CHAPITRE XXXIV
Suite de la fameuse aTenturc de la dame Dolorlclc.
Le duc et la duchesse avalent une joie extrême de voir que leur dessein réussissait si bien auprès de don Quichotte^ et de leur c6lé ils jouaient admirablement leur rôle. Cependant Sancho^ qui observait tout ce qui se passait, et qui ne s'était pas trop bien trouvé de Pavcnture précédente, ne savait ce qu'il devait penser de celle-ci. Cette bonne duègne, dit-il, m'a bien la mine de venir encore brouiller mon gouvernement! Par ma foi, je me souviendrai toujours d'uu apothicaire de Tolède qui parlait comme un sansonnet ; il disait que partout où se fourrent les duègnes il n'y a rien de bon à gagner. Eh l jarni, qu'il les connaissait bien ! aussi les naïssait-iK Dieu saitl Et puisque toutes les duègnes sont déjà ennuyeuses et impertinentes, que*faut-il attendre de ces affligées et de ces dolentes, comme ou dit qu'est cette comtesse de Trifaldi? Tout beau, Sancho, dit don .Quichotte : puisque cette danie vient de si loin pour me chercher, il faut qu^elle ne soit pas de celles que disait ton apothicaire, et d'autant moins qu'elle est comtesse. Quand les comtesses servent de suivantes, ce n'est qu'à des reiueâ et h des impératrices , car elles sont elles-mêmes servies dans leurs maisons par d'autres suivantes. Madame laduchesse^ditladame Rodriguczqttièlaitlà présente, a des suivantes qui pourraient être comtesses si la fortune avait voulu, mais les choses vont comme il plaît à Dieu. Et que personne ne dise de mal des suivantes, surtout de celles qui sont filles; car, bien que j'aie été mariée, je connais l'avantage qu'ont celles qui sont filles sur les suivantes qui sont veuves. Après tout, si quelqu'un s'ingère de fondre sur les suivantes, je ne sais s'il y trouvera son compte. Ce ne sera toujours pas faute de trouver à tondre, à ce que disait mon apothicaire^ répondit Saucho -, mais ne rc*
mnons point le riz encore qu'il ne s'attache au pot. Les écujers, repartit dame Rodriguez, sont toujours nos ennemis : comme ils ne savent que faire dans les antichan!^bres, ils emploient le temps h médire de nous, d'envie de voir que nous entrons partout, et qu'on ne les
regarde pas. Ils nous déchirent et nous mettent en pièces ; mais il faut renvoyer ces beaux messieurs à l'hOpital des fous, et, eu dépit d'eux, nous serons honorées dans le monde, et dans les maisons des princes, quoi* que nous ayons un peu de malaise , et qu'on ne nous donne pour tout potage qu'une pauvre jupe noire par an. Allez , allez, messieurs les écuyers, messieurs les fainéans, si c'en était l'heure, je vous ferais bien voir, à vous et à tout le monde, que les suivantes n'en cèdent à personne. Je suis de l'avis de ma chère Rodriguez, dit la duchesse; mais il sera bon qu'elle remette à une autre fois la défense dosa cause et celle des suivantes , pour confondre les discours du malin apothicaire; et je ne doute point qu'ellfe ne fasse revenir le grand Sancho de la mauvaise opinion qu'il en a donnée. Ma foi, madame, repartit Sancho, depuis que le gouvernement m>st monté à la léte , je ne me souviens plus d'avoir été écuyer ; que les duègnes deviennent ce qu'elles pourront , je m'en soucie comme des neiges , et je les donne • rais toutes pour une épingle. Ils n'en dirent pas davantage, parce que le son des tambours et du fifre fit connaître que la dame Doloridc approchait. La duchesse demanda au duc s'il ne fallait pas qu'elle allât au devant d'elle , puisque c'était une comtesse et une personne de mérite. Comme coHîlesse, répondit Sancho, ces(îrait bien fait d'aller au devant; mais, comme suivante, je ne conseille pas à vos deux evcellciices de se remuer d'u» jjas. Ehl de
quoi le mêles-tu^ Sancho? dit ^n Quichotte. Qui te demande ton avis? De quoi je me méie^ monsieur? répondit Sancho : je me mêle de ce que je puis me mùlcr^ étant un écuyer élevé à l'école de votre seigneurie, vous qui êtes le chevalier le mieux élevé et le plus courtois qui soit dans toute la courlisanerie ^ et dans ces choses-ci je vous ai entendu dire qu'on
perd aussi tôt pour une carte de plus que pour une carte de moins^à qui entend bien il ne faut que demi-mot. Sancho parle fort bien, dit le duc : il faut un peu voir quelle mine a tout ceci, et nous verrons par là comment il la faut (railer. 11 achevait ces mois lorsqu'entrèrent dans le jardin les tambourset le fifre, avec leur démarche ordinaire, et toujours sur le ton lugubre.