‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 51 sur 136 · SI · texte numérisé non relu

SI

DON QUÏCHOITE.

versait du vin à Laacelot qoand il revint d'Angleterre.

Sancfao pensa mourir de rire, quand il entendit don Quichotte parier ainsi ; car il savait la fauseté de rcuchantement de Dulcinée, dont il avait été lui-même fenchantcur. Et, achevant par là de connaître qu'il avait entièrement perdu Tesprit :

Monsieur, lui dit-il, mon cher maître, à la malhcure avez- vous descendu dans Tautre monde, et plus malheureusement encore avez-vous rencontré le seigneur Montesinos, qui vous a renversé Fesprit! Vous vous trouviez bien ici haut avec le jugement sain, comme Dieu v<lûs Tavait donné, disant des sentences à tout bout de champ, et donnant de bon conseils à qui en voulait ; au lieu que vous dites à cette heure les plus grandes folies du monde. Comme je te connais bien, Sancho, répondit don Quichotte, je ne me soucie guère de ce que tu dis. Ma loi, ni moi de ce que vous dites, repartit Sancho : je consens que vous me battiez et que vous me tuiez, si vous voulez, pour ce que je viens de dire, si vous n*avez pas envie de vous corriger 1 Mais, monsieur 9 sans rancune, en bonne foi, à quoiavez-vous reconnu madame Dulcinée?

que lui avcz-vous dit, et que vous a-t-elle répondu? Je lai reconnue, dit don Quichotte, parce qu'elle avait les mêmes habits que lorsque tu me la Gs voir. Je lui ai parlé; mais, au lieu de me répondre, elle m*a tourné les épaules et s'est enfuie avec tant de vitesse, que je Fai perdue de vue dans un instant; ctcomme j ai voulu la suivre, Montesinos m'en a empêché, en me disant que ce serait inutilement, et qu'il était tantôt temps que je retournasse en ce monde. Il m'a dit aussi que j'aurais un jour avis de son désenchantement, de celui de Durandart, de Belerme et de tous ceux cpii sont enchantés avec eu\. Mais ce qui m'a donné le plus de déplaisir de tout œ que j'ai vu là bas, c'est que, pendant que Montesinos et moi parlions ensemble , une des coiniMignes de Dulcinée s'est approchée de moi , sans que je la visse venir, et, toute confuse et les yeux pleins de larmes , m'a dit d'une voix basse : Dulcinée du Toboso, ma maltresse, baise les mains à votre gran*. dcur, rt vous supplie de lui mander de vos nouvelles; et, comme elle est dans une grande nécessité, eUe vous prie instamment de lui vouloir prêter douze réaies sur ce cotillon de futame que voilà, et elle, vous donne sa parole de vous les rendre ^ians peu de temps. J'avoue aue j'ai été extrêmement surpris d'un tel message, et

me tournant vers Montesinos : Est-il pos^ sible, seigneur Montesinos, lui ai-je dit, que les enchantés de celte importance se trouvent en nécessité? Croyez-moi, m'at-il répondu, seigneur don Quichotte de la Manche, que la nécessité se fourre partout; elle s'étend de toute part, elle attaque toute sorte de gens et ne pardonne pas même aux personnes enchantées; et puisque madame Dulcinée vous envoie demander douze réaies, il faut qu'elle en ait grand besoin. Au reste, les gages sont bons, et je ne saurais donner douze réaies non plus, car je n'en ai que quatre , qui étaient justement, Sancho, les quatre que tu m'avais données pour donner aux pauvres que nous pourrions trouver en chemin, et que j'ai en même temps données à celte demoiselle : Tenez, lui ai-je dit, je vous prie d'assurer votre maîtresse que j'ai un extrême déplaisir de l'état où elle se trouve, que je ne saurais avoir de joie et de repos tant que je serai privé du bien de la voir et de l'entretenir, et que je la supplie d'accorder la grâce de se laisser voir à son chevalier affligé, qu'elle sait qui l'aime éperdument. Vous lui direz encore que, lorsqu'elle j pensera le moins, elle entendra dire que j'ai fait serment à l'imitation de celui du duc de Mautoue , qui ayant trouvé au milieu de la montagne son cousin Baudouin près d'expirer, jura de ne manger pain sur nappes et autres fadaises de cette nature, jusqu'à ce qu'il l'eût vengé; je jure aussi de ne prendre jamais de repos et de parcourir toutes les parties dumonde, y en eût-il mille,avecplus d'exactitude que ne les parcourut l'infant don Pedro de Portugal, msqu'à ce que j'aie désanchanté sa grandeur. Vous devez bien cela à ma maîtresse, et encore davantage, a répondu la demoiselle. Puis , ayant pris les quatre réaies, au lieu de révérence, elle a fait une cabriole de plus de q^inzç pieds en l'air. Eh I sainte Marie I s'écria Sancho , levant les mains par-«des8us sa. tète, est-il possible que les enchanteurs et leurs, enchantements aient eu assez de force pour gâter le meilleur esprit de la Manche 1 O mon maître, mon cher maître! pour l'amour de Dieu , revenez à vous et ne vous amusez point à des folies qui vous troublent le jugement. L'affection aue tuas pour moi, mon pauvre Sancho, te tait parler de la sorte, dit don Quichotte; et, comme tu n'as pas l'expérience des choses du monde, tu tiens pour impossibles toutes celles qui. ne sont pas aisées à faire; mais il viendra un autre temps, comme je t'ai dit, et je 1«

