM»Mi. K\\ I idi i lulornuuult m.(U(ImI| J(« u'axiin (uu'(u*(^ |uiliil (mV dm) l'ill((»(iv iiui(l(uu(^ hul(liuV(t du T(dH»»(i, (((«((» H(H(l(nmnd la (Ihiikn lUU(*iu(^(^ . ^\ wMÎk {\\^\A uu(^ luul(^ \\k\\u ndnUMiv, tlo u>mI im» lA uiu^ (ibj(M U(ui d'iiu|H4lau(H\ ih^ihuuIU lo IumMIov. N(Uw U(»u i a^MUiH^iuoiil . dUd(4i OuuIu^Um luui^ diU'ii uuUt ji^ \mus( |irio>

\vNjd\aU oUUm|uoUoî» a\ouimv!>àdocA'4U^hU- \\^k\\y^ i\K\\ uu lo (4u« dv (i^M*^ 1 0!à i'^i^riU :k>ttt u<(vi<(^0!« U dv.^>UM , u'^^ikIU OiUHUNi\> , ^H ^j» uiauU^u MUU diftVi'vuU^H, vav W» uu» vviiuuoul lkMU\'\'U(> l^ivvuluiv di'H luouUus

fW^uU; d viul(\ }* cvlU^ dvHUkioloU ^ RhaKmi. CJt UUM \o dtviiuvat |K»iu' coUv Jk^s di^\ «uuACC)^, vmA nv^ux Uuw dv^s um\H.K't^ do ^(fc- K'UVt i^i uui M' u>.»ii\cr\Hftl di.tHMs ^^ir^ di'uv K^<^>^ U\H^^\ta\ di' UK>ttlott2i; ei d \ eu .1 vjuî >oâa |K>ur ruxciiluri^ du tuorl (4u\ma iiK'iKui »( SixoMo; «4\Auir\'s pour

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A n'j a pMMt iTkiiloire ai i •^^cilkwM tomrum éfjjifty d nuÀm e«ffe» de dieiraierie qae Is i atr UfU% fe* éirénemeots w soBt p» k»ynm à ravantafe des chefalicrs. D est tral^ reoartit Canttco, yat bemeon de I^<f0» qui (mi la ceDe-a disent qu'il serait à ftiiahaitcr que ranteor n*eàt point fait miffition de ce nombre infini de coups de bâton que le seignenr don Qoicbotte a ri*çus im diverses rencontres. Cest pourtant bien là vérité, dit Sancho. Ils auraient eu raiHon de n'en point parler , dit don Quichotte : à auoi non rapporter des faits qui ne sont nullement nécessaires pour FintelllKcn(*o do rhistoire» et qui peuvent faire mépriser celui qui en estle sujet? n ne faut pan affecter si scrupuleusement de dire toutes k^ vérités, ou on ne puisse supprimer coUos qui désobligent et qui donnent des idées désagréables : est-ce qu*on croit (]u*Ëiiée ait ou autant de piété que Virgile lo dit, et qu* Ulysse ait été aussi prudent (lue lo fait Homère? Je crois que non, répliqua C4aras(i>: mais autre chose est de décrire en poète, et autre chose d'écrire en historien : le méte n*est pas obligé à une sd grande Qd4Mité , et il a bonne eràce de rapporter les choses rooinie elles devraieul être: mais rhislorien les doit rapporter i\Mume eUes sont» sans s'éloigner jaûiais de la \êrtté » pour quelque raison cpie ce soit. INAisque le ^^eigneur maure, dit Sancho» se aiéle ainsi de aire les vèrtlês» assurément , eu parlani des coups de bèlon de mon ami- I tre,. il aura bit osentioa des nôtres : car, j entre nous, yen ai eu ma bonne f«rt« et» \ qiAand aiott amttre se plaignait des retn»« I ;A\ais à me plsùndre de tout le corps; omis I d ne but pas s en étonner, puisqae. selon Kù. h» chef n e>t jamais affigé qne tuas lff*s UKtiibres ne s eu resisentent. Vous êtes un mauvais lKmA>a . SuuiHh» . dit ém ^jak-^

chotie 9 et je vois bien que vous ne amn-

Suez pas de mémoire quand vous voulez, omment diable en manquerais-je à regard des coups de bàion , Repartit Sancho, quand les meurtrissures y sont encore toutes fraîches? Taisez- vous , taisez-vous, Sancho , dit don Quichotte » et n'interrompez point monsieur le bachelier. Monsieur, aiouta-t-il, continuez , je vous prie: je serais bien aise de savoir tout ce qu'on dit de moi dans cette histoire. Et poui^quoi non de moi aussi , dit Sancho , puisqu'on dit que j'en suis un des meilleurs patronages? Dites donc personnages , ami Sancho y et non pas patronages, dit Carrasco. Bon , bon , répartit Sancho , voici un autre chercheur de midi à quatorze heures : puis-

