CHAPITRE XXVi
Où l'on apprend ce que c'était cfue maître Pierre et son singe, avec le peu de succcs r{ir cutdun Quichotte dans l'ayenture du braiment , c(tril ne termina pas comme il l'avait pense.
Ceux qui ont lu la première par lie de Ite histoire , se rappellent bien d'y avoir 1 un Gines de Pasamonte ^ que don |uicholte remit en liberté avec d'autres ^rçats que Pon menait aux galères. Ce ines^ que don Quichotte appelait en- 3re don Genesillo de Parapilla, fut celui ai déroba le grison de Sancho dans la lontagne noire; voici comment Taffaire s passa.
Pendant que Sancho dormait profonlèmcnt sur son âne y Gioes se servit de 'artifice de Brunel pour prendre le cheval le Sacripant devant la forteresse d'Aïcraque ; il le lui tira d'entre les jambes iprcs avoir soulevé la selle avec quatre bâtons appuyés contre terre. Depuis, San- [:ho recouvra son àne comme nous lavons raconté dans les chapitres précédents.
Gines , pour se dérober aux yeux de la juslicc qui le cherchait y résolut de se déguiser. À cet égard y il se mit un grand emplâtre sur l'œil , prit sur ses épaules le singe dont nous avons parlé, qu'il avait acheté à des chrétiens qui revenaient de la Barbarie, et passa ainsi le royaume d' Arragon y en qualité de joueur de marionnellcs y maître achevé dans ce genre y comme pour tous les (ours de mains. Chemin faisant y il s'informait soigneusement dans chaque village de ce qu'il y avait de plus remarquable , il écoutait les histoires des uns, les contes des autres , et gravait tout dans sa mémoire. Il étalait à son tour le tableau de ses reliefs et parlait des habiletés de son singe ; de telle sorte qu^il s'était acqais un crédit incroyable parmi le
peuple , et qu'il remplissait sa bourse aux dépens des dupes. Maître Pierre, ainsi déguisé, n'eut donc pas de peine à se faire admirer de don Quichotte et de Sancho ^ qu^il vit en entrant dans rhôtellerie y sans être reconnu.
Le chevalier de la Manche , étant sorti de l'hôtellerie , résolut de visiter les beaux rivages de l'Èbrc et les lieux d'alentour^ avant que d'aller à Saragosse, voyant qu'il avait assez de temps pour cela , jusqu'au jour des joiUes. Il marcha deux jours entiers , sans qu'il lui arrivât aucune aventure. Le. troisième jour , eu montant une petite colline, il entendit un grand hruit de tambours^ de trompettes^ et une grande escopctterie. H crut d'abord que c'était quelque régiment d'infauterie qui passait, et pour le voir il piqua Rossinante jusqu'au haut de la colline, de laquelle il vit en bas plus de deux cents hommes armés de lances , de pertuisanes , d^arbalètes, de piques, avecquelques arquebuses, et tous presque avec des rondaches. Il descendit du coteau et s'approcha si près du bataillon , qu^il put remarquer distinctement les bannières , avec leurs couleurs cl leursdevises. Il en vit uneentre autres de satin blanc , sur laquelle il y avait an âne peint au naturel , le cou tendu, le mufte élevé , les naseaux ouverts et la langue tirée , comme s'il eût été prêt à braire , avec CCS mots autour :
Ce n'es^pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.
Don Quichotte apprit de ces gens qu'ils avaient pris les armej^j^urg^(^coinbattre
DON OUICHOTTE.
