‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 50 sur 136 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Des choses admirablei que I*intrcpide don Quichotte dit qu*il avait vues dans la profonde caverne de ]^OQtc#iuot«

Il était environ quatre heures après midi, et le soleil, caché sous des nuages épais, ne lançait quQ de faibles rayons , qui n'empôchaientpas qu'on ne joutt delà fraîcheur du lieu. C'est ce qui avait fait arrêter là don Quichotte, qui commença ainsi à entretenir les illustres ^luditears des merveilles inouies de la caverne de Montesinos.

A douze ou quinze Inrasses du fond de cette caverne, on découvre, sur la main droite, une grande concavité large et spacieuse, qui ne reçoit la lumière que par

des trous ou crevasses qui s'entretiennent successivement jusque-là depuis la superficie delà terre. J'ai eu tout le loisir déconsidérer cet endroit, lorsque, m'ennuyant de me voir si long -temps pendu à cette corde, et las de descendre toujours sans savoir où j'allais, je me suis résolu d y entrer pour prendre un peu de repos.

Je vous ai crié dans ce temps-là <jue vous ne donnassiez plus de corde jusqu à ce que je vous le dise; mais il faut que vous no m'ayez pas entendu, si bien que, ramas*

DON QliH'JKVrrB.

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saniU corde qui covlait toujours, j'en ai fait UD gros bourrelet , et me suis assis dessus, songeant comment je pourrais faire pour descendre jusqu'au fond de cet abîme, n'ayant personne pour me soutenir. Je me suis insensiblement assoupi dans cette pensée; et quelque temps après, sans que je sache comment cela s'est fait , je me suis trouvé dans la plus belle et la plus délicieuse prairie que Ton puisse imaginer. Je me suis cent fois frotté les yeux, doutant si ce n'était point un songe ou si ma vue ne me trompîait point; et, ne pouvant me contenter de cette épreuve, je me tàtais la tête et tout le corps, pour voir si c'était bien moi-même , ou quelque fantôme qu'on eût mis à ma place; mais mes sens et les raisonnements que j'ai faits m'ont toujours assuré que c'était moi , et j'ai vu clairement que je n'en pouvais ^uter. En même temps s'est o£Eert à ma vue un grand et magnifique palais avec les murailles de cristal, et j'ai vu sortir, par une des deux portes qui se sont subitement ouvertes , un vieillard vénérable, qui est venu vers moi. 11 avait ungmnd manteau brun qui traînait jusqiijirterrp, et sur les épaules une manière de chaperon de docteur , de satin vert; il portait sur sa tête une toque noire, et sa barbe blanche lui passaitla ceinture ; pour toute arme , il tenait dans la main un grand chapelet dont les grains étaient ^s comme des noix, et les iia^er ne l'étaient pas moins que des œufs d'autruche^ La gravité, la démarche, et la mine agréaMe et sérieuse du vieillard, aussi bien que le reste , m'ontdonné beaucoup d'admiration ; niais j'ai été encore plus surpris lorsque, s'approchant de moi, il m'ar étroitement embrassé, et m'a dit : Il y a très long-temps, valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, que nous t'attendions avec impar tienee, tout ce que nous sommes de gens enchantés dans cette solitude , afin que tu révèles au monde les prodigieuses merveilles qui sont enfermées dans la caverne de Montesinos, aventure réser\'ée à ton courage invincible et digne de ta résolution. Suis-moi , illustre chevalier, que je te fasse voir les choses étonnantes qu'enferme ce palais transparent, dont je suis le gouverneur perpétuel , car c'est moi qui suis le même Montesinos dont la caverne plorte le nom. Le vieillard ne m'a pas plutôt appris qu'il était Montesinos, que je l'ai prié de me dire s'il est vrai ce que l'on en raconte ici haut, qu'avec une petite dague il avait tiré le cœur de l'estomac do son grand ami Dnrandaft, et l'avait porté de sa part

