‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 7 sur 136 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Seconde sortie de notre bon ehevalier don Quichotte de lo Manche*

Comme ils étaient en train de faire cet auto-da-fé, ils entendirent don Quichotte qui criait dans son lit : Ici, ici, valeureux chevaliers ; c'est ici qu'il faut faire voir la vigueur de vos bras : voilà les courtisans

aiii emportent tout Tavantage du tournoi, fallut accourir aii bruit. Don Quichotte était levé quand le curé et le barbier entrèrent dans sa chambre; et il ne laissait nas de crier, et de continuer ses rêveries, irappant d'estoc et de taille contre les murailles, mais pourtant les yeux ouverts, et tout aussi éveillé que s'il n*eût jamais dormi. Ils se jetèrent tous sur lui, et Fayant désarmé par force, le mirent au lit, où, après avoir reposé et repris ses esprits, il se tourna du côté du curé, et lui dit : Ccrtesj seigneur archevêque Turpin, c'est une ffrande honte aux douze pairs de laisser si lâchement emporter la gloire du tournoi aux courtisans, après que nous autres chercheurs d'aventures en avons eu tout l'honneur tiois jours de suite. Il faut prendre patience, monsieur mon compère, dit le curé; le sort change, et ce que Von perd aujourd'hui se peut regagner demain. Mais ne pensons quà votre santé pour le présent : vous devez être étrangement fatigué, si même vous n'êtes blessé. Pour blessé, non, dit don Quichotte; mais, pour moulu et foulé je le suis autant au'on le peut être, parce que ce bâtard de Roland ma roué de coups avec le tronc d'un chêne, d'envie et

de rage de ce aue je lui dispute seul la gloire d'être le plus vaillant; mais je veux perdre mon nom de Renaud de Montauban, si, malgré tous ses enchantements, il ne me le paie cher dès que je pourrai sortir du lit. Pour le moment, ajouta-lril, qaoo m'apporte à déjeûner ; c'est de quoi j'ai le plus besoin : et qu'on me laisse le soin de ma vengeance. On lui donna à niaDrar, après quoi il se rendormit encore une lois, et les autres se retirèrent tout émerveillés d'une si grande folie. Un des remèdes, que le curé et le barbier trouvèrent le plus propre pour la maladie de leur ami, fut de faire murer la porte du cabinet où étaient ses li\Tes, afin qu'il ne la trouvât plus quand il se lèverait, espérant que, la cause du mal • cessant, l'effet cesserait aussi; et <}u'alors on lui dirait qu'un enchanteur avait enlevé le cabinet et les livres. C'est ce que l'on fit avec beaucoup de diligence. Deux jours après, don Quichotte s étant levé, la première chose qu'il fit fut d'aller voir à ses livres ; mais, comme il ne trouva point le cabinet où il Tavait laissé, il cherchait de côté et d'autre, sans pouvoir deviner ce qu'il était devenu; il allait cent fois où il avait autrefois vu la porte, et, tAtant avec les mains, il regardait partout sans rien comprendre à cette aventure. Enfin, il demanda à la servante où était I0 cabinet de ses livres. Quel cabinet, monsieur? répondit celle-ci, qui était bien instruite; et que

•DON QUIOIOTTE.

chercliea-vous? U ny a plus ni cabinet ni livres dans celte maison : le diable n'a-tril pas- tout emporté ? Ce n était point le diable, dit la nièce, mais bien un enchanteur qui \ int dans la nuit sur une nue après que vous fûtes parti tfici, et qui, descendant de la croupe tf un dragon ou il était monté, entra dans votre caJbinet, où, je ne sais ce qu'a flt; puis il s'envola par le toit, laissant la maison toute pleine de fumée; et quand nous fûmes résolus d'aller voir ce qan avait fait, nous ne vîmes plus ni le cabinet, ni les livres, ni même les moindres marques qu'il f en eût eu. Je me souviens seulement, et Ja gouvernante s'en souvient bien aussi, que le méchant vieillard dit à haute voix, comme il partait, que c'était par une inimitié secrète qu'il portait au maître des livres qu'il avait fait le dégât qu'on reconnaîtrait plus tard. Il dit encore qu'il s'appelait le sage Mugnaton. Dites Freston, et non pas Mugnaton, dit don Quichotte. Je ne sais, dit la nièce, si c'était Freston ou Fritou bien que le nom Gnissait en ton. Oui, répliqua don Quichotte, c'est un savant enchanteur et mon plus mortel ennemi, parce que son art lui apprend gue je dois me trouver un jour en combat singulier contre un jeune chevalier qu'il aime et qu'il protège, et que je vaincrai malgré toute sa science, de dépit il me joue tous les mauvais tours qu'il peut ; mais qu'il sache qu'il s'abuse, et qu'on n'évite point ce que le ciel a ordonné. £t qui peut douter de cela? dit la nièce. Mais mon cher oncle, pourquoi vous engager dans tous ces démêlés? ^e vaudrait-il pas mieux demeurer paisible dans votre maison, sans vous fatiguer ainsi à courir le monde? Mon onde, il y a des gens qui vont chercher de la laine, et qui reviennent sans poil. 0 ma chère nièce f ma mie I répondit don Quichotte : avant que l'on me tonde, j'aurai pelé et arraché la barbe^à quiconque aura seulement Taudace de regarder la pointe de mes cheveux.

