‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 59 sur 136 · CHAPITRE XXXt · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXt

Des moyens qu^on trouva pour désenchanter Dulcinée.

Le duc et la duchesse, qui prenaient un extrême plaisiravec leurs hôtes, ne pensaient qu^à trouver de nouveaux moyens de s'en divertir. Ce que leur avait conlé don Quichotte de la caverne de Montesîuos leur en fournit un ample sujet; et la simplicité de Sanchp, qui en était venu à eroire que rencbantemeut de Dulcinée était une chose réelle, quoiqu'il en eût été lui-même l'inventeur, leur fit croire qu'ils réussiraient dans leur dessein. Au bout de six jours, qu'ils employèrent à se préparer et ^ instruire leurs gens, ils menèrent don Quichotte et Sancho à la chasse du sanglier^ avec un aussi grand nombre

de chasseurs et autant d'équîpa^» ff l'aurait pu faire un grand prince. Os porta dans la chambre de don Quicboli^ un habit de chasse pour lui, et Sancho w' aussi le sien d'un beau drap vert. Noiff chevalier ne voulut point prendre cciB; qu'on lui offrait, disant que ceux f étaient incessamment sous les armes d« devaient point se charger d'uu porle-m^J^ teau ; pour Sancho, il se chargea rfeio» cœur du sien, dans l'intention d'cnN de l'argent à la première occasion. W étant donc prêt, don Quichotte s'armM^ Sancho, avec son habit vert, etmonlcsuf le grison, qnHl préfpa à unjbon che^'^i

DON quichotie:

qu'on voulait lui donner, se mit parmi les chasseurs. La duchesse étant sortie en même temps richement et galamment vôtuc; don Quichotte prit de bonne grâce les réues de sa haquenée^ quoique le duc fit semblant d^avoir quelque peine à ie souffrir^ et ils allèrent de cette sorte jusqu'au bois, entre deux grandes collines.

Sitôt que le duc et la duchesse furent arrivés, on tendit les toiles, on découpla les chiens^ on sépara les chasseurs par diverses troupes, et on commença la chasse avec de grandes huées et un terrible bruit de cors et de chiens. La duchesse descendit de cheval, et, Pépieu à la main, se plaça dans l'endroit où les sangliers avaient coutume de passer -, le duc et don Quichotte mirent aussi pied à terre et se tinrent aux côtés de la duchesse^ et Sancho se tint derrière eux sans descendre de dessus le grison» de crainte qu'il lui arrivât quelque accident.

A peine étaient-ils tous postés et rangés en haies avec une partie de leurs/gens, qu'ils virent venir vers eux un sanglier effroyable^ pressé des chiens et poursuivi par les chasseurs. Aussitôt don Quichotte, embrassant fortement son écu, s'avança l'épée à la main pour le recevoir ; le duc y courut aussi avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés tous deux si le duc ne l'en eût empêchée. Pour le pauvre Sancho, il n'eut pas plutôt vu le terrible animal, avec ses longues défenses, la gueule fu* mante d'écume et les yeux ctincelants, qu'il se jeta à bas et courut de toute sa force vers un chêne pour lâcher d'y mon. ter j mais il fnt si malheureux, qu'ayant grimpé jusqu'à la moitié, et faisant ses efforts pour arriver au haut de l'arbre, une branche se rompit sous lui, et en tombant il demeura accroché environ à un pied de terre. Quand il se vit . en cet état, et que son habit vert se déchirait, et qu'il se figura que le sanglier pourrait bien le décUrer lui-même en passant, il se mit à crier de telle sorte, que tous ceux qui Tentendaientcrurenl assurément qu'il était dévoré par quelque bête sauvage.

