‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 40 sur 136 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sttîie de raT«nture du che? aller du Bois , diacoon dot écuyen .

Nous avons laissé les chevaliers et les écuyers séparés, ceux-ci se racontant leur vie, et les autres s'entretenant de leurs amours. Quoiqu'il fût dans l'ordre de rap-

Sorter le discours des maîtres avant celui es écuyers, néanmoins l'auteur ne s'«st ^s soucié de cette bienséance, et il dit que , les écuyers s'étant retirés à l'écart , celui du chevalier du Bois dit à Sancho : C'est une étrange et pénible vie que celle que nous menons, monsieur , nous autres écuyers de chevaliers errants ; et c'est nous qoî pouvons bien dire que nous mangeons notre pain à la sueur de notre visage. Nous pourrions bien dire aussi , répondit Sancho , que nous le mangeons à la froidure de notre corps, car il n'y a point de misérable qui soûffire plus de froid et de chaud que les écuyers errants. Encore si nous avions notre soûl de pain , ce serait (piel*que consolation; mais il y aura des jours «entiers qnc nous n'aurons pas déjeuné a dix heures du soir, si ce n'est du vent qui souffle. Avec tout cela, repartit l'écuyer du Eois , on ne laisse pas de souffrir ces incommodités , dans l'espérance d'être récompensé un jour : car il faut qu'un chevalier errant soit bien malheureux s'il n'a une fois en sa vie une île ou un comté à dounrr à son écuyer. Pour moi , répliqua Sancho , j'ai déjà dit à mon maître que je

meoontenledngouvemementdeqnèlquene, et il est si brave homme et si libéral, qu'il me l'a promis plusieurs fois. Je n'ai pas de si ^andes prétentions, repartit l'écnver da Bois , et je me suis contenté , pour la récompense de tous mes services, d'une bonne cnanoinie dont mon maître m'a donné les provisions. Votre maître est donc chevalier d'église , dit Sancho , puisqu'il peut donner des bénéGces à ses écuyers? Pour le mien, il est séculier. Je me souviens pourtant que quelques-uns de ses amis, qui, à mon avis , n'étaient pas bien intentionnés, quoiqu'ils soient honnêtes gtMis d'ailleurs , lui conseillaient de se faire archevêque; mais il ne voulut jamais, parce qu'il a dessein de se faire empereur. Je ne veux point vous mentir, j'avais grand' peur qu'il lui prit fantaisie de se faire homme d'église, parce que je ne me sens pas capable de tenir des bénéGces : car , voyez-vous bien ,. monsieur, quoique je ressemble à un homme, il faut tout vous dire, je ne suis qu'mic bête pour être ecclésiastique. Ne vous y trompez pas, monsieur, dit l'écuyer du Bims» les gouvernements d'Iles ne sont pas si aisés à conduire que vous pourriex bien le pMser, et bien souvent on n'y trouve pas d'eau à boire : il y en a de fort pauvr», d^autres de bien tnstes , et les mdUciirœ sont des charges bien pesantes que les gou-

-veraeiirs se mettent sur lo6 épaules . et on en volt à touto heure qui tombent sous le faix. Franchement , je pense que nous ferions bien mieux , nous autres qui faisons une si maudite profession» de nous retirer dans nos maisons et de nous divei^ tir à des exercices plus doux , comme ft la chasse et à la pèche : car enfin il n'y a si misérable écuyer qui n'ait toujours quelque méchant chetal et une couple de lévriers, quelque petit engin à pécher, on tout au moins une ligue, et avec cela on passe doucement le temps dans sa métairie. J*ai de tout cela chex moi, répondit Sancho; réritablement je n'ai pas de cheval, mais j'ai là un âne qui vaut, sans vanité, deux fois le cheval de mon maître. Je me donne au diable si je consentirais à troquer, quand il me donnerait encore quatre boisseaux d'avoine de surplus. De nonne foi, monsieur, voot ne sauriet croire oc que vaut mou {rrison, et je ne vous en dis pas la moitié. Pour des lévriers, pardi je n'en manquerai pas : il y en a de reste dans notre village; et la chasse est encore

S lus agréable quand on la fait aux dépens 'autrui.