Notre chevalier demeura quinze jours entiers dans sa maison à se refaire des fatigues passées, sans donner la moindre marque qu'il pens&t à de nouvelles folies. Le curé et le barbier eurent avec lui de fort plaisantes conversations sur ce qu'il soutenait que la chose dont on avait le plus de besoin au monde, c'était de chevaliers errants, et que ce serait lui qui en rétablirait l'ordre. Quelquefois le curé le contredisait ; quelquefois aussi il faisait semblant de se rendre, parce qu'autrement il n'y aurait pas eu moyen d'en avoir raison. Cependant don Quichotte sollicitait tous les jours en ca-

cheUe un laboureur de ses voisins, hooime* de bien, si cela peut se dire de celui qui est pauvre, mais qui n'avait guère de cervelle dans la tète. Pour le décider il lui dit tant, il le prêcha et lui promit tant que le pauvre hère se détermina à l'accompagner pour lui servir decuyer. Don Quichotte lui disait, entre autres choses, qu'il ne craignit po|ttt de venir avec lui, qu'il y avait tout à gagner et rien à perdre, à ce point qu'il pourrait même arriver, qu'en échange du fumier et de la^ paille qu'a lui faisait quitter, il liù donnât le gouvernement d'une Ile* Avec ces promesses et d'autres aussi bien fondées, Sancbo Pança (c'était le nom du laboureur) . s'appréla à quitter sa femme et ses enfants, et à suivre son voisin en qualité d'écuyer. Il ne restait plus à don Quichotte qu'à se procurer de l'argent ? Il vendit une terre, en , engagea une autre et se fit ainsi un raisonnable pécule. U s'accommoda aussi d'une rondache qu'il emprunta, et, ayant refait son armure de tète le mieux qu'il put, il averti t son écuyer du jour et de l'heure qu'il voulait partir, afin que, de son côté, il se munît de ce qui lui serait nécessaire; mais sur toutes choses, il lui ordonna de se pourvoir d'un bissac. Sancho répondit qu'il le ferait, et que n'«iant pas trop accoutumé à marcher à pied il avait même envie de mener son âne, qui était excellent. A ce nom d'ân<î don Quichotte réfléchit un peu pour se rappeler si quelque chevelier errant avait mené à sa suite un écuyer inonté de la sorte ;Wis il ne lui en vint aucun à la mémoire, cependant il ne désapprouva pas le dessein de Sancho, se réservant de lui donner une plus honorable monture à la première occasion qu'il trouverait de démonter qudque chevalier discourtois et brutal. Il se pourvut aussi de chemises et d'autres choses nécessaires, suivant le conseil que lui avait donné l'hôte; et, tout cela s'étant secrètement exécuté, Sancho, sans dire adieu à sa femme ni • à ses enfants, et don Quichotte, sans parler de rien à sa nièce ni à sa servante, sortirent une nuit de leur village, et marchèrent avec tant de hâte, qu'au point du jour ils purent croire qu'on ne les atteindrait plus quand on se mettrait en devoir de les suivre. Sancho Pança allait comme un patriarche avec son bissac et sa gourde, et dans une grande impatience de se voir gouverneur de Vile que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit la même route que dans son premier voyage, c'est-à-dire par la campagne de Montiel, où il marchait avec moins d'incommodité que l'autre fois, parce qu'il était encore fort matin, et que le soleil ne le fa*

tiguait pas. Sanrlio Pança Oit à sonmalire: Seigneur chevalier errant, n*oublicz pas, je ▼DUS ptte, rtle que vous m'avez promise, car je la gouvernerai à merveille, si grande qa elle soit. Tu dois savoir, ami Sancho, répondit don Quichotte, que ce fut tine coutume )yratiquée par tous les anciens chevalliers errants de 'donner à leurs écuyers le gouvernement des lies et des rojaumes^u ils conquéraient ; et pour moi je suis si résolu de ne pas laisser perdre un si louable usage, que même je veux faire nlus, et, au lieu que ces chevaliers atténuaient que leurs écuyers fussent vieux et déjà las de servir et de passer de mauvais jours et de pires nuits, et pour leur donner quelque pro- \ince avec le titre d.e comte ou de marquis, ilpourra bien se faire, si nous vivons tous deux, qu'avant qu'il soit'six jours je gagne un royaume de telle étendue, qu41 y en ait lieaueoup d'autres «|ui en dépendent, et que je sois en éiet de te taire couronner roi d'un de ceux-ci. Etîl n'y auraitlà rien d'^xtfraoriKnaire : telles fortunes arrivent souvent aux chevaliers errants, et cela par des

moyens si inconnus, et avec tant de fadlîté, tpi'il se pouirait qu'il me fût très-facile de tenir beaucoup plus aue je ne te promets. De cette mauière, dit Sancho, si j'étais roi par quelqu'unsdecesmirales dont parle votre seigneurie, Jeanne Gutièreos, ma ménagère, serait pour le moins reine, et mes fils infants* Et qui en doute? répondit don Quichotte. Moi, répondit Sancho, je tiens que quaird il pleuvrait des couronnes il ne s en trouverait pas une qui s'ajustAt à la tête de Marie Gutièrez : en bonne foi , monseigneur, elle ne vaut pas un maravedis pour étfe reine; un comté lui vaudrait beaucoup mieux ; et encore. Dieu lui soit en aide. Ouï, aies confiance en Dieu, dit don Quichotte : il te donnera ce qui te conviendra le mieux ; mais ne perds pas courage, et ne te méprise pas tant que tu veuilles te donner à moins d'un gouvernement on île quelque chose de pareil. Monseigneur, dît Sancho, je m'en rapporte à vous, qui êtes bon maître, et qui saurez proportionner le faff deau à ma force.

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