‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 63 sur 136 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

OÙ la dame Dolorîde raconte son aventure.

Les noirs et tristesjoueursd'instruments furent suivis de douze dames séparées en deux rangs , et marchant deux à deux, toutes vêtues d'habits extrêmement larges, avec des voiles blancs de toile fine, si longs qu'on ne voyait que le bas de leurs robes. Après elles venait la comtesse Trifaldi , menée par Trifaldi n de la Barbe-Blanche, son écuyer, et vêtue d'une frise noire, toule colonnée, avec une longue queue séparées en trois pointes à angles aigus , que portaient trois pages babilles de deuil. Cette queue tripartie fit croire à tout le monde que la comlcsse Trifaldi avait pris son nom de cette mode nouvelle, parce que Trifaldi signifie à peu prés trois pointes; Bencngeli en demeure d'accord, et ajoute qu'elle s'appelait ordinairement la comtesse Lobuna , à cause de la quantité de loups qui naissent dans ses terres. La comtesse et ses demoiselles marchaient comme en procession , et ayant toutes le visage couvert avec des voiles noirs si (%ais, qu'^n n'en pouvait rien voir. Sitôt que celle noire troupe fut entrée, le duc, la duchesse et don Quichotte se levèrent , et, les suivantes se mettant en haie, la dame Dolorîde passa entre deux , et s'avança vers le duc , qui alla au devant d'elle pour la recevoir. J'ai honte de l'honneur que me font vos grandeurs, dit la com- Ic&e , se jetant à genoux , et je vous supplie de ne pas passer plus avant : car, dans

l'excès du malheur qui m'afflige , je n'ai pas Tespril assez libre pour répondre à tant de courtoisie, et j'ai entièrement perdu le jugement dans mes disgrâces. Il faudrait que nous l'eussions absolument perdu , madame la comtesse, répondit le duc, pour ne pas connaître votre mérite , et on ne vous saurait rendre trop d'honneur.

En même temps il lui aida à se lever, et la fit asseoir auprès de la duchesse, qui lui fit aussi de grands compliments. Don Quirhottc regardait tout sans rien dire ; pour Sancho , il mourait d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi , ou de quelqu'une de ses dames, et il faisait tout ce qu'il pouvait pour cela ; mais il fallut qu'il prît patience jusqu'à ce qu'il leur prit à elles-mêmes fantaisie de se montrer. Les compliments finis de part et d'aiitre ♦ la dame Doloride fil une profonde révérence, et parla ainsi à la compagnie :• Je ne doute point, altissime et puissanlissime seigneur, bellissime et oxcellentissîme dame, sapienlissîmes et illustrissimes auditeurs , que je ne trouve un accueil favorable dans la générosité de vos cœurs , puisque mon infortune est capable de dulcifier les marbres, de liquéfier les diamants , et de tendrifier l'acier et le bronze des cœunJles plus endurcis; mais, avant que le récit de mes inconcevables aventures parvîcnnejusqu'à vos courtoises oreilles , je voudrais bien être certifiée si le magnanissimo chevalier don

Quichotte de la Manche et son bravissime écuyer Pança ne sont point dans cette noblissime compagnie.

Pança^ dit Saocfao y prenant la parole^ est ici en personnissime , et monseigneur don Qoicholte anssi : ainsi vous pouvez ^ très honnètissime dame > dire tout ce qu'il plaira à votre agréabilissime fantaisie^ et vous nous trouverez diligcntissimes à servir votre dolentissime beauté. Madame^ dit don Quichotte s^approchant de la dolente dame ^ si vous croyez trouver du remède à vos malheurs dans la valeur et la force de quelque chevalier errant , je vous offre ma force et ma valeur; et, telles quMIes puissent élre, je les consacre à votre service. Je suis don Quichotte de la Manfchc , dont la profession est de protéger et de défendre les malheureux ; et il n'est pas besoin avec moi de prendre des détours y ni de chercher aucun artifice pour s'assurer de ma bienveillance: vous n'avez donc qu'à raconter librement vos disgrâces , et ceux qui vous écoutent ne vous refuseront pas les remèdes qu'ils peuvent vous donner y et qu'une juste compassion leur demande. A ces paroles y la dame Doloridc voulut se jeter aux pieds de don Quichotte, et s'y jeta en effet, s'opinià- Iraiit à les lui embrasser, malgré la résistance duxîhevalier. Je me jette à vos suavissimes pieds, s'écria-t-elle , invictissime chevalier , à ces pieds qui sont les bases et los f^EQiissimes colonnes de la chevalerie crranle^ces pieds que je ne saurais trop dtgnissimement révérer, puisque leurs pas doivent effectuer le remède de mes maux, irrémédiables par tout autre que votre }?érénissime chevalerie. O vaillanlissime chevalier errant! dont les exploits merveilleux obscufcisscnt les fables das Amadis , réduisent en fumée les hauts faits des Bé- Hanis, et anéantissent les actions imaginaires des Esplandians ! De là se tournant vers Sancho , et le prenant par la main : Et toi , ajouta-t-ellc , le plus loyal t^^uyer qui ait jamais suivi la magnanimité des chevaliers errants dans les siècles présents et à venir; écuyer dont la bonté a plus d'étendue que Tamplitude de la barbe de Trrfaldîn , mon écuyer , lu [kîux bien te dire heurcusissimc , puisquVn servant le grand don Quichotte tu rends hommage à