3ue cela va ainsi, nous ne sommes pas près e finir. Vous avez raison partout^ Sancho, dit le bachelier , et je veux mourir si vous n'êtes la seconde personne de cette histoire ; il y en a même beaucoup qui aiment mieux vous entendre parler que de lire les choses qui y sont les mieux écrites. Véritablement on trouve que vous fîtes paraître la plus grande simplicité du monde en croyant si facilement que le seigneur don Quichotte pouvait vous donner le gouvernement d'une lie. Il y a encore , répartit don Quichotte , cpelque feu de jeunesse dans Sancho ; mais avec l'âge et îexpérience, il sera plus propre pour le gouvernement que je ne l'ai trouvé jusqu'à cette heure. En bonne foi , monsieur, dit Sancho , l'Ile que je ne saurais pas gouverner à mon âge , je ne la gouvernerais Eoint à l'âge de Mathieu Salé ; mais le diale est que cette tle ne se trouve point , et qu'on sait où l'aller prendre, n faut recommander le tout à Dieu , dit don Quichotte , et tout ira peut-être mieux qu'on ne pense , car enfin il ne tombe pas une feuille de l'arbre que ce ne soit par la volonté de Dieu. Ohl il est vrai, dit Carrasco, que , quand il plaira à Dieu , Sancho aura aussitôt vingt Iles comme une. Monsieur le bachelier , dit Sancho , ma foi , je vois des gouverneurs dans le monde pour qui je ne me chargerais pas , franchement , et cependant on leur donne de la seigneurie à tour de bras , et ils sont servis en vaisselle d'argent. Ce ne sont pas là des gouverneurs d'Iles , répondit Cûrasco ; leurs gouvernements ne sont pas si importants , et avec tout cela il faut que ce soient des gens qui vaillent quelque chose.

Laissons cela à part , repartit Sancho ; Dieu donnera à chacun ce qu'il lui faut , et ce n'est pas à nous à choisir. Au bout du

compte, monsieur le bachelier Samson, je suis bien aise que celui qui a écrit cette histoire ait parlé de moi de façon qu'il u'cut nuie point ceux qui lisent : car, après tout, s'il s'était joué à me faire passer pour un maroufle, foi*d'écuyer , nous ne serions pas cousins, et j'aurais crié si haut que les sourds nous auraient entendus. C'aurait été faire un miracle , répondit Samson. Miracle ou non miracle, dit Sancho, mais que chacun regarde comme il parle ou comme il écrit des autres , et qu*il n'en aille point dire à tort et à travers la première chose qui lui vient en fantajsie I Une des fautes qu'on trouve dans cet\e histoire , dit le bachelier, c'est que l'auteur y a mis, sans savoir pourquoi , bien des choses qui n*ont rien de commun avec l'histoire^du seigneur don Quichotte. Je gage, dit Sancho, que le fils de putain aura tout fourré là dedans pêle-mêle comme dans une valise I Je vois bien à présent , répartit don Quichotte , que ce n*a pas été un habile homme que 1 auteur de mon histoire , mais un aiscoureur et un ignorant , qui a écrit au hasard et sans jugement , comme peignait Orbaneja, peintre d'Ubeda, qui, quand on lui demandait ce qu'il peignait , répondait : Ce qui se rencontre ; et quand il avait peint un coq , il écrivait au-dessous : C'est un coq : je crains qu'il en soit de même de mon histoire, et qu'elle ait grand besoin de commentaire. Oh ! pour cela , non , répondit Carrasco : il n'y a rien qui fasse de la peine; les plus ignorants l'entendent, et, à l'heure qu'il est, d'abord qu'on voit passer un cheval maigre , tout le monde dit : Voilà Rossinante. Mais ceux qui s'appliquent davantage à cette lecture , ce sont les pages : il n'y a point d'antichambre de grand seigneur ou il n'y ait un don Quichotie ; dès qu'un le laisse , l'autre le prend , et tous voudraient l'avoir à la fois; et aussi ne peut-on rien trouver de plif^ agréable à lire, et même les plus scrupuleux n'en doivent point faire de façon , car il n'y a pas un mot qui soit trop libre, et qui puisse donner une idée déshonnête. Je le crois dit don Quichotte : autrement ce ne serait pas écrire des vérités ; et les historiens qui se mêlent de dire des mensonges devraient être châtiés comme faux monnoyeurs.