DON QUiaiOTTË.

conterai d«s choses û étonoantes de ce que 1 ter de eeUoft <]pe je riens do dire. j*ai TU là bas, qae tu ne pourras plus dou- 1

aUPITRE XX.

Où l'on verra milUt imper tineHcet aussi ridieolet quelles sont nieessa'res pour rinlelligeoee de eetle

Le guide, fort étonné de la liberté de Sancho, le fut encore plus de la patience tlo son maître, et il jugea que la joie d'avoir vu sa dame, tout enchantée qu'elle était, avait adouci son humeur, et lui faisait souffrir des insolences qui , en bonne iustice, méritaient cent coups de bâton, ^our moi, seigneur chevalier, lui dit-il, je 4iens cette journée pour très -bien employée, puisque j'y ai acquis l'honneur de votre connaisance, que j'estime inCniment. i en tire encore d'autres avantages qui ne me seront pas inutiles dans la suite, comme d'avoir appris les choses merveilleuses qu'enferme la caverne de Montesinos, avec la métamorphose de Guadiana et des filles de Ruidera. J'ai encore appris l'antiquité des cartes à jouer, dont je vois que Ton se servait dès le temps de l'empereur Charieroagne, par les dernières paroles que vous dites qu avait proférées Durandart : il favr dra prendre patience et mêler les cartes , qu'il ne peut avoir apprises depuis qu'il est enchanté, mais seulement lorsqu'il était en France, sous le règne de cet empereur.

Mais laissons cela pour l'heure, et allons chercher à nous loger cette nuit. Il y a ici autour un ermitage où demeure un ermite qu'on dit avoir été autrefois soldat : c'est un fort homme de bien, et si charitable, qu'il a fait bâtir à ses dépens une petite maison auprès. de l'ermitage, où il reçoit de bon cœur ceux qui veulent y aller. Et a-t-il des provisions, ce bon ermite? demanda 8ancho. Il y a peu d'ermites qui n'en aient, répondit don Quichotte : ceux d'aujourd'hui ne sont pas comme ceux de

la Thébaïde, qui se couvraient do feuilles de palmier et ne vivaient que de racines. Je ne veux pas dire aue ceux-ci ne soient bon chrétiens aussi bien que les autres, mais on ne fait pas de si austères pénitent ces qu'on faisait autrefois. Ils sont tous bons, en un mot; et, quand ils ne léseraient pas, leur retraite en doit toujours bien faire juger, car l'hypocrite qui veut paraître nomme de bien n'est toujours pas si coupable que le pécheur qui fait vanité de ses défauts.