Monsieur récuyer, dit celui du Bois, il faut que je vous l'avoue , j'ai résolu de laisser là cette sotte chevalerie et de me retirer chez moi pour vivre en repos et élever mes enfants; car j'en ai, Dieu merci, trois qui ne sont pas des moins intéressants du village. Quanta moi. j'en ai doux, reprit Sancho, qu'on pourrait stirement présenter au pape même , surtout une jeune créaturc que je nourris pour être comtesse, s'il platt à Dieu, quoique ma femme s'y oppose; mais elle aura beau dire, je ne m'en soucie puére. Hé , quel Age a cette demoiselle gue vous voulez faire comtesse? demanda récuycr du Bois. Environ quinze ans et demi, plus ou moins, répondit Sancho; morguienne, elle est fraîche comme un gardon et forte comme un Turc. Comment, diable! s'écria l'écuyer , voilà des qualités : il n'y a seulement pas là de quoi faire une comtesse, mais encore une nymphe de haute futaie. Ohl la petite fille de putain, qu elle m'a la mine de bien porter son bois I Ma fille n'est point putain , reprit Sancho à demi en colère, ni jamais sa mère ne le fut, et il n'en entrera jamais dans ma maison tant que je serai au monde, Monsieur l'écuvcr , parlons plus sagement ; pour avoir été nourri parmi les chevaliers errants , qui sont la courtoisie mém e, vous êtes bien hbre en paroles. Ah I ahi répliqua l'écuyer du Bois, vous vous entendez bien mal en

louanges , monsieur fécayer ; et n'avez vous jamais pris garde, quand un chevalier fait un beau coup dans un combat de t^mreaux, comme le peuple s'écrie : Ohl fils de putain, il a fait merveilles I Comme vous le voye^, ce n'est pas une injure, mais c'est un genre de louanges, et vous devez renier vos enfants , s'ils ne font pas des actions qui en méritent de pareilles. Oui vraiment, je les renierai, repartit Sancho; mais, monsieur l'écuyer, j'espère qu'ils ne m'en donneront point la peine , car ib ne font ni ne disent rien tous, la mère et les enfants, qui ne mérite qu'on les traite comme vous dites : aussi voudrais- je déjà les revoir, tant je les aime! et c'est pour cela que je prie Dieu tous les jours qu'il me tire de co dangereux métier d écuyer, où je me suis laissé aller oicore une fois , dans l'espérance do trouver une bourse de cent écus d'or , comme ic fis dans lai^tre voyage à là montagne Noire. Par la morguienne, depuis ce temps là le diable me met à chaque instant devant les yeux un sac de pistoles : il me semble que je le vois à l'heure où je vous parle, que je me jette à corps peudu dessus , que je le tiens entre mes bras , et que je l'emporte dans ma maison, que j'en achète des terres , et cpe je vis comme un

F rince; et tontes les fois que j'ai cela dans imagination y je compte pour rien toutes les fatigues que je souffre au service de mon maître, dont le cerveau, soit dit entre nous f me parait bieu un peu fêlé ; mais j'ai l'air de no pas m'en douter. C'est justement cela , dit Técuyer du Bois , qui fait dire que la convoitise rompt le sac. Mais , s'il faut parler de nos maîtres , je ne crois pas qu'il y ait au monde un plus grand fou que le mien; il est de ceux dont parle le proverbe qui dit que c'est pour les soucis d'autmi qu'il en coûte la vie à l'àno : car , ponr remettre en son bon sens un chevalier qui est devenu fou, il se rend fou lui-même, et il va chercher sans nécessité des choses dont U ne sera pas le bon marchand quand il les aura trouvées. Il est amoureux, sans doute , votre maître? dit Sancho. Vraiment oui , il est amoureux, répondit l'écuyer , et d'une Cassilidée deVandalie, qui est bien la plus cruelle créature et la plus difficile à gouverner qu'on puisse trouver dans le monde. Mais ce n'est point cela qm embarrasse présentement mon maître : il a bien d'autres choses dans la tète, comme il le fera voir lui-même dans peu. U n'y a point de chemin si uni, repartit Sancho, où il n'y ait de quoi broncher : mais croyez que, s'il y a des maisons où il tombe quelques

DON QuicmarTE.

Çoaltds d'eau, fl pleut toujours checnous à verse, et, par ma foi, on n*^ saurait suffire à tout sécher. Mais, monsieur l'écuyer, s'il est vrai, comme on dit, que Les misé^ râbles se consolent ouand ib se rencontrent avecd*autres miséranles, je pourraimeconsolcravec vous, puisque vous servez un maître cpi est aussi fou oue le mien^ Il est fou véritablement, dit récnyer du Bois, mais vaillant, et plœ méchant encore que vaillant et que fou. Le mien n*est point du tout méchant, dit Sancho: au contraire, il n*a pas plus de fiel qu'un pigeon; il ne saurait faire de mal à personne; il est si bon, qu'un enfant lui fera croire qu'il est nuit quand il est jour, et c'est cette bonté r qui fait que je l'aime comme la prunelle de mes yeux , et que je ne saurais me résoudre à le quitter, malgré toutes ses extravagances. Cela est bon , dit l'écuyer du Bois; mais avec tout cela, quand un aveugle en conduit un autre , il y a grand danger pour tous deux. Je pense que le meilleur et le plus sûr serait de nous retirer tout doucement vous et moi, d'autant que ceux qui cherchent |es aventures ne les trouvent pas toujours comme ils voudraient.

