CHAPITRE XL
Comment Sancho alla prendre possession du gouvernement de Ttle, et de Tclrange aventure qui arriva
à don Quichotte dans le château.
Don Qaichotte^ après avoir dîné, écrivit les instructions qu^il ayait données à Sancho, et les lui mit entre les mains, en Tavertissant qu'il n'avait qu'à se les faire lirequand il voudrait. Mais à peine Sancho eut-il pris le papier qu'il le laissa tomber, et qnelqu'unrayant ramassé, il fut aussitôt porté au duc et à la duchesse , qui ne cessôHmt d'admirer et l'esprit et la folîe de notre chevalier. Pour continuer un jeu qui leur donnait tant de plaisir, ils envoyèrent, dès le même soir, Sancho, avec uue grande suite de gens et un bel équipage , à son ile prétendue. Celui qui était chargé de raccompagner était un intendant de leur maison, homme d'esprit , qui aimait à rire, et le même qui avait rempli le rôle de la comtesse Trifaldi, et en avait imaginé l'aventure , telle que nous l'avons rapportée : si bien qu'avec ses imaginations plaisantes, et les instructions qu^il avait reçues du duc, il ne réussit pas moins agréablement dans celle-ci que dans l'autre.
Cependant Sancho, ayant considéré l'intendant , 's'aperçut qu'il ressemblait extrêmement àlaTrifaldi, et dit à son maître : Parlez donc, monsieur, il faut que vous m'avouiez une chose , quand vous on devriez mourir : Le visage de l'intendant de monseigneur le duc n'cst-il pas le même que celui de la Doloridc ? Don Quichotte regarda Tin tendant, et après l'avoir bien considéré : Je ne vois pas, dit-il, Sancho, ce que tu trouves là de si surprenant ^ pour en parler comme tu fais. Il y a , en effet, quelque ressemblance. entre les visages de laDoloride et de l'intendant; mais, pour cela, l'intendant n'est pas la dame Do- Ioride,etccla implique contradiction. Mais ce n^esl pas trop le temps de songer à s'en assurer à Theurc qu^il est, ce serait nous {
jeter dans un labyrinthe fort embrouillé. Crois-moi seulement , mon ami , nous avons bien besoin l'un et Tautre de prier sincèrement le Seigneur qu'il nous délivre tous deux des sorciers et des malins enchanteurs. Monseigneur, répliqua Sancho, vous croyez peut-être que je me moque?
ma foi , j'en suis bien loin -, il n^y a pas longtemps que j'ai entendu parler cet intendant, et, sur mon ame, je m'imaginais entendre la Doloride. Pour l'heure, je n'en dis pas davantage , mais j'y prendrai garde de près, et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse da« vantage. C'est ce que tu doisfaire, Sancho^ dit don Quichotte , et me donner aussitôt avis de ce que tu auras pu découvrir , aussi bien que de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.
Enfin l'heure du départ étant venac , Sancho sortit accompagné de quantité de gens, et vêtu en homme de justice, avec un long manteau de camelot tanné à ondes , une toque ou barrette de la même couleur , et monté sur un mulet à la genette ; il était suivi de Bon 4ne, magnifiquement caparaçx)nné , et paré d'un harnais de cheval d'une étoffe incarnate , et il tournait de temps en temps la tête pour considérer le grisou , si content de l'état où il le voyait , aussi bien que de celui où il était lui-même, qu'il n'aurait pas changé sa fortune pour l'empire d'Allemagne.
En prenant congé du duc et de la duchesse , il leur baisa la maiu , et s^cn alla tout triste embrasser la cuisse de son maître, qui lui donna sa bénédiction les larmes aux yeux. Laissons aller en paix notre nouveau gouverneur ^ jl ne manquera pas de nous donner matière de divertissement, de la mamëre^ont il va
exercer sa charge. Ilestbon de savoir cependant comment don Quichotte passa la nuitaprès un si tristedépart, et préparonsnous à cire ou pour le moins à admirer , car tout ce que fait don Quichotte ou tout ce qui lui arrive ne manque jamais de faire Tun ou Tautre effet.
