CHAPITRE XXXIII
De Tetrange et inoiiie aventure de la dame Doloridc , autrement la comtesse Trifaldi , ayec une lettre que Sancho écrivit n sa femme.
L'intendant de la maison du duc était un homme fort plaisant , qui avait de l'esprit et de l'imaginatioQ , et c'était lui qui avait inventé l'aventure , il en avait composé les vers, dressé tout l'appareil , et s'était lui-même chargé du rôle de Merliu, Pour Dulcinée, c'était un Jeune page qui avait aussi dePesprit,'et qui était très beau garçon. Par l'ordre du duc, cet intendant
prépare une autre aventure d*un aussi étrange artifice que la première et pour le moins aussi bien imaginée* Le jour suivant , la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé la pénitence qu'il devait faire pour le désenchantement de Dulcinée ; il répondît que oui , et qu'il s'était donné, la nuit dernière, cinq coups de fouet sur le corps. La duchesse demanda
avec quoi il s'était fouetté, il répondit qne e^était avec la main. Mais, ditladnchesse, c^cst plutôt se chatouiller que se fouetter, et je ne sais trop si le sage Merlin en sera content; je pense qu^il n^j aurait pas de mal que Sancho se fit une discipline avec de bons chardons ou quelques cordelettes qui se fissent un peu mieux sentir : car , après tout, la liberté d'une personne de si haut mérite que la princesse Dulcinée ne peut s'acheter à vil prix; enfin je vous avertis, ami Sancho , que les œuvres de charité qu'on fait lâchement et par manière d^acquit n'ont aucun mérite. Madame , répondit Sancho, que votre exoel* lence me donne elle-même une discipline à aa fantaisie, et je m'en servirai, pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de mal , car je êuis bien aise que votre grandeur sache que, tout paysan que je suis , j'ai la peau fort délicate; et pour vous montrer que
ce n^est point une menterie Hé, non ,
non, je le croîs bien , ami Sancho, interrompit la duchesse. Enfin , reprit Sancho, il n'est pas juste que je me mette en pièces ponr le profit d'autrui. Eh bien , dit la duchesse, je vous donnerai demain une discipline qui s'accommodera avec la délica* tesse de votre peau et dont vous n'aurez point sujet de vous plaindre ; mais , je vous prie, que cela se passe dans l'ordre, et qu'il n'j ait»point de superchme. Oh!
madame , je vous en réponds, dit Sancho, ne fùl-ce que pour la boulé que vous avez de me le commander ; et même , si vous ne TOUS en fiez pas à moi , je ferai la pénitence devant vous. Il faut aussi que votre altesse sache , ajouta-t-il^ que j'ai écrit une lettre à Thérèse Pança, ma femme, où je lui donne avis de tout ce qui m'est arrivé depuis que je l'ai quittée. Je l'ai ici sur moi, et il n'y a qu'à mctti'e l'adresse. Mais je voudrais bien que votre discrétion eût l'honneur de laj[|re , parce qu'il me semble
Îu'clle est bien comme les gouverneurs oivent écrire. Et qui l'a signée ? demanda la duchesse. Notre-Dame! répondit Sancho, qui donc l'aurait signée , si ce n'est moi? Vous l'avez donc écrileî dit. la duchesse. Oh ! madame, je n'y pense seulement pas , répondit Sancho , car je ne sais ni lire ui écrire , encore que je sache faire mon seing. Yoyons-la, dit la duchesse, je
suis bien aise de m^assurer qu'elle est digne de votre entendement. Sancho mit la main dans son sein et en tira la lettre , où la duchesse lut ces paroles.
Lettre de Sancho Pança à Thérèse Pan^a, sajemme,
« Bien m'a pris d'avojjr bon dos , femme, car j'ai été bien étrillé, et si j'ai un boa gouvernement, il m^en coûte de bons coups; tu n'apprendras pas eek pour l'heure , ma Thérèse, mais une autre fois tu le sauras. Il faut que je t'annonce une grande nouvelle , ma chère amie; j'ai résolu de te faire aller en carrosse. Voilà de quoi il s'agit à présent; car, aller autrement , ce serait se moquer du monde. En un mot comme en cent, tu es femme de gouverneur ; regarde à cette heure si quclqu'un^te taillera des croupières. Je t'envoie un habit vert de chasse , que m'a donné madame la duchesse ; accommode-le de sorte qu'il y ait un corps et une jupe pour notre grande fille. Don Quichotte, mon maître , à ce que j'ai ouï dire en ce paysa ci , est un homme sage et de bonne compagnie, mais fou; et, sans vanité, on tient que je ne lui en cède guère. Nous avons été à la caverne de Hontesioos, et le sage Merlin a jeté les yeux sur moi pour désenchanter Dulcinée du Toboso, qu'on appelle chez nous Aldonza Lorcnzo. Avec trois mille six cents coups de fouet qne je dois me donner, moins cinq que j'ai déjà par devers moi, elle sera désenchantée comme la mère qui la mit au monde. Boucheclosesur ce point, femme, car les uns diraient que c'est du blanc , et les autres que c'est du noir. J'irai dans quelques jours à mon gouvernement, où j'ai grande envie de me voir pour amasser de l'argent, car on.m'àdit que tous les nouveaux gouverneurs n'avaient point d'autre envie.
