‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 58 sur 136 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

De la conTcrwtion de la duchesse et de ses demoiseUes arec Sancho Pança, digne d'être

lue arec attcntian.

Sancho ne pensa pas à dormir cette aprôs-dînéc^ pour tenir parole à la duchesse , et il alla la troaver dans la salle où elle Pattendaît. Sitôt qu'il fut entré , la duchesse lui dit de s'asseoir auprès d'elle.

ce que Sancho refusa , en homme qui savait vivre ^ mais la duchesse lui dit quil devait s'asseoir ccmime gouverneur et qu'il parlât en écuyer . et qu'en qualité de l'un et de Tautre il méritait d^éUre sur le fiîégo

1K)N Q^tOBOTtR.

même ducid Rui Dkx , ee jameaJi f «er rier. Stneho baissa la tête et obéit , etau»sitdt toutes les dames et les filles de la duchesse rcuvironoéreiit et. demeurèrent dans UQ grand silence. €e fut la duchesse qui commença à parler. A présent que nous aommes seuls ^ dit-elle, je voudrais bien que monsieur le gouyeroeur m^éclairctt des choses que j'ai trouvées difficiles à entendre dans Pbistoire du grand don Qui* chotle de la Manche. Preoûérement, il parait que Sancho n'a jamais vu madame Dulcinée du Toboso, et qu'il ne lui porta point la lettre que le seigneur don Quichotte lui écrivait de la montagne Moire , ajant oublié de prendre les tablettes. Cela étant , comment Sancho fut-il assez hardi pour feindre une réponse et dire qu'il avait trouvé cette dama criblant de l'avoine? ce qui est non seulement un mensonge^ mais une atteinte désavantageuse à la gloire de l'i ncomparable Dnldnée , et une imposture indigne de la sincérité d'un véritable écujer.À ce discours, Sancho se leva sans répondre une seule parole > et^ mettant le doigt sur la bouche , il s'en alla pas à pas regarder derrière les tapisseries, et puis vint se rassew. Oh ! à cette heure , dit*i1, madame^ que j'ai vu que personne ne nous écoute^ je suis prêt à répondre à ce que ▼oos me deauindez et à tout ce qu'il vous plaira ; mais moius^ je vous en prie. Premièrement y je tiens monsagneur don Quichotte pour on fou achevé , quoiqu'il ne laisse pas de dire quelquef<Hs des choses si hoA«eB, à mon avis^ et à ce que disent ceux qui l'entendent^ que le diable luiméme, avec toute sa science , n'en pourrait pas dire de meilleures ; mais tout cela n'eippèefae pas qu'il n'ait^ je crois, l'esprit gâté , et , comme je me suis mis cela dans la tète 9 je lui en donne à garder de toute façon, comme la réponse de la lettre, et puis cela de l'antre jour , qui n'est pas encore dans ^histoire, j'entends l'enchantement de madame Dulcinée , que je lui fais croire enchantée, quoiqu'elle ne le soit pas plus que mpn grisou. La duchesse pria Sancho de lui faire le conte de cet enchantement, et il raconta comme la chose s'était passée , sans oublier la moindre circonataoce , ce qui divertit fort la duchesse et aea femmes.

De ee que m'a conté là le seigneur Saur cho, dit la duchesse, il se forme un terrible scrupule dans mon esprit : il me sem«' bloque j'entends crier à mes oreilles une voix qui me dit : Mais , s'il est vrai que don Quichotte de la Manche soit un fou sans ressource, pourquoi Sancho Pança, son écuycr, qui le connaît pour tel , ne laisset-il pas de le servir sur l'espérance de ses vaines promesses? Il faut sans doute que l'écuyer soit encore plus fou que le maître 5 et, cela étant, f^iez-vous bien , madame la duchesse ^ de donner une Ile à ce Sancho Pànça ? car celui qui ne sait pas se gouver* ner saura encore bien Qu>ias gouverner les autres. Pardi, madame la duchesse, cette voix n'a point toutle tort , repartitSancho, et vous pouvez lui dire de ma part que je sais bien qu'dle dit vrai. Si j'avais été sage, il y a déjà k>ng-temps que j'aurais quitté mon maître ; mais il n'y a plus moyen de s'en dédire : là où la chèvre est attachée il fan t qu'elle broute. £t puis, voulez-vous que je vous dise^ nous sommes tous deux du même village , j'ai mangé de son pain, il est bon inaitre , et je l'aia^e y il m'a donné ses poulains, et je mis fidèle : ainsi il ne faut point espérer que jamais nous nous séparions que quand la camarde viendra happer l'un ou l'autre. Alors véritablement bonsoir et bonne nuit : il n'y a &. bonne compagniequi ne se sépare, comme disait le roi Dagobert à ses chiens. Mais si voire grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que monsei»