contre les habUanto d'an autre village , qui les insultaient. Il s'approcha d'eux , malgré les conseils de Sancho y qui n'aimait point de semblables aTentnres. Ces hommes le reçurent parmi eux avec joie , croyant qu'il était de leur parti. Don Quichotte haussa sa visière ^ et s'avança près des principaux chefs de la troupe y qui s'assemblèrent autour de lui pour le voir et demeurèrentbien étonnés de sonétrange figure. Don Quichotte^ les voyant tous at> tentîGs à le considérer sans lui demander autre chose, voulut profiter de leur silence^ et leur parla en ces termes :
Messieurs , leur dit-il , je vous prie de ne point m'înterrompre dans le discours que je vais vous faire , si ce^ n'est que vous le trouviez ennuyeux : alors^ sur le moindre signe y je me tairai. On lui fit dire, au nom de tous, qu'il pouvait parler librement autant qu'il voudrait , et qu'ils l'écouteraient de bon cœur; il continua de la sorte : Messieurs, mes chers amis, je suis chevalin errant , les armes sont mon exercice , et ma profession est de donner du secours à tous ceux qui en ont besoin. H y a déjà quelques jours que j*ai appris ce qui vous est arrivé, et le sujet qui vous fait prendre les armes pour v<>us venger de ceux qui vous insultent , mes enfants^ prendre les armes et courir à la vengeance pour des bagatelles et pour des choses que l'on fait plutôt pour se divertir que pour offenser, c'est aller directement contre la pureté de la morale chrétienne y qui nous ordonne d'aimer nos ennemis , et de traiter notre prochain comme nousmêmes. Je crois ^ messieurs, qu'il n'est pas besoin de vous en dire davantage pour vous persuader de mettre bas les armes , car autrement ce serait offenser les lois divines et humaines.
Don Quichotte allait continuer, quand Sancho prit la parole. Monseigneur don Quichotte de la Manche , dit-il, qui s'est ua temps appelé le chevalier de la Triste- Figure, et se nonune à présent le chevalier des Lions , est un gentilhomme bien avisé, qui sait le latin comme un bachelier, et dans tous les conseils qu'il donne il j va toujours rondement. Il n'y a poini de lois ni d'ordonnances pour la guerre qu'il ne sache sur le bout du doigt : ainsi J
messieurs, il le faut croire, et, s'il en mésarrive, je le prendrai sur moi. Mais il a grand Vaison de dire qu'il est honteux de se mettre en colère pour entendre faire des braiments : car, pour moi, je me souviens fort bien que, quand j'étais petit, je prenais grand plaisir à braire, et le faisante toute heure sans que qui que ce soit s'en fâchât, et sans Tanité, c'était si naturellement, qu'il n'y avait point d'âne dans le village qui nesemit à braire quand il m'entendait; je n'en étais pas pour cela moins fils démon père , qui était un grand homme de bien. Mais , messieurs, pour vous faire voir que je ne me moque pas de vous , écoutez seulement, et vous verrez ce qui en est. En disant cela le sincère éeuyer se serra le nez avec les deux mains, et commença à braire de si bonne sorte, que tous les lieux d'alentour en retentirent^ mais comme il prenait haleine pour recommencer, un de ceux qui étaient autour de lui , s'imaginant qu'il ne le faisait que pour se moquer d'eux , lui déchargea un si grand coup de levier sur les reins, quMl n'en fallut pas davantage pour l'étendre parterre. Don Quichotte, le voyant ainsi maltraité,courut, la lance basse, contre celui qui venait de donner le coup; mais il se mit tant de gens entre eux deux qu'il n'en put prendre vengeance ; d'ailleurs, voyant fondre sur lui une nuée de pierres , il tourna promptement bride , et donna des deux ; il se tira de la métée au grand galop de Rossinante , se recommandant à Dieu de tout son cœur et se persuadant déjà être percé de toute part. Ceux du bataillon se contentèrent de le voir fuir , sans tirer un seul coup ni d'arquebuse ni d'arbalète. Sancho en fut quitte pour le coup qu'il avait reçu ; ils le mirent sur son âne, quoique n'étant pas encore bien revenu de son étourdissement, et le laissèrent aller après son maître , ce que le grisou fit de lui-même, élan ^depuis longtemps accoutumé à suivre Bossînante à la piste et ne pouvant demeurer un moment sans lui. Don QuichoCle , après avoir bien couru, et se voyant enfin hors de portée , tourna la tète du côté des ennemis , et, apercevant que Sancba venait sans être pMrsoivi depersonne , il
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