toute la valeur errante renfermée dans un seul chevalier. Je te conjure , noUissime ècnjer, par la fidélité exorbitante de tes services, que tu sois un intercesseur bé«* névole auprès de ton mattre , afin qu'il fa« voriso une infortunissime comtesse, ta très humblissime servante. Madamela comtesse, répondit Sancho , que ma bonté soit aussi grande que la barbe de votre écuyer^ cela ne fait rien à l'affaire, et ce n'est pas de quoi je me soucie; mais , sans que vous vous amusiez à me dorer la pilule avec toa^ tes vos prières , que je ne mérite |)oint , je né laisserai pas dé prier mou maître , qui m'aime bien , et surtout à cette heure qu'il a besoin de moi pour certaine chose, qu'il vous favorise et vous aide en tout ce qu'il pourra. Allez, ma chère madame, dédiar* gez seulement voire cœur, apprenez-nous ce qui vous embarrasse, et vous verrez ce que nous savons faire.

Le duc et la duchesse étaient ravis de voir que leur dessein réussissait si bien de tout côté y car don Quichotte et Sancho prônaient lachosele plussérieusementdu monde, et la dame Trifaldi faisait merveilles. La comtesse s'assit à la prière du dac^ ot après que tout le monde eut fait silence , elle commença ainsi son histoire, du même style à peu près qu'elle avait fait sa harangue : La reine dona Maguncia, veuve du feu noble roi Arcbipieia , son seigneur et mari , demeura après sa mort maîtresse du fameux royaume de Gandaya, qui est situé entre la grande Trapobanoet la mer du Sud , six milles au dessus du cap de Camorin \ de ce mariage était issue l'infante Antonomasia , seul fruit de leur union , et qui demeura soUs ma charge , comme étant la plus ancienne et la première dame d^iumneur de la reine Maguncia , sa mère. Après bien des soleils , c'est ainsi qu'on compte en notre pays, la petite Antonomasia se trouva avoirquatorze anS, et p)us de beauté que la nature n'en a jamais départi à cellesquY'Ile a le plus gratifiécs.Toutejeuoe qu'elle était, à cet àgc-là elle ne laissait pas d'avoir le jugement fort mùr. Elle était aussi discrète que belle , et la plus belle du monde, ot l'est assurément encore, si le Destin jaloux et les Parques au cœur de bronze n'ont point coupé le lil délié de sa délicate vie > mais iU ue Taurout pas fait

di

sans doute : les hauts cieux n'auront jamais consenti qu'on fit ce tort insigne à la mère du genre humain , que de couper les grappes toutes vertes de la plus belle vigne [ui soit dans le contour de sa vaste élcn- Jue. De cette beauté nonpareille^ et dont ma langue grossière ne saurait jamais assez dignement célébrer les louanges^ devinrent amoureux un nombre infini de princes , tant du pays qu'étrangers ; et , parmi tous ces grands seigneurs , un simple chevalier de la cour osa lever les yeux jusqu'au neuvième ciel de cette beauté , porté sur les ailes rapides de son ambition démesurée f fondé sur les agréments de sa jeunesse et de sa galanterie , et se confiant en sa gentillesse y sa bonne mine , et la vivacité admirable de son esprit ; et , tout enflé de ses désirs extravagants y il conçut et enfanta des espérances téméraires ^ et y sans mentir , je puis bien dire à vos excellences magnanimes que ce jeune chevalier avait des qualités merveilleuses^ et non seulement capables d'émouvoir le cœur d'une jeune fille, mais encore d'ébranler des montagnes. Il ne jouait pas de la guitare comme les autres hommes, il la faisait parler cd toute langue ; il faisait des vers comme Démosthcnes, et dansait comme Pythagore ; et, en toute chose , on eût dit qu'il enchantait les yeux et les oreilles. Cependant tous ces talents n'auraient pas été bastantcs pour subjuguer la forteresse dont j'étais gouvernante, si ce cauteleux Ulysse , si ce perfide Sinon , ne s'était avisé de me dresser à moi-même des embûches , et , à force de stratagèmes , de me vaincre la première. Il commença, le rusé vagabond , par captiver ma bienveillance ; et , par ses discours emmiellés et sa rhétorique plus dangereuse que celle de Mercure , il voulut me persuader de lui mettre entre les mains les clefs du trésor dont on m'avait rendue dépositaire. En un mot', il fit tant par ses paroles, à force de cajoleries et de présents , que je ne pus résister davantage. Mais ce qui me fit le plus tôt rendre, ce qui triompha presque aussitôt de ma résistance, ce furent des quatrains qu'il vint chanter une nuit sous ma fenêtre j en voici un, si je m'en souviens bien.

