CHAPITRE XXXU
Suite des moyens qu''on piit pour dJsencLantcr Dulcinée, etc.
A mesure que la musique approchait, ils virent venir un char de triomphe attelé de six mules couvertes de blanc ; sur chacune une manière de pénitent vêtu de la même couleur, et tenant à la main un grand flambeau de cire allumée. Ce char était deux ou trois fois plus grand que les autres, et portait douze autres pénitents blancs avec leurs torches allumées; sur le derrière était un trône fort élevé, où Ton voyait une nymphe habillée de gaze d'argent, si brillante de papillotes d'or, que les yeux en étaient éblouis; un voile de soie lui couvrait le visage, mais de telle sorte qu^on ne laissait pas d'apercevoir au travers qu'elle était extrêmement belle, et tout au plus de Fàgc de quinze à seize ans. Tout auprès d'elle, il y avait une figure vêtue d'une longue robe de frise noire, la tête couverte d'un voile de deuil, et qui semblait immobile. Sitôt que le char fut arrivé devant le duc, la musique cessa, et cette figure s'élant levée debout, elle ouvrit sa robe, rejeta son voile, et fit voir un squelette décharné qui représentait la Mort avec tout ce qu'elle a de plus affreux. Sancho pensa en mourir de peur, et le duc et la compagnie en parurent effrayés; la Mort, d'un ton languissant, parla en ces termes :
Je suis Merlin, à qui Thistoire A dontïcî pour père un dcmon ; Fondant sur mon savoir profond Ce mcnioiige «dieux ({Ut le temps 4 fait croire.
Je règne absolument sur tous les magiciens; Je .•>ais tous les secrets du fameux Zoroastre , Je commande aux damons, et je lis dans les astres Lr destin des mortels et leurs maux et leurs biens. Des clievaliers errants j'aimai toujours la gloire, Et leur fis toujours des faveurs Contre Thumèur des enchanteurs, Qui seulement pour nuire eiercentleur grimoire.
Dans la cayerne de Lcthe,
Où mon a me était enfermée,
Les tristes cris dcDulcinët ATont tiré du trarail où Tétais arrête. J'ai su son changement de princesse en paysanne; Que toute sa beauté notait pins nue laideor : I- our comble de disgrâce et pour dernier malheur,
?>u^elle était enchantée au ][>rés de Guadiane. ouchéde tant de mauz> je pars vite, je cours, Je cherche partout du remède.
J'appelle tout Penfer à l'aide, Et, couvert de ces os, je viens à son secours.
O toi! de la chevalerie - L'honneur» la gloire et l'ornement.
Qui, loin de dormir mollement , Passes toutes les nuits au bois, à la pruirie! Chevalier sans pareil, indomptable héros, . Don Quichotto, en un mot, qui pleures cette dame. Je viens exprès ici pour soulager ton ame, T'apprcndre les moyens de finir tous ses maux : Trois mille et six cents coups donnés sur la chair nue De ton noiipariîil écuyer Lw rendront son état premier :
C'est ruqique sujet de ma prompte renne.
Et oui-dà, je t^en souhaite , répliqua Sancho ; que le diable t'emporte avec ta maniére de désenchanter ! Et qu'est-ce que ma peau a à démêler arec les enchan* teurs ? Oh ! pardi , si lé seigneur Merlin n'a point de meilleur moyen de délivrer madame Dulcinée, elle pourra bien s'en aller enchantée en Tautoenionde. Si je
Vm QUICHOTTE.
TOUS prends, nurtotro, dit don Quichotte, yeillaque de paysan , je vous pendrai à un arnre , nu comme la main , et je vous donnerai non seulement trois mille six cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués, qu'il vous en cuira toute voire vie; et ne me répliquez pas davantage, si vous ne voulez que je vous étrangle tout à Theurc. Tout beau, tout beau , dit Merlin ; ce n'est pas ainsi' qu'il faut s^y prendre : les coups de l'écuyer doivent élre volontaires, et dans le temps qu'il voudra , car il n'y en a point de limité ', il défiend même de lui d'en être quitte pour la moitié^ pourvu qu'il trouve bon que les coups soient donnés par une autre main , tant rude puisse-telle être ! Ni la mienne, ni une autre , ni pesante, ni dure, ni molle, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame Dulcinée du Toboso , pour être obligé de faire pénitence pour elle ? Que le seij^neur don Quichotte ne se fouette-trii ? c'est son affaire , lui qui Pappelle, à toute heure, sa vie, son ame et son plaisir; c'est à lui à chercher tous les moyens nécessaires pour la désenchanter. Mais pourquoi me fouetter, moi qui n'y ai point du tout d'in* d'intérêt? Sencho n'eut pas achevé de parler, que la nymphe qui élait sur le trône se leva, ùtant le voile qui loi couvrait le visage, et faisant voir une beauté admirable; puis s'adressant à Sancho, lui dit d'un air plein de colère et de dépit : O écuyer malencontreux, poltron, vrai cœur de poule , et entrailles de roche ! si l'on sotihaitaitde toi, scélérat, que tu te jetasses du haut d'une tour en bas ; s'il était question, tigre sans pitié, de manger des crapauds et des couleuvres , et si l'on voulait serpentvenimcux, te persuader d'étrangler ta femme et tes enfants, il no faudrait pas s'étonner de te voir si opiniâtre; mais que trois mille et six cents coups de fouet te fassent peur , quand il n'y a point de si chétif enfant de la doctrine chrétienne qui ne s'en donne autant par mois , c'est une chose qui te devrait faire mourir de honte, et qui doit animer contre toi non seulement tous ceux qui t'écoutent , mais encore tous ceux qui l'apprendront. Contemple, misérable, contemple, béte farouche, regarde avee tes yeux de poltron