gneur le duc m'a promis , ce sera un gouvernement de moins. Je ne l'avais point apporté du ventre de ma mère , et peutr être que ma conscience n'en sera que mieux quand je n*en aurai point, ienesuisqu'une béte , mais j'ai appris que ce ne fut que pour son malheur qu'il vint des ailes à la fourmi , et je m'imagine que Sancho écuyer ira bien aussi vite en paradis que Sancho gouverneur. On mange d'aussi bon pain ici qu'en France ^ et la mi^t tous chats sont gris ; et il faut qu'un homibe soit bien malheureux pour n'avoir pas déjeûné à deux heures après midi ; et il n'y a personne qui ait l'estomac deux fois plus grand qu'un autre , et ., tant grand soit-il , il y aura toujours du blé de reste ; c'est Dieu qui nourrit les petite oiseaux dons les champs ;

8ix aanes de serge sont aussi longues que six aunes de velours ; et quand il faut déguerpir de ce monde ^ le chemin n'est £as plus beau pour un prince que pour omme de journée y il ne faut pas plus de terre pour le corps du pape que pour celui de son sacrislain , encore qu'il y ait bien à dire de l'un à l'autre; quand on entre dans la fosse , on se serre ^. on se ramasse^ ou l'on vous fait serrer et ramasser malgré vous et malgré vos dents , et quand cela est une fois fait , il n'y a qu'à tirer le rideau , la farce est jouée. Je vous disdonc^ madame la duchesse ^ que, si votre seigneurie ne veut pas me donner cette île , parce qu'elle croit que je suis un fou , je serai assez sage pour ne pas m'en soucier. Il y a longtemps que j'ai ouï dire que le diable est derrière la croix , et que tout ce qui relait n'est pas or ; et qu'on avait autrefois tiré le laboureur Wamba de sa chauffline pour le faire roi d'Espagne , et qu^au milieu des richesses, de la bonne chère et des passe- temps , on avait arraché le roi Rodriguez pour le donner à manger aux couleuvres, si la chanson ne ment point. Et pourquoi mentirait-elle, dit la dame Rodriguez, puisqu'il y a une romance qui dit qu'on mit le roi Rodriguez dans une fbsse pleine de crapauds , de serpents et de lézards, à telles enseignes que, deux jours après, on l'entendait dire d'une voix dolente ; Ils me déchirent, ils me dévarerU par oùfai le plus péché? et, puisque cela est, ce bon monsieur a raison d'aimer mieux être laboureur que roi , s'il faut que ceux-ci soient mangés de la vermine.

La duchesse éclata de rire de la simpli* cité de la bonne Rodriguez , et elle dit à Sancho : Mon ami , vous savez bien que , quand un chevalier a une fois promis , il tient sa parole, lui en dût-il coûter la vie ; et, quoique monsieur le duc n'aille pas chercher les aventures, il ne laisse pas d'être chevalier, et il accomplira assurément la promesse qu'il vous a faite , malgré l'en vie et la malice du monde. Prenez donc courage , Sancho : vous vous verrez bientôt en possession de votre gouvernement, logé comme un prince , et couvert de velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande , c'est de bien prendre garde

DON QtICHOTTE.