àBelerme , comme il ren avait prié en mourant. Il m'a répondu que tout cela était véritable, si ce n'est quil ne s'était pas servi d'une dagae, mais d'un poignard bien poli et pointu comme une lancette. Ce poignard-i«^, interrompit Sancho, était sans doute de la façon de Uamon de Hoccs de Séville? Jenesais, répondit don Quichotte; il n'y a pourtant pas d'apparence, car ce Ramon est de notre temps , et cette histoire arriva dans le temps de la bataille de Roncevaux; mais enfin cela n'est de nulle importance. Vous avez raison, seigneur chevalier, dit le guide, et je vous supplie de continuer votre histoire, que j'écoute avec le plus grand plaisir du monde. Je vous assure que je n'en ai pas moins à la raconter, répondit don Qulcnotte. Etant donc arrivé au palais de cristal, Montesinos me fit entrer dans une salle basse , toute d'albâtre et extrêmement fraîche; il y avait là un sépulcre de marbre d'un travail admirable, sur lequel étaitétendu un chevalier en chair et en os, et non pas de marbre ou de bronze, comme on en voit partout ailleurs; il ihrait la main droite, qui m'a paru velue et nerveuse , marque de la grande force du cavalier, sur l'endroit du cœur ; et comme je regardais cela avec beaucoup d'attention et d'étonnement : Voilà mon ami Durandart , m'a dit Montesinos , la fleur et le miroir des braves et des amoureux chevaliers de son temps. Merlin , ce fameux magicien de France , que Ton dit fils du diable , et que pour moi je tiens plus savant que lui , le tient ici enchanté avec moi et quantité d'autres, tant hommes que femmes, et comment il nous a enchantés, et pourquoi, c'est ce que personne ne sait. (Il le dira lui-même un de ces jours; et, selon mon opinion , ce jour-là n'est pas loin; mais ce qui m'étonne le plus, cest que je suis bien sûr que Durandart rendit te dernier soupir entre mes bras , et que, dès qu'il fat mort, je lui arrachai de mes propres mains le cœur, qui pesait, sans exagération, deux bonnes livres. Et quelle opinion doit-on avoir de la valeur et du* courage de mon ami , puisque les naturalistes disent que la grosseur du cœur est une marque de courage! Ce chevalier étant donc mort, comme je vous dis, comment se peulril faire qu'il se plaigne et soupire de temps en temps tout de même que s'il était vivant?

Comme Montesinos achevait ces paroles, le malheureux Durandart s'est écrie : O mon cher cousin Montesinos , la dernière prière que je vous fis, ce fut de m'arra-

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1)0N QUIGUOTTE.

( her le cœur sitôt que je serais mort , et de leparter à la belle Belerme. En même temps Montesinos , mettant le genou en terre, et les yeux pleins de larmes , lui a répondu : Seigneur Durandart , le plus cher de mes parents, j'ai accompli tout ce que vous m ordonnâtes le funeste jour de votre perte : je vous tirai le cœur le mieux que je pus , sans qu il en restât la moindre partie ; je ressuyai, promptement avec un mouchoir à dentelle, et je partis sur4e-champ pour m'en aller en France, après vous avoir rendu les derniers devoirs, où je versai tant de larmes , qu'il y eu eut assez pour me laver les mains, que j'avais pleines de sang; et, pour plus grandes enseignes, mon bon parent , mon cher ami , au premier endroit gue je trouvai à la sortie de Roncevaux, je jetai un peu de sel sur votre cœur, de crainte qu'il ne se corrompit, et qu'il ne fut pas en état d'être présenté à madame Bclerme, (pie le sage Merlin tient ici enchantée depuis plusieurs années aussi bien que vous et moi , avec Guadiana, votre écuyer , la dame Ruidera, ses sept filles et deux cousines, et encore plusieurs autres personnes de vos amis et de votre connaissance; et, quoiqu'il se soit écoulé déjà plus de cinq cents ans que nous sommes ici , il n'est cependant mort pas un de nous , et il ne manque que Ruidera, ses filles et ses cousines, dont les larmes touchèrent si fort Merlin, qu'il les métamorphosa par compassion en autant de fontaines, que ceux qui vivent là haut, dans le pays de la Manche , appellent les sources de Ruidera , dont il y en a sept qui appartiennent au roi d'Espagne, et deux à un saint ordre , qu on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, qui déplorait aussi continuellement votre malheur, fut changé en un fleuve appelé de son nom. Lorsc|[u'il commença à couler vers la superficie de la terre, et qu'il connut, en voyant le soleil de l'autre ciel , qu'il s'éloignait de vous, il en eut tant de regret (]u'il s'engouffra dans les entrailles de la terre; mais comme il ne peut vaincre son cours naturel , il sort de temps en temps en quelques endroits, et parait quelquefois aux yeux des hommes. Les sources que j'ai dites mêlent leurs eaux avec les siennes , aussi bien que beaucoup d'autres , et , grossissant son cours, elles l'accompagnent en pompe dans le royaume de Portugal ; mais quelque part qu'il aille, il y porte toujours un air triste et mélancolique , négligeant même de recevoir dans ses eaux des poissons de bon goût , tant il craint de