Pendant ce discours ils virent venir vers eux un homme à pied qui marchait à grands pas, touchant devant lui un mulet chargé de lance et de hallebardes. Cet homme, en arrivant auprès d'eux, les salua, et passa outre ; mais don Quichotte lui cria : Arrêtez un peu, bonhomme : il me semble que votre mulet n'a pas besoin que vous le pressiez tant. Je ne saurais arrêter, monsieur, répondit le bonhomme, parce que les armes que vous voyez là doivent servir demain, et il faut bien que je marche mal^é moi; mais, si vous avez envie de savoir pourquoi j'emporte des armes, je m'en vais coucher cette nuii à rhôtelicrie qui est au-dessus de l'ermïtagc; si par hasard c'est votre chemin, vous me trouverez là, et je vous conterai merveille. Adieu, monsieur, et à votre compagnie. En disant cela, il toucha son mulet avec tant de hâte, que don Quichotte n'eut pas loisir d'en demander davantage; mais, comme il était curieux des choses nouvelles et particulièrement de celles qui avaient l'air d'aventures, il résolut aussitôt d'aller coucher à

Digiti:

1K)N OUJCHOri E.

cetle hôlelleriei sans s'arrêter à Fermitage. Ils montèrent donc à cheval» et un peu vers la fin du jour il se trouvèrent tout auprès de Termitage, où le guide dit qu'il serait bon d'aller se rafraîchir. En même temps Sancho poussa le grison de ce c6tè-là, et don Quichotte le suivit sans rien dire; mais la mauvaise fortune de Sancho voulut que Termite ne s'y trouvât pas : il n'y avait que son compagnon, à qui le bon écuyer demanda s'il y avait moyen de boire un coup, quoi qu'il en pût coûter; il répondit que le père n'avait point de vin, mais que s ils voulaient de l'eau, il leur en donnerait de bon cœur, et qui ne leur coûterait rien. Si j'avais envie de boire de l'eau, repartit Sancho, i'ai assez trouvé de fontaines en chemin. Ah 1 ajouta-t-il, noces de Gamache abondance de la maison de Diego, que je vous regretterai de fois en ma vie ! Comme ils virent qu'il n'y avait rien à faire dans l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie, et chemin faisant, ils rencontrèrent un jeune garçon qui allait tout 4 son aise, portant son èpée sur son épaule, avec un paquet où il paraissait quelques bardes ; il avait sur sa chemise un casacfuin de velours un peu pelé, et était en bas de soie avec des souliers de maroquin du Levant. Quand ils furent plus près de lui, ils virent que c'était un garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui avait l'air gai et la mine d'être fort dispos, et ils entendirent qu'il chantait ce vaudeville :

Je m'en vais à la guerre, et c'est en enrageant ;

An diable le métier, ai j'avais de Targeot

Où allez-vous ainsi, mon brave ? lui demanda don Quichotte : il me semble que vous voilà vêtu bien à la légère. Monsieur , répondit -il, c'est par pure nécessité, à cause de la chaleur, et je m'en vais à la guerre. A cause de la chaleur , je n'ai rien à dire, dit don Quichotte; mais pourquoi par nécessité ? Monsieur , répartit le jeune garçon, j'ai là dans un paquet des chausses de velours pareilles à ce casaqnin que je ne veux pas gâter en marchant , parce qu'elles ne me feraient plus d'honneur quand je serai arrivé en queloue viUe, et

3ue je n'aurai pas moyen den acheter 'autres : c'est la raison qui me fait aller de la sorte, aussi bien que pour n'avoir pas trop chaud , jusqu'à ce que j'aie joint quelques compagnies d'infanterie gui sont à dix ou douze lieues d'ici, où j'espère m'enrôler. Monsieur, lui dit don Quichotte, vous me ferez le plaisir de prendre la croupe de mon cheval jus(j[u'à 1 hôtellerie , où je veux que vous soupiez avec moi , et demain vous continurez votre voyage, que je vous souhaite aussi bon que votre dessein le mérite. Le page s'excusa le plus honnêtement qu'il put de monter derrière don Quichotte ; mais il accepta l'offre du souper avec de grands remerctments. Sur la fin du jour, ils arrivèrent à l'hôtellerie, et, outre la joie d'y arriver, Sancho eut encore celle de voir que son mattre la prenait ce qu'elle était, et non pour un château, comme 0 faisait d'ordinaire.

Page 1