Enfin le sanglier demeura sur la place, percé de plusieurs coups d'épieu, et don Quichotte, accourant aux cris de Sanefao, le vit pendu la tête eu bas> et auprès de

lui le fidèle grison, qui ne Pavait pas aban« donné dans cette fôchcuse aventure ; il s'approcha et dégagea son pauvre écuyer, qui, malgré la joie de se voir en sûreté, ne laissa pas de ressentir un déplaisir môr« tel en voyant un grapd trou k son habit de chasse, qu^il nîesliraait pas moins qu'une métairie. Cependant on mit le sanglier sur un mulet, et l'ayant couvert de branches de romarin et de myrte, lea chasseurs, triomphants, le firent porter devant eux dans une tente au milieu du bois, où on trouva une grande table somptueusement servie et digne do la magnificence de celui oui donnait le plai<sir de la chasse. Sancno, tout chagrin, s^approcha aussitôt de la duchesse, et lui montrant son habit déchiré : Si c'avait été ici, dit-il, une ehasse aux lièvre» ou aux ramiers, je ne serais pas dans le piteux état où me voilà. Je ne conçois pas quel plaisir on prend à attendre un animal qui d'un coup de dent envoie son homme en l'autre monde. Je me souviendrai, toute ma vie, d'une vieillechanson qui dit : Soi»tu mangé des ours comme le fut Fabila !

C'était un roi des Goth^, dit don Quichotte, qui fut dévoré par un ours eu chassant aux bêtes sauvages. C'est ce que je veux dire aussi, répondit Sancho. Pourquoi lesprinces et les rois vont*ilsse mettre à tonte heure en danger d'être dévorés, poiir le plaisir de tuer un pauvre animal qui ne leur a jamais fait de tort? Vous vous trompez, ami Sancho, dit le duc : l'exercice de la chasse des bêtes sauvages est bien plus convenable et plus nécessaire aux rois et aux princes que ne le sont tous les autres, parce que cette chasse* là est uoe inmge de la guerre^ il y faut employer des ruses et des stratagèmes pour vaincre l'ennemi, sans courir de risque; on s'y expose au chaud et «u froid, et on s'accoutume à ie souffrir ; on y dort sur la dure, on s'endurcit au travail ; en un mot, c'est un exercice qu'on peut faire sans nuire à personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup de gens. Et, ce qu'il y a de meilleur, c'est que cette chasse n'est pas pour tout le monde, non plus que la chasse de haut vol, qui doit être Texercice favori et le partage réclusîf des princes et des grands seigneurs : aussi ^

DON OUICHOTTE.

ami Sanclio^ quand vous serez gouverneur, }c voas conseille de vous occuper à la chasse^ et vous verrez que cela nVst pas inutile. Oh! pour cela, non pas, s'il vous plaît, monsieur le duc, répondit Sancho : un bon gouverneur doit avoir la jambe rompue. Il ferait beau voir que des gens pressés et bien fatigués de chemin vinssent chercher monsieur le gouverneur, et qu'il fût à la campagne à se donner du bon terapsl les afCaires iraient beau train pardi, on en dirait de belles! Ma foi, monseigneur, la chasse est, à mon avis, plutôt pour des fainéants que pour des gouverneurs; et pour moi je ne pense qu'à jouer à la triomphe ou à ta boule, les dimanches et les fêtes ; car toutes ces choses-là ne s'accommodent ni avec mon humeur ni avec (ma conscience. A la bonne heure, Sancho, dit le duc; mais entre le dire et le faire il y a bien de la différence. Qu'il y ait tout ce qui pourra, repartît Sancho, un bon payeur ne craint point de donner des gages; celui que Dieu aide fait encore mieux que celui qui se lève de bon matin ; c'est le ventre qui fait aller les pieds, et non pas les pieds le ventre : je veux dire que, si le bon Dieu m'assiste, etquesi je vais le droit chemin, avec bonne intention, je gouvernerai comme il faut et sans reproche. Et si l'on ne m'en croit p^, qu'on me mette les doigts dans la bouche, et on verra si je serre bien ; et quand je serai une fois à môme, qu'on me vienne faire des leçons, j'en défie les plus habiles. Ma foi, l'habit nofaitpaslemoine,