Si je ne me trompe, ajouta don Quichotte, mon histoire n'aura pas plu à beaucoup de gens. Au contraire, répondit le bachelier': le nombre des fous étant infini , il y a aussi un nombre infini de gens qui prennent plaisir à la lire ; mais il y en a qui reprochent à l'auteur de manquer de

IKM* QlIlCaOTTE.

âne

aiénoire , ^oude «'être trompe , parce qn* ne dit pas qui fut le yoleor qui déroba 1 an •de Sancho; on Toit seulement qu*il fut dérobé, et, sans que Ton sacbe comment Saooho le retrouva ; puis on le revoit de là il quelque temps sur son âne , comme s'il ne Favait point perdu. On demande aussi ce que fit Sancho des cent écus qu*il trouva tlans la valise de Cardenio, en la montagne Noire y et on dit oue c'est une faute dans l'histoire que de ravoir oublié. Monsieur le bachelier, répondit Sancho , je ne suis pas bien en état maintenant de vous rendre «ompte de tout cela: j'ai l'estomac faible » et le cœur me manque ; je m'en vais chez nous boire deux ou trois coups pour le

soutenir , et , d'abord que j'aurai dtnô , je reviendrai vous satisfaire et sur l'âne , et sur les c^t écus , et surtout ce que vous voudrez. En même temps il s'en alla sans attendre de réponse.

Don Quichotte pria Carrasco de vouloir bien dtner ave lui , et il accepta. On ajouta deux pigeons à l'ordinaire , et ils se mirent à table » où on ne parla que des chevaleries , Carrasco s'accommodatit à l'humeur de don Quichotte , et ne croyant pas pouvoir mieux payer son écot. Ils firent la sieste après le repas^pour ne pas troubler la digestion, et ils ne s'éveillèrent que quand Sancho entra dans la chambre.

CaiAPITRE IV.

Kèpoose d« Saocho Paiiç» aux demandes de Samaon Carrasco» avec d'autres choses bonnes, à savoir et dimacs d'être racontées.

Sancho Pança étant- de. retour , et repr^ liant le discours d'auparavant : Vous voulez savoir y dit-il , monsieur le bachelier , quand, et comment, et par qui mon ftne fut pris; je m'en vais vous le dire. Il faut que vous sachiez que, la même nuit que nous entrâmes dans la montagne Noire, de peur de tomber entre les mains de la sainte Hermandad, à cause de cette diable d'aventure des galériens, et de l'autre de ce corps qu'on portait à Ségovie, nous nous mimes, monseigneur don Quichotte et moi, dans l'endroit le plus écarté de la montagne, où, lui, appuyé sur sa lance, et moi , sans descendre de dessus mon grisou, nous nous endormîmes comme si nous eussions été sur de bons lits de plume, tant nous étions fatigués de toutes nos ba-. tailles passées. Pour moi , ie m'endormis si fort, que le larron, quel qu'il puisse être, eut tout le loisir de mettre des pieux aux quatre coins du bftt pour le soutenir , et de tirer l'âne de dessous moi sans que je le sentisse. Et cela n'est pas une chose nouvelle ni bien difficile à faire.: il en arriva tout autant à Sacripant quand il était au siège d'Albraque; ce grand larron qu'on