faire qudque chose qui ne s^accorde pas avec une douleur si juste que la sienne. Je vous ai déjà dit souvent, mon très cher cousin , tout ce que je viens de vous dire là ; et , comme vous ne me répondîtes point, je m'imagine que vous n'ajoutez point de foi à mes paroles , ce qui me donne un déplaisir exbréme. Je veux maintenant vous ap(H*endre une nouvelle qui, pour le moins, n'augmentera pas vos déplaisirs, si elle n'est pas propre à vous soulager : c'estque vous avez devant vous le chevalier dont le sage Merlin a prédit tant de m«*veilles,ce grand, ce fameux don Quichotte de la Manche, qui a non seulement ressuscité la chevalerie errante , mais qui la fait revivre avec beaucoup plus d'éclat, et avec de nonveaux avantages , et qui nous tirera sans doute du long enchantement où nous sommes retenus, puisque les grandes actions sont réservées aux grands hommes.

Quand cela ne serait point, repartit Du* randart d'une voix faible et dolente, quand cela ne serait point, 6 mon cher cousin, il faudrait prendre patience et mêler les cartes. Ayant dit cela, il se retourna de Tautre c6té et demeura dans le silenee sans proférer depuis une seule parole. Mais en même temps on a entendu de grands cris et de pitoyables gémissements qui m'ont obligé de tourner la tête, et j'ai vu, au travers des murailles de cristal, dans une autre salle, une procession de deux troupes de très-belles demoiselles, toutes de feu, avec des rubans blancs sur la tête ; après elles venait une très-belle dame , dont l'air et la gravité faisaient bien connaître qu'elle était au-dessus des autres; elle était aussi vêtue de noir, avec un voile blanc, si .long, qu'il traînait jusqu'à terre, et son turbaD était une fois plus grand que ceux de ses campagnes ; elle avait de grands sourcils^ le nez un peu plat, la bouche grande, mais les lè>Tes jaunâtres et les dents extrêmement blandies^ quoique rares et mal rangées; elle tenait en ses mains un linge délié où étak un cœur embaumé apparemment, tant il me parut sec et' flétri. Montesinos m'a dit que toutes les demoiselles étaient de la suite de Durandart et de Re- Icrme, avec qui elles sont là enchantées, et que celle qui portait le cœur était Belerme, qui, quatre fois la semaine, fait cette procession avec ses filles, chantant tristement des hymnes lugubres sur le corps et le cœur de son malheureux cousin ; et que , si Belerme ne m'avait pas semblé si beHe et si charmante qu'on le publie, c'est à cause des ennuis qu'elle f|^^j|^*^^ enchanlenicut •

IK)N QUICHOTTE

qai lui rend les yeux ainsi creux, et ternissant entièrement la beauté de son teint ; et que sans la douleur continuelle qu*entretient et renouvelle perpétuellement le triste spectacle dont elle est toujours accompagnéCy la grande Dulcinée du Toboso, si fameuse dans tout le monde, aurait bien de la peine à lui disputer le prix de la beauté et de la bonne grâce.

En Toilà assez, seigneur Montesinos, lui ai-je répondu ; trèye de comparaison : elles sont toutes odieuses. Belerme a sa beauté et ses avantages, et Tincomparable Dulcinée n'en cède à personne. Je vous demande pardon, seigneur chevalier, me repartit Montesinos : j'avoue que je me suis un peu avancé en disant que madame Dulcinée avait de la peine à égaler le mérite de Belerme, et, après avoir appris, par le bruit qui s'en est ré|)andu jusqu'ici même, c[ue vous êtes le seigneur don Quichotte, le chevalier de cette illustre dame, je ne devais la comparer qu'avec le ciel ou à elle-même. Cette soumission de Montesinos a apaisé le trouble de mon esprit, calmé entièrement les impétueux bouillons de ma colère» Par la mordi, je m'étonne bien, dit Sancbo, que vous n'avez sauté sur le ventre du faux vieillard et que vous ne lui ayez rompu les côtes; il faut que vous soyez devenu bien patient dans l'autre mopdel Comment diable lui avez -vous laissé un poil de la barbe? Oh! je n'avais ^arde, Sancho, répondit don Quichotte :