et, quand Maudit sois-tu de Dieu et

des saints, impertinent Sancho ! interrompit don Quichotte. Ëst-il possible que je ne t'entende point raisonner un demi-quart d'heure sans dire une foule de proverbes? Je supplie vos gran.deurs d'imposer silence à ce bavard, si vous ne voulez qu'il vous accable d'impertinences. Los proverbes de Sancho, dit la duchesse, pour èlre nombreux, n'en sont pas moins agréables; pour moi ils me divertissent extrêmement, qu'ils soient à propos ou non, outre qu'entre amison n'y doit pas regarder de si prés. Ce fut en s'entretenant de la sorte qu'ils rentrèrent dans le bois pour voir s'il y avait quelque chose de pris aux filets. 4)aûs cet exercice^ la nuit les vint sur-

prendre, et un peu plus obscure qu'elle n'a coutume de l'être en été,, parce que le temps était couvert; néanmoins elle en fut d'autant plus favorable aux intentions du duc et de la duchesse. Gomme ils étaient là, tout d'un coup la forêt parut toute en feu, et Ton entendit aussitôt de tous côtés un bruit de trompettes et d'autres instruments de guerre, comme si plusieurs troupes de gens à cheval eussent passé par le bois. Cette grande lumière et ce son étonnant, à quoi on ne s'attendait pas, les surprirent tous, et leur ëtonnement fut encore augmenté par une infinité de ces instruments dont les Maures se servent dans les batailles : le son des cymbales et des clairons retentit de toutes parls^ et les fifres, les hautbois et les tambours, mêlés confusément avec le reste, firent un si grand bruit, qu'il eût fallu être insensible pour n'en être pas ému. Le duc et la du* chesse feignirent le plus grand étonnement; don Quichotte ne fut pas sans surprise ; le bon Sancho ne put s'*empêcher de témoigner sa frayeur, et il n'y eut pas jusqu'à ceux qui savaient la chose qui ne fissent voir quelque émotion. Le brait cessa tout d'un coup, et un courrier qui avait l'air d'un diable passa brusquement devant la compagnie, sonnant d'un cornet à bouquin qui faisait un bruit épouvantable. Holà! courrier, dit le duc, qui êtesvous? à qui en voulez-vous? et qtf est-ce que ces troupes qui passent parle bois? Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix horrible; je cherche don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez sont six troupes d'enchanteurs qui emmènent Dulcinée du Toboso enchantée sur un char de triomphe, et elle est accompagnée du brave cavalier Montes! nos, qui vient apprendre à don Quichotte les moyens de la désenchanter. Si vous étiez le diable, comme vous dilcs^ repartit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier, puisque le voilà devant vous. Sur mon Dieu et sur mon ame, je n'y prenais pas garde, répondit le diable : j^ai tant de choses dans la fantaisie, que j'oubliais la plus importante ! Hé ! par ma foi , s'écria Sancho,- il faut que ce diable soit homme de bien et bon catholique : s'il ne croyait rien^ il ne kurerait pas do la

sorte. A ce qoe je joh, il y a de bonnes gens partout^ en enfer comme ailleurs.

En même temps le diable tout à cheval, et fixant les yeux sur dou Quichotte : A toi, dit-il, chevalier des Lions, que je te puisse voir bientôt entre leurs griffes! c'est à toi que je suis envoyé delà part du vaillant et malheureux Monlesinos, pour te dire de Tatlendre au même lieu que je t'aurai trouvé, parce qu'il amène avec lui une Dulcinée du Toboso, dont il sait les moyens de détruire Tenchantement : voilà le sujet de mon ambassade; les diables comme moi demeurent en (a compagnie, et les bons angestivec ces messieurs. A ces mots, il sonna de son épouvantable cor et disparut sans attendre de réponse. Les chasseurs parurentplusétonnésqu'auparavant, et, plusque tous, don Quichotte et Sancho, ce dernier de voir qu'en dépit de ce qu'il en savait on prétendait que Dulcinée fut enchantée, et don Quichotte, de ce que les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos se trouvaient véritables.