appjîlait Brund lui prit comme cela souche- . val entre les ïambes. Le jour vint cependant, et, en m étendant et meremuant dans . le bât, mafoi,lesbâtonsvinrenlàmanq[uer, et ie m'en allai tout de mon long par terre , etbien lourdement. Jeregardai incontinent où était mon âne, mais je ne le vis point. Je me pris à pleurer , et je fis en môme temps une lamentation que je ne crois pas que . celui qui a écrit l'histoire ait oublié, à moins qu'en elle il n'y ait rien qui vaille. Au bout de quelques jours, en marchant avec madame la princesse de Micomicon , je reconnus mon âne, un homme qui était dessus, en habit d'Egyptien, èétait Ginos de Passamonte, ce méchant pendard que mon maître et mol avions tiré de la chaîne. Ce n'est pas. là qu'est l'erreur , dit Carrasco, mais en ce que Fauteur représente Sancho sur son grison avant que d'avoir dit qu'il l'eût retrouvé. Oh! pour cela, repartit Sancho, si l'historien est une béto, je- ne sais qu'y faire; mais c'^estpeut-ètro aussi une faute de l'imprimeur. Il jr a apparence, dit C{|n»sco ; mais que devinrent ces cent écus? les partageâtes-vous? Je les ai employés, répondit Sancho, à nourrir

DON QUiaiOTTE.

3cuyer , à votre sertioe ; et lui , c'est le icureux et toujours erraut cheyalier Quieholte de la Manche , qu'on appelle ment le chevalier de la Triste-Figure, araoureuî chevalier était à cenoux aude Sancho, pendant qu'il laisail cette ngue ; et voyant que celle qu'il traitait rincesse n'était qu'une paysanne gros- !, avec un visage hoursouflé et le nez ird , il était pris d'nne telle confusion

n osait ouvrir la bouche. Les villales étaient aussi tout étonnées de voir loux ces deux hommes si différents des >s, qui les empêchaient dépasser; mais

que Sancho avait arrêtée , prenant la : Messieurs, dit-eUe avec une mine

ignée

jt.^^, vous devons -nous quelque c'pour nous arrêter? Passez votre che- Dt laissez^nous aller , car nous sommes ;ées. O grande princesse, répondit San-

dame souveraine du Toboso, com- L votre cœur magnanime ne s'amollit-il t en voyant aux pieds de votre sublime ence la colonne et l'arc-boutant de la alerie errante? Oui dà, oui dà , je t'en nds , dit une des paysannes : voyez un comme ces messieurs se moquent des i de village , comme si nous n'avions e nez au milieu du visage aussi bien es autres 1 A d'autres, messieurs, à res l ceux-là sont pris : poussez votre ne et laissez-nous aller notre chemin, -toi, Sancho , lève-toi , dit tristement Quichotte : je vois bien que ma mauforlunen estpointlassede mepersécu- »t qu'il n'y a plus de bonheur à espérer raoi dans le monde. Et toi , soleil vide la beauté humaine, chef-d'œuvre ieux , miracle de tous les siècles , unicmède de ce cœur afOigé qui t'adore, [u un enchanteur ennemi de ma gloire mrsuive et voile pour moi seul ton iparable beauté sous la forme d'une ne paysanne, veuille, je t'en supplie, sur moi un regard amoureux , à » qu'il ne m'ait aussi donné la figure fantôme pour me rendre horrible à 'ux. Tu vois, adorable princesse, et )uniission et mon zèle ; malgré l'artie mes ennemis, mon cœur ne laisse c te rendre les hommages qu'il doit à ritable beauté. Et oui , ma foi , repar-

paysanne, nous sommes venues ici \: près pour entendre des philosophiesl [?z-nons passer, messieurs, nous n'apas de temps à perdre. Sancho se leva >iiic temps, et lui fit place , ravi dans œur d'avoir si heureusement réussi [a cascade qu'il donnait à son maître.

A peine la prétenâue Dulcinée se vit-elle libre, qu'elle piqua son âne à grands coups d'aiguillon , et le fit courir de toute ta force à travers le pré. Mais le baudet, pressé et fatigué de l'aiguillon plus qu'à Fordinaire, allait par sauts et par bonds , donnant de grandes ruades , et fit tant à la fin qu'il leta madame Dulcinée par terre. A cette vue ramourenx don Quichotte courut aussitôt pour la relever , pendant que Sancho remettait le bât qui avait tourné sous le ventre de la bête. Le bât racommodé et sangié'> don Quichotte voulut donc prendre sa dame enchantée entre ses bras , pour la remettre sur l'âne; mais la belle dame se relevant en môme temps , et reculant de deux ou trois pas pour mieux sauter , mit les mains sur la croupe de sa monture, et d'un saut léger se trouva sur le bât , jambe de çà et jambe de là. Comment diable, s'écriaiilors Sancho, notre maltresse est plus légère qu'un faucon 1 Mort de ma vie, elle ferait la leçon à tous ks écuyers de Gordone et du Mexique l Voyez comme elle fait courir sa haquenée sans éperons ; et, par ma foi ^^ les demoiselles ne le lui cèdent en rien : tout cela court comme le vent ; regardez, monsieur, ne dirait-on pas que le diable les emporte? Sancho disait vrai : les dames fuyaient à toute bride> et elles coururent plus de demi-lieue sans tourner la tète.