comment vous gouvernerez vos vassaux , qui sont tous gens de bien. Oh! pour ce qui est de les bien gouverner , répondit Sancho , je n'ai pas besoin qu'on me le recommande : car je suis naturellement charitable , et j'ai toujours eu pitié despauvres^ et je ne sais point prendre un tourteau à celui qui pétrit. Mais aussi, par ma foi , il ne faut pas se jouer à m'en faire accroire : je suisun tîeux drille qui entend le jargon, et je sais un petit plus que mon pain à manger. Quoi qu'on en dise, il ne faut point me chasser les mouches devant les yeux, je les chasse bien moi-même; ce n'est pas à moi qu'il faut apprendre où le soulier me blesse : je veux dire que les bons trouveront leur compte avec moi; mais, pour les méchants, qu'ils ne s'y frottent pas, car je veux qu'on aille droit en besogne. Mais enfin il suffit; je m'imagine pour moi qu'en matière de gouvernement le tout est de bien enfourner , et il pourrait arriver qu'au bout de quinze jours j'entendrais mieux le gouvernement que je ne sais le labourage, où j'ai été nourri. Vous dites fort bien , Sancho, repartit la duchesse : les honunes ne naissent pas tout instruits ; mab c'est des hommes qu'on fait des évêques et des papes. Pour retourner à l'enchantement de madame Dulcinée, je me persuade et tiens pour tout assurée que l'intention qu'eut Sancho de tromper son maître en lui faisant croire que Dulcinée était enchantée ne fut autre chose qu'une malice des enchanteurs qui le persécutent : car jesaisde très bonnepartquela paysanne qui sauta sur l'àne était la véritable Dulcinée du Toboso , et ainsi le bon Sancho, qui pensait être le trompeur, fut lui-même trompé; et cela est si vrai, qu'il n'est pas plus vrai qu'il est jour : car il faut que vous sachiez , mon ami Sancho, que nous avons aussi des enchanteurs en ce pays-ci , qui ont soin de nous avertir do tout ce qui se passe dans le monde avec une fidélité exacte; et c'est d'eux que nous savons que la paysanne est Dulcinée, qu'elle est enchantée^ et qu'au moment où nous y penserons le moins, nous la reverrons dans Tétatoù elle étaitauparavant,etvous reconnaîtrez pour lors que c'est vous qui vous abusiez. Par ma foi , madame , tout cela peut bien être , dit Sancho , et je conunence à croire ce que

DON QCICHÔrrE.

mon matire raconte de la cayerne de Montesioos, où il dit qu'il vit madame Dulcinée dans le même habit et au même état que je lui dis Ta voir vue quand il méprit faniaisie de PeDchantcr ; je vois bien à celte heure que c'était (out le contraire > et que je fus le premier trompé, comme dit votre grandeur; et, quand j'y songe, il m'est bien avis que je n'ai point assez d'esprit pour forger sur-le-champ tant de subtilités i et puis , je ne crois point mon maître si fou pour se laisser tromper do la sorte par un ignorant. Mais, madame, pour tQut ce que je vous ait dit il ne faut pas que vous croyiez que je suis malin , car un idiot comme moi n'est pas capable de se défendre de la malice des enchanteurs : je n'inventais cette bourdc-là'que pour me délivrer des imporlunités de mon maître , et Bon pas pour l'offenser. Si l'affaire a tourné autrement , Dieu sait qui en est la cause , et il enchfttieira les coupables. C'est bien dit , repartit la duchesse; mais , dites-moi , Sancho , qu'est-ce que cette aventure de la caverne de Monlesînos?je voudrais bien le savoir.

Sancfao raconta tout ce qui s'était passé touchant celte aventure , et la duchesse lui dit en même temps : Voilà qui sert à confirmer ce que je vous ai dit , mon ami Sancho : car, puisque le grand don Quichotte dit qu'il vit la même paysanne que Sancho avait trouvée à la sortie du Toboso, il est clair que c'est Dulcinée ; et nos enchanteurs sont, comme vous voyez , fort soigneux de nous mander de bonnes nouvelles. Après tout , dit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis poui; elle: qu'est-ce que j'y ferais, moi? Je n'irais pas prendre querelle avec tous les ennemis de mon maître: il en a un peu trop, et je vois bien qu'ils ne sont pas aisés à gouverner. Tant y a que celle que je vis était une paysanne,* pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la laissai; et, si cette paysanncostmadamc Dulcinée ou non, ce n'est pas là mon affaire, eela ne doit point tomber sur moij et, en bonne foi, je ne prendrais pas plaisir à toutes ces dites et redites : Sancho Ta dît, Sancho ne l'a pas dît , Sancho tourne , Sancho vire , et boule et tu en auras, comme si Sancho était un je ne sais qui ; et que ce ne fût pas le même