la beauté des miens , plus brillanti que les plus brillantes étoiles, et qui par des chau->« des larmes minent insensiblement les cann pagnes fleuries de mes belles joues , qui étaient auparavant un paradis terrestre ! Meurs de honte et de confusion , monstre malin et abominable , de voir une prin* cesse de mon âge qui perd ses plus beaux jours et se consume sous la figure d'une dé* sagréablepaysanne,quoique je ne paraisse pas telle à présent , grâce à l'obligeant Mîalin , qui a cru que les larmes d'uiia belle affligée seraient plus capables de l'attendrir. Rends-foi, rends-toi, moostre in^^ flexible, et ne songe pas à épargner cettd écorce ridée qui renferme ton cœur de marbre ; triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui ne te fait songer qu'à te farcir la panse , et remets dans le premier état la délicatesse do ma peau, la douceur de mon esprit et l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable d'adoucir ton.humeur farouche, si tu ne me trouves pas assex misérable pour te faire pitié, aie pour le moins compassion de ce pauvre chevalier que le déplaisir consume, de ce bon maître qui t'aime si chèrement , et qui sèche sur pied dans l'incertitude de ta réponse. En cet endroit, les soupirs et les larmes empochèrent la nymphe de continuer.
Don Quichotte, se tournant vers le duc : Sur mon ame, monseigneur, madame Dulcinée voit ce qui se passe dans mon cœur comme moi-même, et, si je ne me réservais pour la venger de l'outrage qu'on lui a fait, je ne crois pas que je ne mourusse tout à l'heure de douleur. Hé bien, Sancho,
Sue dilcs-v^ufi à tout cela? demanda la uchesse. Je dis , madame , ce qae j'ai déjà dit , répondit Sancho , que, pour les coups de fouet , apernorUio. Abrmuntio faut-il dire, Sancho, dit le duc. En voici d'un autre ! répondit Sancho. Pour l'amour de Dieu , monseigneur , que votre grandeur me laisse en patience : je suis bien en état de m'amuser à ces sublililésl Vraiment il (m'importe bien d'une lettre plus ou moins quand il est question de quatre ou cinq mille coups de fouet ! Vous vous trompez, Sancho, repartit le duc : il n'y en a que trois mille six cents. Grand merci, monsieur I litfzef^f^^d*'"^ '^
DON OnCHOTHL
conipCe bien diminué ! Qoi troore le mar- «ché bon n*a qu*k le prendre. Mais je voudrais bien savoir de notre maîtresse Dulcinée da Toboso ob eiie a appris à prier ainsi les gens. Elle vient pour me conjorerde me meure le corps en lambeaux pour Tamonr d'elle, et en oiéme temps elle m'^appelle bote faroache, tigre abominabie, avec une enGiade d'injures que le diable ne souffrirait pas. J'ai la cbair de bronze peut-être, ou je gagne quelque chose à la désenchanter! Encore si elle j venait avec une douzaine de chemises â la main, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins, quoique je nVn mette pas, pardi, je ne saurais que dire: • mais, pour m^adoucir elle me dit un boisseau d^njurâB, et ou dirait qu^elle me va dévisager. Ne sait-elle point encore qu'un âne chargé d'or n''en monte que plus légèrement sur la montagne, que les présents ramollissent les pierres, qu'un tiens vaux mieux qac deux tu auras, et qu'il ne faut pas craindre de donner un œuf pour avoir un bœuf? D'un antre côté, voilà monsneur mon maître qui, au lieu de me flatter, et celui qui devrait être le premier à me soutenir, me menace de me pendre â un arbre, et de doubler la dose del'ordonnancedu seigneur Merlin. Pardi, celui-là est bon ! Ces messieurs devraient bien considérer que ce n'est seulement pas un éeuyer qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur : et encore faut-il regarder à qui on parle, et comment on prie. Qu'ils apprennent la civilité, et à prendre mieux leur temps : tous les jours ne se ressemblent pas, et les hommes ne sont pas toujours de bonne humeur. Ils me voient affligé de mon habit vert, qui est tout déchiré, et ils me viennent prier de me déchirer moi-même, quoique je n'en aie pas plus d'envie que de me faire Turc! En vérité, ami Sancho, dit le duc, vous y |faites un peu trop de façon ; mais, en un mot comme en cent, ou il faut vous rendre ou renoncer au gouvernement :
vraiment, ce serait une chose admirable que je donnasse à mes insulaires un gouverneur cruel et farouche, qui n'est louché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho,