Don Quichotte les suivit des yeux du plus loin qu'il put : et lorsqu'il les vit disparaître : Sancho , dit-il , que te semble de la malice des enchanteurs? Vois-tu combien les poltrons m'en veulent, et avec quel aiv tifice ils me privent du plaisir que je devais prendre à voir l'incomparable Dulcinée?

vit-on jamais un homme plus malheureux que moi , et ne suis-je pas l'exemple du malheur môme? Mais , Sancho , tu ne sais pas encore jusqu'où va la malice de mes lâches ennemis. Les traîtres ne se sont pas contentés de transformer Dulcinée en une paysanne laide et grossière; ce n'était pas assez pour leur haine de me la Caire voir sous une figure basse et si indigne de sa qualité et de son mérite , ils lui ont encore ôté ce qui est propre aux grandes princesses, toujours exalant les fleurs et les Krfnms, je veux dire la bonne odeur . car, rsque je me suis approché 4e cette excellente dame pour la mettre sur sa haquenée, Kur parler à ta manière (car pour moi je . itoujours pris pourun âne}, j'ai senti, disje, une odeur d'ail et d'oignen cru qui m'a faitsoulever lecoaar. Ocanaille,s'écriaSancho , enchanteurs excommuniés , n'auraije amais le plaisir de vous voir tous enfilés

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DON QLKHOTTE.

dans one même broche et Aimer comme des harengs saurs I Vons en savez beanooap» geni maudite , et tous en faites encore da* vantage. Il derra tous suffire, veiliaques» d'avoir métamorphosé les perles des yeux de ma maltresse en des yeux de chèvre , et ses cheveux d'argent pur en queues de vaches, et enfin, d'avoir gâté toute sa beauté corporelle , sans lui enlever encore Todeur qu'elle exalait plus douce que le baume : au moins nous aurions découvert par là ce qui était caché sous cette laide figure. Ce n'est pas cependant , s'il faut dire la vérité, que madame Dulcinée m'ait paru laide à moi, au contraire, jamais je n'ai vu une plus belle femme; j'ai même observé qu'elle a un signe sur la lèvre , du côté droit , d'où sortent sept ou huit poite roux de deux doigts de longs , <pii semblent être autant de filets d'or. Smvant le rapport que les signes du visage ont avec ceux du corps y dit don Quichotte, Dulcinée en doit avoir un semblable sur la cuisse droite ; cependant ces poils dont tu parles, Sancho , sont bien grands pour ceux d'un signe , et cela n'est pas ordinaire. Sur ma foi , monsieur, repartit Sancho , ite font là à merveille, et ils sont de la plus belle espèce. Oh ! j'en suis bien persuadé, ami, dit don Quichotte,

car la nature n'a rien mis en madame Dol* dnéedn Toboso qui ne soit de la dernière perfection , et certes, ces signes là ne sont pas des défauts en elle, mais des étoiles brillantes et lumineuses qui rdèvent davantage l'éclat de sa beauté. Hais, dis-moi, Sancho, ce qui m'a paru un bât, était-^ce une selle rase on une sdle de femme? C'é* tait une seUe à la genette, répondit Sancho, avec une housse qui vaut la moitié d'un royaume , tant elle est ridie ! Et pourquoi n'ai-je rien vu de tout cela? s'écria don QuichotU^ : ah I je l'ai dit, et je le dirai toute ma vie, je suis le plus malheurenm de tous les hommes I

Le bon matois d'écuyer avait bien de la peine à s'empêcha* de rire, en voyant la crédulité et 1 extravagance de son maître, et il se réjouissait dans le cœur de l'avoir si finement trompé. Enfin , après plusieurs discours de cette façon , ils remontèrent à cheval, et prirent le chemin de Saragosse, où ils purent arriver assez tôt pour se trouver à une fête solainelle ^'on fait tous les ans dans cette fameuse ville; mais il leur arriva tant et tant de choses surprenantes , que je crois faire un grand plaisir au lecteur en les lui apprenant

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