CHAPITRE XXI
De Tavenlure du braire de Tànc, de celle du joueur de marionnettes, et des devinations admirables do
s:nge.
Don Quichotte avait tant d'impatience d'apprendre les merveilles crae le conducteur des armes avait promis de lui raconter, qu'il alla le chercher tout sur l'heure et le
somma de sa parole. Oh I vraiment, monsieur, répondit cet homme, cela ne se fait pas ainsi : il faut du temps pour vous compter mes merveilles ; laissez-moi ac-
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commoder mon mulet » qui en a grand besoin, et je vous donnerai contentement.
Qu*à cda ne tienne, répondit don Quichotte ; je m*en vais vous aider moi-même. Il se mit aussitôt à cribler Forge et à nettoyer la mangeoire, et par cette humilité gagna si bien les bonnes grâces du bonhomme, qu'il sortit en même temps de l'écurie, et, s' étant assis sur un puits, il commença de cette manière , ayant pour auditeurs doBrQuichotte, Sancho, leur guide, le page et l'hôte.
Vous saurez, monsieur, qu'à un vjllage qui est à quatre ou cinq lieues d'ici , un juge du lien perdit , il y a quelque temps , un àne, et on dit gue c'est par la faute ou plutôt par la malice de sa servante; et, quelqne chose qu'il fit pour le trouver, il n'en put jamais venir à bout. Environ quinze jours après, comme le juge se promenait dans-le marché , un autre officier du même lieu s'en vint lui dire : Que me donnerez-vous , compère ? et je vous dirai des nouvelles de votre àne. fout ce que vous voudrez, compère, répondit le juge ; mais apprenez-moi , je vous prie, ce que vous en savez. Je l'ai trouvé ce matin dans la montagne, répondit l'autre, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; je l'ai voulu chasser devant moi pour vous l'amener, mais il est déjà devenu si farouche, que, d'abord que je m'en suis approché, ils s'est mis à mer, et s'est enfui dans le plus épais de la montagne. Si vous voulez , nous irons le chercher ensemble;
i*e m'en vais seulement mettre ma bète à 'écurie ; et dans un moment je suis à vous. Vous me ferez grand plaisir, répondit le juge, et vous pouvez compter à la pareille. C'est de cette sorte que tous ceux qui savent l'histoire la content parole par parole. Ils s'en allèrent donc tous deux à beau pied à la montagne, vers l'endroit où l'âne avait paru ; mais ils ne l'y trouvèrent point, quelque peine qu'ils prissent à chercher dans tous les endroits là autour; enfin, après s'être bien lassés à chercher : Mon compère, dit celui qui l'avait vu au juge, je viens de m'aviser d'un bon moyen pour découvrir votre âne, fût-il caché vingt pieds sous terre : c'est que je sais braire à merveille , et , pour peu que vous le sachiez aussi, l'affaire est faite. Pour peu que je le sache, dites-vous ? répondit le juge : sans vanité je n'en cède à personne , pas aux ânes même. Tant mieux , répartit l'autre : nous n'avons donc qu'à aller l'un d'un côté , l'autre de l'autre , tout autour de la montagne ; vous brairez de temps en
temps , et moi aussi , et il faudra que le diable soit bien fort si Tâne ne nous entend , au moins pourvu qu'il soit dans la montagne. Par ma foi, compère, dit le juge, l'invention est admirable et digne de vous! En même temps ils se séparèrent , et il arriva qu'en marchant ils se mirent à braire eux deux tout d'un coup , et de si bonne sorte , que chacun , trompé par les braiements de l'autre , courut à la voix de son compagnon, croyant que l'âne était retrouvé , et ils furent bien étonnés quand ils se rencontrèrent. Est-il bien vrai , compère , s'écria le juge , que ce n'est pas mon âne que j'ai entendu ? Ma foi , c'est moi , compère, répondit l'autre. C'est vous I répartit le juge ; est-il possible ? Ah I je vous l'avoue à présent, qu'il n'y a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braire; et de ma vie je n'ai rien vu de si semblable. Vous vous moquez, compère, répondit l'autre : ces louanges vous appartiennent mieux qu'à moi, et, sans vous flatter, vous en feriez leçon aux meilleurs maîtres ; vous avez la voix forte, bonne haleine, et vous faites bien les rour lements avec les reprises qu'il faut ; en un mot, je me rends , et je dirai partout que vous en savez plus que moi et que to^s les ânes ensemble. Trêve de louange, compère, dit le juge, en voilà trop : je n'ai pas si bonne opinion de moi que vous me la voulez donner, mais je ne laisserai pas de m'estimer davantage que je ne faisais, après ce que vous venez de me dire. En bonne foi, compère, dit l'autre, il y k bien des genres d'habileté perdus dans le monde , faute de savoir s'en servir. Je ne sais pas à quoi peut servir celle que nous avons fait voir vous et moi , répondit \e juge , si ce n'est dans une occasion comme ceUe-ci , et Dieu veuille qu'elle y serve bien I Après tous leurs compliments ils se séparèrent encore, et se mirent à chercher en commençant à braire de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper à chaque pas, et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois l'un après l'autre, pour marquer que c'étaient eux. Ils firent de cette sorte tout le tour de la montagne , et toujours inutilement : jamais l'âne ne répondit rien , ni n'en témoigna la moindre envie. Mais comment eût-il répondu, le pauvre animal, Îmisqu'ils le trouvèrent mort dans le lieu e plus caché d'un bois oui est sur la montagne , et à demi mangé oes loups ? Je m'é^ tonnais fort, dit son maître en le voyant,
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de ce qu*il ne rèpondil point , la pauTTê bêle; et il n'eût pas manc|aé de le faire s'ils nous eût entendus braire, où il n'aurait pas été àne. Gooipère , je suis consolé, et le plaisir que j'ai eu à vous entendre braire me récompense de toute ma perte. A la bonne beure compère , répondit Tau* tre; mais en bonne foi, si le curé chante bien , aussi fait bien son vicaire. Ils s'en retournèrent au village , bien fatigués et bien enroués , et ils contèrent à leurs amis et à tous ceux qui s'y trouvèrent ce qui leur était arrivé en cherchant Tâne , avec de grandes louanges qu'ils se donnaient l'un à l'autre sur leur manière de braire. Il ne se passa pas longtemps que cela ne se sût dans les lieux voisins , et le diable, qui n'aime qu'à semer des noises et à faire des querelles sur un pied de mouche, a si bien ouvré, que, sitôt (]ue les gens des autres villages rencontraient quelqu'un du nôtre , ils lui allaient braire au nez , pour se moquer de nos juges... « Cela a passé jusqu'aux enfants, et c'est comme si tous les diables d'enfer s'en fussent mêlés , si bien que cela courut de village en viUage , et les habitants du nôtre sont à cette beure connus, entre les autres, comme les nègres entre les blancs. Mais ce n'est pas tout : la raillerie a été si avant , que les railleurs et les raillés en sont souvent venus aux mains « sans se soucier ni de roi , ni justice ; et je crois que demain , ou après demain pour le plus tard, ceux de notre village s'en iront combattre les habitants d'un autre qui est à .detix lieux de là, qui sont ceux cpii nous persécuteni davantage; et c'est pour être en meilleur état crue fe viens d'acheter les lances et les hallebardes que vous avez vues. Voilà , messieurs, toutes les merveilles que j'avais à vous conter ; je n'en sais point d'autres. Le paysan finit ainsi son histoire , et en même temps entra dans rhôtellerie un homme tout vêtu de chamois, pourpoint, chausses el bas , qui dit d'abord à l'hôte : Y a-t-il céans quelque chambre vide ? voici le singe qui devine, et le tableau de la liberté de Mélisandre. Comment» dit Vhôte , c'est maître Pierre! Oh ! pardi 1 nous nous divertirons bien ce soirl Maître Pierre , soyez le bienvenu. £1 où sont donc le singe et le tableau, que je ne les vois point ? Ils ne sont pas loin , répondit maître Pierre ; mais j'ai pris le devant pour savoir s'il y a de quoi loger. Maître Pierre avait l'œil gauche couvert d'un grand emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage : ce qui faisait voir qu'il devait avoir
IX»C OUICHOÏTE.