De IVrliit des beaux yc\\\ tic la cruelle Amyntc H sort des irails anJenls *\\n cousumcalmoucccur :

Et j>arini tant de maux elle a tant de rîgqeur. Qu'il ne faut mtlmc pas qu'il m'échappe une plainte.

Ses vers me charmèrent, etsavoixm'enchantasifort, que j'en perdis presque la raison; et, depuis ce temps-là, toutes les fois que j'ai fait réflexion sur la faute que j'ai commise, j'ai conclu en moi-même que Platon avait raison de vouloir qu'on expulsât et bannît les poètes des républiques , tout au moins les poètes qui ne parlent que d'amour^ et, en effet, ils font dos vers, non pas comme ceux du marquis de Mantoue, qui divertissent et font pleurer les petits enfants et les femmes , mais qui sont autant d'épines qui percen t le cœur , et qui, tout de même que le tonnerre, fondent une épée sans gâter le fourreau , consument et déchirent Tamesans toucher (é^rp#Unc autre fois , il me chanta encore ceux-ci :

ô Mon! viens promptcmcnt contenter mon envie,

Mais vieos sans te faire sentir, De peur que le plaisir que Taurais à mourir

We njc rendît encore Ja vie !

Il m'en dit quantité d'autres de cette sorte , qui enchantent quand on les chante et ravissent quand on les lit ; surtout une certaine manière de vers par couplets qui étaient alors à la mode en Gandaja , et qui faisaient presque tomber en convulsion à force de rire. C'est ce qui me fait dire , messeigncurs , qu'on devrait reléguer tous ces poètes dans quelques îles vers les antipodes : car c'est une engeance , une peste, qui infecte et qui corrompt tout. Après tout , il ne faut point s'en prendre à eux , mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les croient^ si j'avais été sur mes gardes, comme le devait une bonne gouvernante , je n'aurais, pas été touchée de leurs rêveries, ni me serais amusée à ces propos dangereux : Je vis en mourant y je brûlé dans la glace ^ je tremble au milieu du feu y pendant quil me réduit efi cendre, j* espère sans espoir^ mon ccsur demeure et mon ornes en va ^ et tant d^autres de cette nature, dont ils farcissent leurs écrits, et qu^on ne trouve beatîx que parce qu'on ne les entend point. Ces bons messieurs-là ne vous promettent pas moins que le Phénix, la toison d'or, la couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigès, les pommes du jardin d'Uespérie , des montagnes d'or, et des monceaux de diamants; f^ les simples s'y

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DON QDICHOTTE-

fi^iit comme si on leur montrait des échantillons. Mais où mV^garé-jc ; misérable que je sais ! Quelle folie de raconter les impertinences d^autroi , quand' je puis faire des livres .entiers des miennes ! Hélas ! qoe veux-je dire ? ô trois ou quatre fois malheureuse ! ce ne sont point ces vers qui t'ont abusée, ni ces beaux discours qui t'ont perdue: c'est ta simplicité imprudente^ c'est ta faiblesse , ton ignorance , ton peu de précaution , qui ont ouvert les sentiers et aplani le chemin aux intentions de don Clavijo , qui est le nom du chevalier. C'est moi-même qui l'ai introduit , non une fois, mais plusieurs autres, dans la chambre d'Antonomasia , plutôt par moi abusée que par t'adresse de don Clavijo, quoique véritablement à titre d'époux légitime : car sans cela, toute misérable que je suis , je n'aurais jamais consenti qu'il cûl seulement baisé le bord de sa robe. Oh ! non , non ^ le mariage ira toujours devant quand je me mêlerai de semblables affaires ; et il ne faut pas s'attendre à autre chose , quand on en devrait mille fois périr. J'eus un véritable tort en ce que je passai trop légèrement sur l'inégalité des conditions , don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier , et l'infante Antonomasia une princesse comme je vous ai dit, héritière d'uu grand

royaume. Cette affaire fut cachée qudque temps par mon adresse ^ mais enfin je m'a« perçus de certaine tumeur ou enflure au dessous de l'estomac d'Antonomasia, qui était capable de découvrir tout et de nous perdre. La crainte quenousen eûmes nous fit tous trois consulter ensemble^ il fut résolu qu'avant que l'apostème crevât, dou Clavijo demanderait Antonomasia en ma* nage pardevant le juge, en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, et que j'avais moi-même dictée, en bonne forme, et avec tant de force , que toutes celles de Samson n'auraient pu la rompre. On mit aussitôt la main à l'œuvre ; la promesse fut produite pardevant le juge ^ il écouta l'infante , qui avoua tout d'elle-même , et , sur sa confession , il ordonna qu'elle serait mise en main tierce et sous la garde d*unprévôt,hommedebien et d'honneur.

Ah! ah! s'écria Sancho, il y a aussi en Candaya des prévôts et des faiseurs de chansons ! Eh, par ma foi , tout le monde n'est qu'un , à ce que je vois , si ce n'est que les prévôts ne sonttpas si gens de bien en Espagne ; mais poussez , madame de Trifaldi , et pressez-vous d'achever : il est déjà tard , et je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire , qui est un peu Ion gue , sans reproche.

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