ou il faut qu^on VMS fouette oo que vous vous fouettiez vous-même, ou vous ne serez point gouverneur. Mouseignear, repondit Sancho^ ne me donnerait-on pas deux jours pour y penser? Nullement, repartit Merlin, il faut conclure cette affaire sur-le-champ, ou Dulcinée retoarnera sur l'heure à la caverne de Montcïsinos, changée en paysanne, ou elle sera enlevée en l'état où elle est dans les Champs-Elysées, en attendant que le nombre de coups de fouet soit accompli. Hé! allons, courage, Sancho! dit la duchesse. Où est le cœur, mon cher ami, vous qui êtes si raisonnable? Il feut avoir un peu plus de reconnaissance des bienfaits du seigneur don Quichotte, que tout le monde considère, et que nous sommes tous obligés de servir à cause de son honnêteté et de ses grands exploits de chevalerie. Il faut mépriser ces coups de fouet, mon enfant, comme des choses indignes de la fidélité d'un bon éeuyer : ce sont des tentations du démon qu'il faut rejeter. La peur n'est que pour les misérables, et un bon cœur ne trouve rien de difficile. Par ma foi, ma bonne madame, répondit Sancho, vous avez peut-être raison } mais je suis si troublé, que je ne sais ce que je fais, et un autre y serait bien embarrassé. Mais, seigneur Merlin^ continua-t-il, le diable qui est ici venu en poste a dit à mon maitre d'attendre le seigneur Montesinos, qui arrivait pour lui parler da désenchantement de madame Dulcinée; et jusqu'à cette heure, nous n'avons poMt encore vu Montesinos ni rien qui lui ifessemblc. Ami Sancho, répondit Meriin,l|e diable est un étourdi, un franc veillaque; c'est moi qui l'envoyais vers votre maitre, et non pas Montesinos, qui n'est pas sorti de sa caverne, où il attend la fin de son enchantement, qui n*est pas prête à venir. Mais, s'il vous doit de l'argent, ou si vous avez quelque chose à lui demander, je vous l'amènerai où vous voudrez. Pour rheure , je vous conseille de vous résoudre à celtepetitedisciplinequenbus vous avons ordonnée; consentez : il ne faut que dire un mot pour obliger tout le monde, et, croyez-moi , celle discipline vous sera utile pour l'amc et pour le corps : pour l'ame , parce que vous ferez luieaction charitable^
et pour le corps ^ parce que vous êtes d^une complcxiun sanguine et chaude ^ et qu'il n'y a pas de danger devons tirer un peu de sang. Âh ! ah ! ma foi » cclui^à est bon , répliqua Sancho : il n'y a pas assez de mé decins au monde , il faut que les enchanteurs s'en mêlent : Or çà donc , puisque tout le monde le juge à propos ^ bien que je ne le trouve pas tout à fait de même , je suis content de me donner les trois mille six cents coups de fouet, mais à condition que je me les donnerai quand je voudrai, sans qu'on me vienne dire il faut que ce soit aujourd'hui ou demain y et je tâcherai de sortir promptement de cette affaire , afin que le monde jouisse bientôt de la beauté de madame Dulcinée , qui est effectivement beaucoup plusbelleque je n^avais pensé. Je veux encore mettre une autre condition dans mon marché , c'est que je ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang , et que s'il y a des coups qui ne portent pas , on ne laissera pas de les compter^ et de plus , s'il m'arrivait , par hasard , de me tromper au nombre , le seigneur Merlin y prendra garde > lui qui sait tout , et me dira si je m^cn suis trop donné ou non. Il n'y aura rien à dire pour le surplus, répondit Merlin , parce que , dès que le nombre sera complet» madame Dulcinée sera désenchantée , étira trouver le seigneur Sancho pour l'en remercier ,
et pour lui témoigner sa reconnaissance par des présents considérables. N'ayez donc point de scrupule pour le trop ou témoins: je le prends sur ma conscience $ et Dieu ne permet pas que je Irompe jamais qui que ce soit, ne fût-ce que d'une épingle. Alors donc , dit Sancho , il faut que je consente moi-môme à ma mauvaise aventure : je serais homme à me pendre pour faire plaisir aux autres. Hé bien ! messieurs, j'accepte la pénitence , aux conditions que j^ai dites^ s'entend.
Sancho n^eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles , que la musique recommença avec deux ou trois décharges d'artillerie, et don Quichotte alla se jeter au cou du pieux ècnyer, qu'il baisa cent fois au front et à la joue. Le duc , la duchesse, et le reste des chasseurs , lui témoignèrent la joie qu'ils avaient de ce qu'il s'était mis à la raison -, et le char commençant à marcher, la belle Dulcinée baissa la lôte devant le duc et la duchesse , et fit une profonde révérence à son libéraleur. Cependant , l'aurore commençait h redorer le sommet des montagnes, le duc et la duchesse , fort satisfaits de leur chasse et d'avoir si heureusement réussi dans leur dessein , retournèrent au château , avec intention de continuer une plaisanterie qui les divertissait si bien.