ce côté-là ineommodé. Don Quichotte demanda à l'hôte gui était oe maitre Pierre , et ce qpe c'étaient que son singe et son tableau. C'est, répondit l'hôte, un excel^ lent joueur de marionnettes qui se promène depuis quelque temps dans la province, faisant voir un tableau de Mélisandre, peint de la main même de don Gayferos. Il a aussi un singe admirable, et on n'a jamais ouï parler de rien de pareil : quand on lui demande quelque chose , il réaoute attentivement , puis il saute sur les épaules de son maître , et lui dit à l'oreille la réponse de ce qu'on a demandé, et maître Pierre la redit ensuite. On donne deux réaies pour chaque demande , si le singe répond, s'entend , ou , pour mieux dire , si maître Pierre répond pour lui : de sorte que ce maître Pierre passe pour fort riche, et en vérité il est galant homme et bon compagnon; il
S rie plus que six et boit comme douze , et it lameilleureviedumonde. Maître Pierre arriva là-^dessus avec la charretteet le singe, qui était fort grand , sans queue, et le derrière tout pelé, mais fort plaisant à voir. A peine don Quichotte l'aperçut, que, poussé de l'impatience cpi'il avait d'éprouver toute sorte d'aventure , il lui dit : Beau singe devin, qu'avez-vousàmediresurma bonne fortune? voilà mes deux réaies. £n disant cela il ordonna à Sancho de les donner à maître Pierre; mais lui, répondant pour son singe : Monsieur, dit-il , cet animal ne dit rien.dte l'avenir : il ne parle que du passé et un peu du présent. Hé pardi bon, cria Sancho , an diaole soit-il si je donnerais une épingle pour me foire dire ce qui m'est arrivé I Pardi» il faudrait que je fusse bien fou de bailler de l'argent pour m'apprendre ce que je sais mieux qu'un autre ! Mais , puisqu'il sait ce qui se passe , voilà mes deux réaies, et que le seigneur singe me dise, s'il plaît à sa seigneurie, ce que fait à présent Thérèse Pança , ma femme , et à quoi elle s'occupe. Maître Pierre dit qu'il ne prenait point d'argent par avance, et qu'il fallait attendre la i^ponse du singe; en même temps se donnant deux coups sur l'épanle gauche, le singe sauta dessus, et , approchant la bouche sur l'oreille de son maître, il commença à remuer les mâchoires dru et menu, comme s'il eût marmotté quelque chose , et au bout d'un credo il se jeta d'un saut à tare. Aussitôt maitre Pierre s'alla jeter à genoux devant don Quichotte, et lui embrassant la cuisse : J'embrasse cette cuisse , s'écria-t-il , avec
Iilus de ioie que je n'embrasserais les coonnes d'Hercule. 0 restaurateur admi-
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rable de l'ancienne cheYalerie errante I ô chevalier illustre, fameux don Quichotte delà Hanche, appui des faibles, soutien de ceux qui tombent, bras qui relève les abattus» secours et réconfort de tous les malheureux I