Là je ferai la guerre à l'œil ; et je te manderai s'il faut que tu viennes avec moi ou non. Le grison se porte à merveille et il se recommande à toi et à nos enfants. Je veux l'emmener avec moi; je ne le laisserais pas quand on m'emmènerait pour être le Grand-Tore. Madame la duchesse te baise mille fois les mains ; réponds-lui avec deux mille autres , puisqu'il n'y a point de marchandises à meilleur marché que les com-
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pUmeAts^ à ce que dit mon Battre, Dieu D'à pas voulu que je trouvasse encore une boursedccentécu9, comme ce}Ie qui m'est tombée dernièrement entre les mains; ce n'a pas été faute de la chercher. Mais que cela ne te mette pas en peine ^ Thérèse : celui qui met ie feu aux poudres est en sûreté, et le gouvernement pourvoira à tout. Il y a pourtant une chose qui m'embarrasse, c^est qu'on me dit que , si j'en lâte une fois , je me mangerai les doigts, tant la sauce est friande ! mais je ne saurais qu'y faire^ et les estropiés trouvent bien moyen de serrer les aumônes. Tu vois bien , femme, que , de façon ou d'autre, tu ne peux manquer de te voir bientôt sur le chemin de la fortune. Dieu te la donne bonne ^ comme il le peut, et qu'il me conserve moi pour te servir. Adieu. De ce château, le 20 juillet 1614.
te Ton mari, le gouYemeur Sarcho Pattça. »
II vao semble, dit la duchesse en achevant de lire , que monsieur le gouverneur se trompa ici en deux choses : j premièrement eu ce qu'il dit, ou donne pour le moins à penser , que son gouvernement est le prix des coups de fouet qu'il doit se donner, et cependant il sait bien que, quand monsieur le duc mou mari ie lui donna , on ne songeait aux coups de fouet non plus que s'il n'y eu avait jamais eu au monde, et d'un autre côté il me parait trop attaché à son intérêt , ce qui donne fort mauvaise opinion d'un homme, car on dit que la oanvoUise rompt le sac , et qu]un gouveroeur avare rend fort mal la justice. J'« nia cela sass y penser, madame , répmdit Sancko ; et , si cette lettre ne vous plaît pas, il n'y a qa^^k ia déchirer et en faire «ne autre; mais il se pourrait bien faire qu'elle fet encore pire , si un autre que moi ne s'en mêle. Oh non , non , re^ partit la duchesse : celle-ci est bonne, et je veux la faire voir à monsieur le duc. La duchesse se rendit en même temps à un jardin où ils devaient manger ce jour-là , et elle montra la lettre aii duc, qui prit plaisir à se la faire lire deux ou trois fois. Après avoir dîné, ils s'entretinrent quelque temps avec Sancho, dont la conver- » salîon les divertissait merveilleusement^ et, lorsqu'on y pensait le moins', on en-
tendit le son langnissaht d'une flite , tnélp avec celui d*un tambour mal tendu , qui faisait une triste harmonie. Tous ceux qui étaient là furent fort étonnés , ou feignirent de l'être. Don Quichotte en parut tout pensif, et son écuyer courut promptement auprès de la duchesse, son refuge ordinaire. Ils étaient fous épouvantés de ce son mélancolique et lugubre, quand ils virent entrer dans le jardin deux hommes couverts de longs manteaux de deuil , avec des queues qui traînaient à terre; ils battaient chacun un grand tambour couvert de noir , et à côté d'eux était un pègre qui jouait de la flûte ou du fifre. Ils étaient suivis d'un homme de taille de géant, aussi en habit de deuil, avec une soutane démesurément grande, sur laquelle il portait une écharpe ou baudrier où pendait un large cimeterre , dont le fourreau et la garniture étaient noircis comme le reste , et il avait sur le visage un voile de crêpe au traversduquel on voyait une barbe blanche comme la neige, qui lui passait la ceinture; sa démarche était grave et lente, et il semblait qu'il ajustât ses pas aa.aon des tambours, tant il marchait posément. £n un mot , on ne voyait rien en lui qui n'eût quelque chose de surprenant, et qui ne promttquelqueélrange aventure. Ce grave personnage fit tant par son allure modeste, qu'il arriva enfin auprès du duc, devant qui, fléchissant les genoux, il commençait sa harangue; mais le doc ne voulut jamais permettre qu'il lui parlât de la aorte. Il se leva donc, et, ayant manié deux on trois fois sa longue et prodigieuse barbe , il tira de sa large poitrine une voix forte et éclatante, et dit au duc , en le regardant fix^ ment : Très haut et très paissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la Barbo-Blanehe, et je SUIS écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement la dame Doloride , qui m'envoie vers votre hautesse pour aoppUer votremar gnificence de lui permettre de venir vous faire le récit de son infortune, qui est assu-. rément la chose du monde la plus admirable, la plus inouie ; mais j^ai charge de savoir auparavant si le grand, le valeureux et non jamais vaincu chevalier don Quichotte de la Manche n'est point dans votre château : c'est lui que ma maitresse cherche, et.c'est pour lui qu'eUc^est venue à