En cet endroit de la conversation , l'écuyer du Bois, s'apercevant que Sancho crachottait souvent etavec peine:Monsieur, lui ditril, il me semble qu'à force de parler nous nous sommes desséchés les poumons et la langue , et il n'y aurait pas grand mal h nous les rafraîchir. Mon cneval porte à l'arçon de la selle un remède contre de tels accidents ; il n'est assurément pas de ceux qu'on puisse mépriser; attendez-moi là un moment. Il partit en même temps, et revint aussitôt avec une grande bouteille de cuir pleine de vin, et un pété si grand que Sancho crut qu*il était d un chevreuil, quoique ce ne fût que d'un lièvre. Comment , monsieur I dit Sandio en le déchargeant du pâté, est-ce donc là le genre de vos provisions ? Et que vous imaginiez-vous donc? répondit l'autre : me prenez-vous pour un écuyer d'eau douce ? Je ne vais jamais par chemin que je n'aie toujours une semblable valise en croupe. Ils s'assirent à terre, et Sancho, sans se faire pri^ davantage, se^ mit à tordre et avaler. Monsieur, s'écria-t-il, à voir les provisions que vous portez là avec vous, si vous n'êtes point venu ici par voie d'enchantement , au moins le dirait-on , ma foi , vous êtes le plus hra^ ve écuyer que j'aie iamais vu , et vous mériteriez d'être celui d'un roi ; il n'en est pas ainsi pour moi, misérable, qui, pour tout potage, ii*ai dans mm bissac qu'un

morceau de flromage aussi dur qu'une pierre, avec quelques ognons et depx ou trois douzaines de noix. Dieu merci à la sobriété de mon maître, et à l'opinion qu*il a que les chevaliers errants doivent se contenter de (ruits secs et des herbes de la campagne. De bonne foi, mon frère, répliqua l'écuyer, je n'ai pas l'estomac fait pour des ognons et des racines. Que nos maîtres vivent tant qu*ils voudront selon les règles de leur étroite chevalerie, pour moi je ne saurais aller sans porter de la viande cuite, et cette petite bouteille que vous voyez là toujours pleine : c'est là ma fidèle compagne, c'est ma joie, c'est ma consola* tion; et je l'aime si chèrement» que je l'embrasse à toute heure.

En disant cela, il mit la bouteille entre les mains de Sancho, qui, l'ayant aussitôt portée à la bouche , se mit à regarder fixement les étoiles , et fut près d'un quart d'heure en contemplation. Il acheva de boire enfin, et , penchant la tête d'unt;6té, il fit un grand soupir , comme pour reprendre haleine, et s'écria : Oh I le drôle, le fils de putain? comme il se laisse avaler. Ahl par ma foi, je vous y prends, dit l'écuyer du Bois : eh bien! mon brave, comment avez-vous appelé ce vin I Je le confesse, repartit Sancno , et je vois bien que ce n'est pas une injure d'appeler qui (jue ce soit fils de {|utain quand il est question de le louer. Mais, dites-moi , monsieur, de bonne foi, n'est-ce pas là du vin de Ciudad-Real? Vous êtes un gourmet, sur ma vie , répondit celui du Bois : oui , Ù en est , et de plus de quatre feuilles. J'ai le nez bon, oui, repartit Sancho, voyez-vous, monsieur, pour connaître le vin, j'en défie tout le monde : je ne veux oue le flairer , et je vous dirai tout aussitôt a'où il est , s'il est mûr , s'il est vert, s'il est de garde , et toutes ses bonnes ou mauvaises qualités. Et il ne faut pas s'étonner de cela : il y a dans ma race, du côté de mon père, les deux plus excellents gourmets qu il y ait eu depuis long-temps dans la Manche, et vous allez le voir par cette petite histoire. On les appela un jour pour donner leur sentiment sur un vin qui était en tonneau. L'un en mit sur le bout de la langue, et l'autre ne fit que le sentir, après cela, le

(premier dit que le vin sentait le fer, et 'autre assura qu'il sentait le cuir. Le maître de la maison jura que son vin était net, et qu'on n'y avait rien mis du tout oui pût lui donner cette odeur ; mais les aeux gourmets demeurèrent fermes dans leurs opinions. Quelque temps après

eonuse on eol Tendu le vin, on Tonlut nettoyer le tonneag , et on Irouva dedans une petite clef attachée à une lanière de cuir. £h bien, monsieur, oroyez-yous qu'un homme qui vient d'une telle race soit capable d'en bien juger ? Assurément, réponaitVécuyer du Bois ; mais à quoi vous sert cette connaissance dans le métier que

vous faites I Monsieur, croyez-moi, laissez là la chevalerie et les aventures pour ce qu'elles valent; et, puisque nous avons du pain chez nous , qu'avons-nous besoin d'en aller chercher ailleurs , où il n'y en a peutêtre pas? Pour moi, je suivrai encore mon maître jusqu'à Saragosse, j'y sais résolu; mais passé cela , serviteur , et moi le vôtre.

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