Don Quichotte demeura tout surpris, et Sancho plein de frayeur, le guide et le page en adÉiiration; en un mot tous ceux qui étaient présents furent extrêmement étonnés de maître Pierre; et lui, s'adressant à Sancho : Et toi, dit-il, 6 bon Sancho Pança , le meilleur écuyer du meilleur chevalier du monde* réjouis-toi d'avoir la meilleur femme qui vive : ta Thérèse file , à rheure qu'il est , une livre d'étoupes , à tcUes enseignes qu'il y a*à côté d'elle un pot cassé par le tmut , où il y a deux pintes de bon vm , pour se délasser dans son travail. Je croirais mordi bien celui-là, dit Sancho; car Thérèse est une femme d'ordre, et qui se gouverne pour le moins aussi bien qu'une autre; et si elle n'était point jalouse , je ne la changerais pas pour la çéante ÂudadQue , que mon maître dit qui fut si bonne ménagère. En bonne foi, celle-là ne se laissera point mourir de faim ni de soif. En vérité, interrompit don Quichotte, on a raison de dire quon apprend beaucoup à voyager et à lire. Qui est-ce qui se serait jamais persuadé qu'il y a des singes qui devinent? Pour moi , je ne le croirai pomt si je ne l'avais vu de mes propres yeax. Mes^eurs , je suis ce même don Quichotte de la Manche qu'a dit cet animal, au mérite près , sur quoi il s'est un peu trop étendu; mais quoi qu'il en soit , je rends grâce au ciel de m'avoir donné un bon ccnir, de l'inclination à servir tout le monde. Si j'avais de l'argent, dit alors le page, je prierais le siuffe de me dire ce qui doit m'arriver dans le voyage que je vais faire. Monsieur, répondit maître Pierre, je vous ai déjà dit que mon singe ne sait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, il ne faudrait point d'argent pour cela : il n'est rien que ie ne fasse en considération du seigneur don Quichotte , dont j'estime bien plus l'amitié que tout l'argent du monde, et pour lui en donner une marque, je m'en vais préparer mon tableau, et en donner le divertissement à la compagnie,* sans qu'il en coûte rien à personne. L'hôte tout joyeux, donna aussitôt un lieu propre pour le spectacle; on commença à préparer toutes choses. Monsieur, dit Sancho, je voudrais bien que vous demandassiez au singe si ce que vous nous avez dit de la caverne de Montésinos est véritable : car
pour moi, sauf le respect que je vous dois, je crois que ce ne sont quimaginations et mensonges , ou tout au moins des visions que vous avez eues en dormant. Cela peut être , répondit don Quichotte ; mais je le demanderai , puisque tu le veux. Don Quichotte fit aussitôt la question au savant singe de maître Pierre : Ce brave cavalier vous prie de lui dire la vérité de certaines choses qui lui sont arrivées dans la caverne de Montésinos. Il se frappa ensuite l'épaule gauche à l'ordinaire, et le singe sauta ensuite dessus; et ayant quelque temps remué les lèvres, comme s'il eût parlé à l'oreille , il ressauta à terre , après quoi maître Pierre dit à don Quichotte : Seigneur chevalier, le singe dit qu'une partie des choses que vous avez vues dans la caverne est vraisemblable , l'autre douteuse; que c'est tout ce qu'il sait à l'égard de cette demande, et que si vous voulez savoir quelque autre chose, il répondra vendredi prochain : mais à présent , la vertu de deviner est finie.