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pied et sans prendre aacane noarritarc y depuis le royaume deCandaya jusque dans vosÉlats , ce qu'on ne peut attribuer qu'an miracle ou à la force des enchantements , et elle attend y à la porte du château ^ que je lui porte de votre part la permission d'y entrer. Il finit en toussant , et maniant sa longue barbe du haut jusqu'au bas y et attendant gravement la réponse du duc^ qui fut telle :
Il y a déjà long temps , noble écuyer Trifaidin de la Barbe-Blanchc y que nous savons la disgrâce de madame la comtesse Trifaldi, à qui les enchanteurs foutprendre le nom de la dame Doloride. Vous pouvez lui aller dire y admirable ccuyer y qu'elle sera la bienvenue y et que nous possédons ici l'incomparable don Quichotte de la Manche^ dont la générosité lui promet toute sorte de protection et de faveur. Dites-lui aussi , je vons prie, de ma part, que , si elle méjuge capable de lui rendre service, elle trouvera mon coeur aussi bien disposé que m'y^ oblige ma qualité de chevalier , qui nous ordonne particulièrement de secourir et protéger les veuves affligées à.qui ou fait injure, et surtout les personnes d'un aussi haut mérite que madame la comtesse. Trifaidin , sa réponse reçue , mit un genou en terre ^ et, au triste son des tambours et de la flûte , il sortit du jardin avec sa démdr^he ordinaire , laissant toute la compagnie eu admiration de la grandeur de sa taille , et de son air vénérable et modeste.
Enfin, vaillant chevalier, dit le duc se tournant vers don Quichotte, les ténèbres de la malice et de l'envie ne sauraient obscurcir la lumière de la valeur et de la vertu : à peine y a-t-il six jours que vous êtes dans le château, qu'on vous y vient chercher des pays les plus éloignés ; non pas en carrosse, ni sur des chevaux, mais à pied et sans manger, (tint ces pauvres
aflUgés ont d'empressement de voos voir, et de confiance en la force de votre bras et en i a générosité de votre courage, grâce à la réputation que vos grands exploits vous ont acquise, et au bruit qui s'en esl répandu dans tous les endroits de la terre! Je voudrais bien, monsieur, répondit don Quichotte, que ce bon religieux qui nous fit voir, il y a quelques jours, tant d'aversion pour les chevaliers errants, fût témoin de tout ce qui se passe, afin qu'il vil de ses propres yeux si ces chevaliers sont nécessaires au monde et le cas qu^on en fait: au moins serait-il convaincu qnedes personnes cxtraordinairement affligées, que des gens accablés de malheurs et de disgrâces ne vont point chercher de remèdes à leurs maux ni dans les monastères, ni parmi les gens de lettres^ quHIs ne s'adressent point à des chevaliers lâches et paresseux, qui, contents du nom de chevaliers, n'en ontjamais fait la profession, ni donné aucune marque de courage, cl encore moins à des courtisans mous et efleminés, qui s'amusent plutôt à conter les actions d'autrui qu'ils ne pensent à faire des actions qui méritent d'être racontées, et qu'on les consacre à Timmortalilc. Le vrai remède des affligés, le secours des malheureux, la protection des jeunes filles et la consolation des veuves, ne se trouvent jamais si sûrement que parmi les chevaliers errants : aussi, je rends au ciel des grâces infinies d'avoir ea la bonté de m'appeler à ce noble exercice, et je regarde comme d'heureuses aventures tout ce que j'y ai souffert de travaux et de fatigues, et tout ce qui me reste à souffrir. Que cette dame affligée vienne, et demande ce qui lui plaira ; je tiens son remède tout prêt dans la force de mon bras, et dans la résolution inébranlable du courage qui le guide.
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bON QUICHOTTE.