Pendant que le chevalier roulait toutes ces pensées dans son imagination, le duc lui dît : Ëtes-vons résolu de les attendre, seigneur don Quichotte? Pourquoi non?

répondit-il, je les attends de pied ferme , dût l'enfer tout entier devoir venir m'attaquer. Pour moi, dit Sancho, s'il vient encore un autre diable me corner aux oreilles, je demeurerai aussi bien là que je suis Turc.

Cependant^ la nuit étant déjà avancée et fort obscure, on vil un nombre infini de lumières qui couraient par le bois, de la même manière qu'on voit dans un temps serein des exhalaisons sèches qui s'enflamment dans la moyenne région de l'air, et l'on entendit aussitôt un bruit épouvantable, semblable à celui d'un chariot chargé de chaînes^ dont les roues épaisses rendaient uu certain son. enroué comme dans la chasse aux ours et à d'au- Invs bètos farouches. A ce linlamarre s'en joignit un autre qui le rendit encore plus horrible : il sembla à tout le monde qu'en différents endroits du bois on livrait en même temps autant de batailles : d'un côté, on entendait le son épouvantable de Partilleric^ d'un autre, un nombre infini de monsquetades. Il semblait, à la voix

des combattants^ qu'ils fussent tout proche; et, plus loin, ce n'étaient qu'instruments à Tusage des Maures, qui ne cessaient de jouer pour les animer au combat. En uu mot, le bruit confus de> touscesdifférentsinstrumentsdeguerre^les.

cris des combattants, et le son criard des chariots, donnaient de la frajrenr aux plus assurés, et don Quichotte lui-même eut besoin de toute son intrépidité pour ne pas être épouvanté. Sancho n'eut pas le loisir d'avoir de la résolution : car la peur le fit tomber évanoui aux pieds de la duchesse, et quelque secours qu'on lui donnât, il fut assez longtemps à en revenir.Il commehçaità ouvrir les yeux quand il arriva un de ces chariots qui taisaient tant de bruit, tiré par quatre grands bœufs tout couverts de drap noir, et portant à chaque corne une torche allumée. Au haut du char on voyait une espèce de trône, sur lequel était assis un vieillard vénérable, avec une barbe blanche comme neige, et si longue qu'elle lui passait an delà de la ceinture ; son habillement était une longue robe de bure noire, qui le couvrait entièrement. Le char était conduit par deux démons extrêmement noirs, et d'une figure si effroyable, que Sancho fut sur Icpoinlde retomber en défaillance et ferma les yeux pour ne pas les voir davantage. Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva de dessus son siège, et dit tout haut *. Je iuù le sage Urgande; et aussitôt le char passa outre. Il fut suivi d'un autre char tout semblable, avec un vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le conducteur, dit d'une voix grave : Je suis le sage Alquif , le grand ami d' Urgande la déconnue; et passa comme l'autre. On vit ensuite arriver un troisième char de même parure, avec le même attelage et de semblables guides; mais celui qu'on voyait sur le trône était un homme robuste, et d'un air farouche et sauvage, qui, se levant debout comme les autres, cria d^une voix enrouée : Je suis l* enchanteur Archalaûs^ ennemi mortel d:^Amadis de Gaule et de toute sa race; et cela dit, il suivit les au(rcs. A quelques pas de là, les trois chars s'arrêteront, et le bruit importun des roues ayant cessé, on entendit une

agréaUe urasiqiic, dont Sancbo, tout réjoui, tira un bon présage. Bon, madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s^éloignait jamais d^un pas : là où est la musique il ne peut y avoir rien que de bon. Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse. Madame, répliqua Sancho, la lumière vient quelquefois de la flamme.

et la flamme peut causer un embrasement ; 'toutes ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre le feu k la forêt , voire dans le monde ; mais la musique est toujours signe de rejouissance, et ne saurait nuire. Nous le verrous l^entôt, dit don Quichotte ; et nous saurons aussi ce quMl en sera dans le chapitre suivant.

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