Ne disais-je pas bien, monsieur, dit Sancho, que ces aventures ne sont point toutes véritables I D s'en faut, ma foi, plus de la moitié. La suite nous l'apprendra; Sancho, répondit don Quichotte, il n'y a rien de si caché au monde que le temps ne découvre à la fin, fût-il enseveli dans les entrailles de la terre. Mais brisons-là pour l'heure, et allons voir le tableau de maître lierre : je suis persuadé qu'il y aura quelque chose de nouveau et de bon. Comment quelque chose I dit maître Pierre; dites cent mille. Mais croyez-en les efiets, et pas les paroles; et allons, s'il vous plaît, mon brave : il se fait déjà tard, et nous avons bien des choses à faire, à dire et à montrer. Don Quichotte et Sancho suivirent maître Pierre dans la chambre où était le tableau , qui était éclairé de tout côté de quantité de petites bougies, et maître Pierre alla se mettre derrière, ^ce que c'était lui qui faisait jouer les figures. Au-devant il demeura un petit garçon pour lui servir d'interprète et déclarer les mystères du tableau avec une baguette à la main, dont il faisait remarquer les figures qui se présentaient; et, toute la compagnie s'étant placée, la scène s'ouvrit par un grand bruit de timbales et de trompettes; et, après deux ou trois décharges d'artiUerie, le petit prçon qui servait d'interprète haussa la VOIX et dit : Messieurs , la véritable histoire que vous voyez là représentée est tirée mot pour mot des chroniques de France et des romances espagnoles, que
tout le monde sait et qae les enfants chantent par les rues. Nous allons voir comment don Gayferos délivra Mélisandre sa femme, Cfae les Maures tenaient captive dans la cité de Sansuègne , qu'on appelle aujourd'hui Saragosse.
Don Quichotte, voyant un grand nombre de Maures se précipiter sur Gayferos et Mélisandre, crut qu il était effectivement temps de secourir ces amants fugitifs , et se levant brusquement, il s'écria en colère: Pour qui me prend-on donc ici? Sera-t-il dit que j'aie souffert dans mes jours et à ma vue , qu'on fasse violence à un si fameux chevalier que don Gayferos? Arrêtez-vous , canaille insolente , et ne soyez pas assez hardie pour passer outre, ou TOUS aurez affaire à don Quichotte de la Manche! En disant cela il mit l'épée à la main, et, se jetant d'un saut tout auprès du tableau, il commença à donner sur la troupe des Maures avec une fureur inouïe, fendant et tronçonnant tous ceux qui se trouvaient sous sa main. Entre autres coups, U tira un revers si vigoureux, (jue si le joueur de marionnettes n'eût esguivé, il lui aurait coupé la tète. Et que laitesvous, monsieur le chevalier? criait maître Pierre : ce ne sont pas de vrais Maures , ne voyez-vous pas bien que ce sont des figures de pâte, et ouc vous m' allez ruiner? Les cris de maître Pierre n'arrêtèrent point don Quichotte : il ne laissa pas de chamailler tant qu'il crut voir des ennemis, et il fit si bien, qu'en moins d'un miserere, il envoya le tableau en pièces par terre , avec le roi Marsile dangereusement blessé et Charlemagne la tête fendue, confondant ainsi Maures et chrétiens. Toute l'assistance fut troublée ; le singe s'enfuit et gagna le toit de la maison ; le guide et le page étaient dans un étonnement incroyable , et il n'y eut pas jusqu'à Sancho qui n'eût une frayeur mortelle, parce, comme il l'a dit depuis, il n'avait jamais vu son mattre dans une telle fureur. Les ennemis défaits, et le champ demeurant libre à don Quichotte par cette destruction générale , il ne voulut pas s'acharner sur les mourants ni piller les bagages ; mais, s'étant essuyé deux ou trois fois le visage, et paraissant un
5 eu moins en colère : Je voudrais bien , it-il, à l'heure qu'il est, tenir devant moi tous ceux qui ne peuvent croire combien il est utile au monde d'avoir des chevaliers errants; voyez un peu , si je ne m'étais pas trouvé là , ce qui serait arrivé de don Gayferos et de la belle Mélisandre. qui auront empêché que ces chiens ne s'en