Sancho qui est couché tout de son long dans une histoire , à ce que m^a dit SamsoQ Carrasco, bachelier de Salamanque, qui ne voudrait pas mentir pour tout l'or du monde. Qu'on ne vienne donc pas se prendre à moi de cela : je m'en lave les mains. Si je suis pauvre , ce n'est pas du bien d'autrui; bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Que le gouvernement vienne seulement, et vous verrez merveilles : celui qui a été bon écuyer sera encore meilleur gouverneur. En conscience, Sancho, s'écria la duchesse, vous êtes un homme incomparable : toutice que vous venez do dire là est autant de sentences ; et, comme nous disons d'ordinaire en Espagne, sous un méchant manteau il y a souvent un bon buveur. Par ma foi , madame la duchesse, répondit Sancho, en ma vie je n'ai bu par malice ; avec soif ce pourrait bien être , car je ne suis point hypocrite , je lesavale quelquefois sans chanter ; je bois quand j'en ai besoin , et bois bien quelquefois sans cela , pour peu qu'on m'en présente, parce que je ne sais point refuser, et je n'irai pas faire un affront à un honnête homme; en bonne foi, madame , il faut avoir le cœur bien dur pour ne pas faire raison à un ami quand il ne coûte que d'ouvrir la bouche. Et, sur mon Dieu ! il ne le faut point reprocher aux écuyers des chevaliers errants: ce ne sont poinl eux qui le font enchérir; les pauvres dialHes, qui sont toujours dans les bois, par les déserts, dans les forêts et sur les montagnes, boivent de l'eau plus qu'ils n'en veulent, et ils donneraient quelquefois bien de l'argent sans trouver un( goutte de vin . Je le crois bien ainsi , ré pondit la duchesse ; mais il est tard , a11e>: vous reposer , Sancho. Une autre fois nous en dirons davantage ;*cependant je pren drai soin qu'on vous donne bientôt ce gouvernement.

Sancho baisa les mains de la duchesse , cl, après l'avoir remerciée, la supplia d» commander qu'on eût soin de son grisou . parce que c'était ce qu'il avait de plus chei au monde. Qu'est-ce que ce grîson? de manda la duchesse. C'est mon âne , ma dame, parlant par révérence, répondit Sancho ; je l'appelle toujours ainsi , pour ne pas dire son autre jaojij. ^ l'avais voulu

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DON QUlCHÔTm.

recoidiiiaiicleriioettebonncdanieqTieToilà^ en entrant dans lechftteaa; mais e\h sWfétisa comme si je Teusse appelée Tieille ou laide , comme si on ne savait pas bien que c'est le fait de ces dames de panser les montures des cheTaliers errants , plutôt que de rester dans une chambre à ne rien fdre. Eh ! bon Dieu 1 il faudrait que ces dames* là se f rotassent à un gentilhomme qui était dans notre village ; comme il vous les eût menées ! C'était quelque vilain paysan comme toi , interrompit la dame Rodriguez : s'il avait été gentilhomme et bien élevé; il les aurait honorées et respectées. En Voilà assez ^ madame Bodriguez^ dit la duchesse; n'en parlons pas davantage. Pour le seigneur Sancho , il n'a que faire de se mettre en peine de son grison :

{*e m'en charge j puisque c'est un des meubles de mon bon ami $ je le porterai dans mon giron pour en être plus assurée. Non pas, s'il vous plaît , madame la duchesse, repartit Sancho : il suffit qu'il soit dans l'écurie. Pour le giron de votre grandeur^

ni loi ni moi ne sommes dignes f\ un seul moment , et je nV conser pas pour tous les àaes da inonde, ?.

on me les amènerait là tout sellen dés. Mais, Sancho» dit Ift duchés»

menez-le à votre gouvernement, l^< son : vous le traiterez là à votrefaotst. il n'aura plus rien à faire qu'à s'euf! ser. Ne pensez pas railler , mad»&e pondit Sancho : ce n'est pas le premkr que j'aie vu mener à an g-onTerneim' il j en a plus de trois qui couchent n doux draps ,* le mien n a point Unii bition , il se contente de l'écurie et i paille< La dnchesse sourit de ce fr Sancho, et, après lui avoir dit d'^ reposer, elle raconta au doc hconvr^ tion qu'elle venait d'avoir. Ils coBpr ren t ensembleune aven ture fameasee:

eût entièrement l'air de la chevalem rante , afin que le chevalier et son ècr ne s'aperçussent aucunement de U tr peric , et assurément ce sont les meilk aventures de toute cette hisCofre.

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