il faut toujours respecter la vieiUesse, particulièrement dans les chevalins, et surtout en ceux qui sont endiantés; et pour le reste, nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre dans toutes nos demandes et nos réponses. Mais comment se peut-il faire, monsieur, interrompitleguide, qu'en si peu de temps que vous avez été là bas TOUS ayez pu voir et dire tant de choses? Et combien y a^t-il que je suis entré dans la caverne? demanda don Quichotte, ëih \iron cinq quarts d'heure, répondit San^ cho. Est-ce que tu te moques! répliqua don Quichotte. Ehl mon ami, comment cela peut-il être, puisque j*ai vu lever et cou-, cher trois fois le soleil? Mon maître peut avoir raison, dit Sancho : car, comme tout ce qui lui arrive se (ait par enchantement, ce que nous avons pris pour une heure lui a pu paraître trois jours et trois nuits. Cela est aussi vrai, répondit don Quichotte. Et avez-vous mangé quelquochose, monsieur, pendant tout ce temps-là? demanda le guide. Rien du tout, répondit don Qui*-

chotte, et je n'en ai pas eu môme la moindre envie. Et les enchantés mangcnt«4]s?

demanda le guide. Ils ne boivent ni ne mangent répondit don Quichotte, ni ne font rien de ce que font les autres , il n'y a que les ongles, la barbe et les cheveux qui ne laissent pas de leur croître. Mais ne dorment-ils point, mon maître? dit Sancho.

Pas plus cela que le reste, répondit don Quichotte ; au moins dans les trois jours que j'ai été là, pas un d'eux n'a fermé I'œU. Voilà justement ce que dît le proverbe repartit Sancho : Dis -moi qui tu fréquentes, et je te dirai qui lu es. Vous allez avec des enchantés qui ne mangent ni ne dorment, il ne faut pas sétonner que vous n'ayez ni dormi ni mangé tant que vous avez été avec eux. Mais, voulez -vous que je vous dise, monsieur, et je vous en demande pardon, de tout ce que vous avez dit là le diable emporte qui en croit rien. Et pourquoi non? dit le guide : est-ce que le seigneur don Quichotte est capable de dire des menteries? et quand même cela serait, aurait-il eu le loisir d'inventer tant de mensonges ? Ce n'est pas que je croie que mon maître mente, répondit Sancho ^ Et qu'est-ce donc que tu crois? dit don Quichotte. Je crois, monsieur, répondit Sancho, que le seigneur Merlin ou les magiciens qui ont enchanté toute cette troupe de gens que vous dites vous ont fourré dans la tête par enchantement tout ce que vous nous avez conté et tout ce qui vous reste à dire, et de cela j'en ferais bien serment. Cela ne serait pas impossible , mon ami, dit don Quichotte ; mais il n'est pourtant pas vrai, car j'ai tout vu de mes propres yeux, et tout entendu de mes oreilles. Que diras-tu donc, Sancho , de ce que je vais te dire tout à l'heure, qu'entre mille autres merveilles étonnantes que me flt voir Montesinos, et que je te raconterai à loisir dans notre voyage, il me montra trois

Eysannes qui allaient dansant, sautant dans jprés, dont je reconnus que l'une était Dulcinée, et lesautres ses deux compagnes , à qui nous parlâmes à la sortie du Toboso ? Je demandai à Montesinos s'il les connaissait; il me dit que non , mais que ce devaient être quelques princesses enchantées qui étaient là il n'y avait pas long -temps, et qu'il ne fallait pas que je m'en étonnasse, parce qu'il y avait quantité d'autres dames, les unes enchantées sous différentes figures dès les siècles passés, et les autres seulement depuis peu, entre lesquelles U connaissait la reine Genièvre et la dame Qointagnono, celle qui

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