fussent saisis et ne leur fissent quelqlie oatrage? Vive la chevalerie errante en dépit de l'envie , et malgré l'incrédulité de ceux qui n'ont pas assez de courage pour se ranger sous ses lois! Qu'elle soit à jamais glorieuse! et qui dit le contraire qu'il Saraisie tout à l'heure. Ah 1 qu'elle yive , it mattre Pierre d'un ton dolent. Que je meure, moi misérable , qui puis bien dire avec le roi Rodrigue : Hier j'étais seigneur de l'Espagne, et aujourd'hui il ne me reste pas un pouce de terre. U n'y a pas un
rrt d'heure que j'avais la plus belle cour monde; je commandais à des rois et à des empereurs, j'avais une armée innom* brable d'hommes et de chevaux, mes coffres étaient pleins de bardes magnifianes, me voilà seul et désolé, pauvre mendiant! me voilà sans mon singe , qui était mon uni-
3ue ressource, et tout ce désordre me vient e l'indiscrète furie de cet ingrat chevalier, qu'on appelle le rempart des orphelins et des veuves, l'appui et le reconfort des affligés, n est tout plein de charité pour les autres, et cette bonne intention na manqué que pour moi seul ; mais Dieu soit béni mille fois jusqu'au trône de sa ffloire de ce
Îu'il a voulu que le chevalier de la Tristeigure ait si tristement défiguré tontes les miennes, qu'dles méritent mieux désormais de porter ce nom que lui I
Sancho fut tellement attendri des paroles de mattre Pierre, (|u'il ne parut guère moins triste que lui. Ne pleurez point, mattre Pierre , lui dit-Q , ne vous lamentez point : vous me faites fendre le cœur; fiezvous en moi que mon maître est aussi bon catholique qu'il est vaillant, et que, s'il vient à reconnaître qu'il vous ait fiaiit le moindre dommage , il vous le paiera au douUe. Pourvu, dit mattre Pierre, que le seigneur don Quichotte me paie une partie de ce que m'ont coûté mes figures, je serai content, et lui déchargerai la conscience : car on ne saurait se sauver qu'on ne répare le tort cpHon a fait à son prochain, et qu'on ne lui restitue le bien qu'on lui a pris. Cela est vrai , dit don Quichotte , mais jusqu'à cette heure, maître Pierre , je ne pense pas avoir rien à vous. Rien à moi, monsieur ! repartit maître Pierre ; et ces misérables restes qne voilà étendus par terre, qui les a anéantis, si ce n'est la force de ce bras invincible à qui rien ne résiste ? Et à qui étaient ces corps, si ce n'est à moi? et crui est-ce qui me faisait subsister, si ce n étaient eux? Oh I véritablement, dit don Quichotte , pour Iheure je ne puis plus douter de œ que j'ai dit
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tant de fois» que les enchanteurs qui me
persécutent changent et bouleversent toutes choses à leur fantaisie pour m^abuser : je vous laYOue ingénuement à tous autres, messieurs, qui m'entendez, que tout ce que Vaî TU là m'a paru réel et constant, comme il était du temps de Charlemagne. J'ai pris MélisandrepourMélisandre, donGayferos
Eiur don Gayferos, et Marsile pour le Trai arsile ; en un mot , les Maures , comme s'ils aTaient tous été présents en chair et en os. Cela étant, je n'ai pu retenir ma colère ; et, pour accomplir les dcToirs de ma profession, qui m'ordonnent de secourir les opprimés, j'ai fait ce que tous avez tu; si les efiets ne répondent pas à mon dessein, ce n'est pas ma faute, mais celle des maudits enchanteurs qui me poursui- Tent à outrance. Cependant, quoique je n'aie point de part 4 leur malice, je tcuk bien me condamner moi-même à ré^er le dommage : que maître Pierre Toie ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je le lui ferai payer siple^hamp. Je n'en espérais pas moins, dit maître Pierre, se mettant presque le Tentre en terre , de l'inimitable piété du Taleureux don Quichotte de la Manche , le refuge assuré et le soutien Téritable des pauTres Tagabonds. Voilà monsieur l'hôte et le ^and Sancho qui seront, s'il plaît à sa seigneurie, les médiateurs entre elle et moi, (rai apprécieront les figures. J'y consens, dit don Quichotte, et de bon cœur.
Aussitôt maître Pierre ramassa Marsile, et, montrant qu'il était sans téta : Vous Toyez bien, dit-il, messieurs, qu'il est impossible de remettre le roi de Saragosse en son premier état : ainsi je crois, sauf le meilleur aTis des juges, qu'on ne peut moins me donner pour sa mort que quatre réaies et demie. J'en suis content, dit don Quichotte, à un autre. Pour cette ou- Terture de haut en bas, continua maître Pierre en IcTant de terre l'empereur Charlemagne , serait-ce trop de cinq réaies et. demie? C'est bien raisonnablement, dit Sancho. Ce n'est pas trop, repartit l'hôte : c'était un grand empereur, et mesurons la blessure aTCc des réaies. Donne-lui ce qu'il demande, Sancho, dit don Quichotte : il n'est pas raisonnable de marchander pour si peu de chose , après un si grand désordre. Mais dépéchez-vous, maître Pierre, il est bientôt temps de souper, et je commence à sentir que j'en ai besoin. Pour cette figure-ci , dit maître Pierre , qui a un œil creTé et le nez coupé, et qui est celle de la belle Mélisandre, il me semble que c'est
se mettre à la raison que de n*en demander que deux réaies et demie. Ah I pardi, s'écna don Quichotte, ce serait une chose admirable que Mélisandre et son mari ne fussent pas , à l'heure qu'il est, pour le moins aux confins de la France, de la force
Îue courait le cheTal; à d'autres, maître ierre, à d'autres : ce n'est pas à moi qu'on Tend un chat pour un hèTre. Allons droit en besogne, je tous prie, et ne prétendez pas me faire passer votre Mélisandre sans nez pour la véritable Mélisandre, qui est sans doute à présent à la cour de Charlemagne , ou cpii se repose à son aise entre deux draps.
Maître Pierre, qui vît que don Quichotte recommençait à se brouiller, et que peutêtre il lui échapperait, se mit à considérer la figure de plus près , et lui dit : Ce n'est point là Mélisandre; il faut que ce soit quelqu'une de ses demoiselles, qui se servent de ses habits ; et qu'on me donne seulement cinq sous , je suis content. Il examina de cette sorte tous les morts et les blessés, mettant le prix à chacun, que les juges modérèrent, au contentement des parties, à la somme de dix livres cinq sous, et Sancho le paya sur-le-champ en bonne monnaie. Maître Pierre demanda encore deux réaies pour la peine qu'il avait eue à reprendre son singe. Donnez-les-lui, Sancho, dit don Quichotte^ et davantage s'il n'est pas satisfait; mais j'en donnerais deux cents autres, ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Gayferos et Mélisandre sont en France avec leurs amis. Personne ne peut mieux le dire que mon singe, dit maître Pierre ; mais le diable ne le prendrait pas, effarouché comme il est, si ce n'est que la faim et l'amitié qu'il a pour moi le fassent rcTenir cette nuit ; mais il sera demain jour , et nous Terrons. Le désordre ainsi réparé , toute la compagnie se retrouTa en joie, et ils soupèrent tous aux dépens de don Quichotte, maître Pierre réjouissant la compagnie de sa bonne humeur et de ses bons mots.
Celui qui conduisait les lances et les hallebardes partit de grand matin, et, dès qu'il fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de don Quichotte, l'un pour s'en retourner, et l'autre pour continuer son chemin. Don Quichotte donna une couple d'écus au page ; et, après quelques aTis importants touchant le métier qu'il allait faire , il l'embrassa et le laissa partir. Pour maître Pierre , qui connaissait bien l'humeur de don Quichotte , il ne voulut rien aToir daTantage à démêler aTcc lui ; et ,
ayant repris son singe et ramassé les restes de son tableau y il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla de son côté chercher les aventures. Don Quichotte fit
payer largement son hôte, et, le laissant
aussi étonné de ses extravagances que de sa libéralité , il monta à cheval sur les huit heures du matin , et sortit de rhôtellerie.
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