À peine Sancho fut parti ^ que notre chevalier commença à le regretter^ et de telle sorte que, si cela eût dépendu de lui ^ il l'eût rappelé à Pinstant ^ sans se soucier de le priver d'un gouvernement qui faisait la récompense de ses services. La duchesse^ qui s'aperçut de l'état où il était ^ lui demanda ce qui le rendait si mélancolique ; que, si c'était l'absence de son écuyer, il y avait dans sa maison des écuyecs, et des demoiselles qui le serviraient en tout ce qui lui plairait, et avec tous les soins possibles, l'avoue , madame ,. répondit don Quichotte, que je regrette Sancho-, mais ce n'est pas là seulement ce qui me' rend triste. Pour ce qui est des offres que votre excellence a la bonté de me faire , j'accepte seulement l'honnêteté qui vous y oblige, et du reste je supplie très humblement votre grandeur que personne n'entre dans ma chambre, et de me permettre d'être seul à me servir. Eu vérité, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse, je n'y saurais consentir , et vous serez servi par quatre de mes filles , qui sont fleuries comme le printemps. Ce seraient pour moi des épines plutôt que des fleurs > dit don Quichotte ^ ainsi suis-jc bien résolu, madame, avec le respect que je vous dois , à ne les laisser nullement entrer dans ma chambre ni rien qui en approche, c'est toute la grâce que je vous demande. Laissez-moi , s'il vous plaît , fermer ma porte , et qu'elle serve comme de barrière et de rempart entre mes désirs et mon honnêteté. Votre excellence ne voudrait pas que j'en violasse la coutume , pour répondre seulement à la générosité de vos offres; il y aura de meilleures occasions de vous en témoigner ma reconnaissance.
En un mot , je dormirai plutôt tout vêtu que de consentir que qui que ce soit m'aide à me déshabiller. C'est assez , Seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse^ puisque vous ne le voulez pas, non seulement pas une de mes femmes n'entrera
dans votre appartement , mais pas même une mouche , si j'en suis la maîtresse. Je ne suis pas femme à vous obliger de choquer la bienséance , et j'ai déjà assez reconnu qu'entre toutes les vertus que votre seigneurie possède il n'y en a pas une dont elle se pique et se pare tant que de la modestie. Que votre seigneurie s'habille et se déshabille comme il lui plaira, vous en serez toujours le maître ; on aura seulement soin de mettre dans votre chambre les choses nécessaires , aGn que vous n'ayez pas la peine de vous lever pour les demander. Vive , vive mille siècles la grande Dulcinée du Toboso, et que son nom et sa gloire soient répandus par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'être aimée et servie par un chevalier si honnête et si fidèle! puisse le ciel faire bientôt naître dans le cœur de notre gouverneur Sancho Pança le désir d'accomplir l'heureuse pénitence qui doit faire jouir l'Univers d'une si excellente beauté! C'est votre grandeur, madame , dit don Quichotte, qui donne le dernier trait au mérite de l'incomparable Dulcinée y c'est votre bouche qui en relève l'éclat et met sa beauté dans le dernier lustre; après l'éloge que vient de lui donner votre excellence, elle sera plus connue, plus fameuse et plus révérée dans le monde que si les plus éloquents hommes de la terre avaient employé tout l'art de la rhétorique à en célébrer les louanges. Je n'en ai pas dit assez , seigneur don Quichotte , repartit la duchesse; mais qui peut assez louer celle que rien ne peut imiter! Cependant allons trouver monsieur le duc; il est déjà tard, et je suis sûre qu'il vous attend pour souper; allons , seigneur chevalier, après souper nous vous laisserons jouir du repos dont vous avez sans doute besoin après la fatigue que vous donna hier le voyage de Candaya.
Je vous proteste , madame, que je ne m'en ressens nullement, dit don Quichotte , et je puis bien jurer à votre excellence que de ma vie je n'ai trouvé cheval ni plus doux ni de meilleure allure que Chevillard. Après avoir soupe , il se retira dans sa chambre, sans vouloir consentir que personne y entrât , tant il craignait d'avoir occasion de manquer à la fidélité
DON QTIICHOtTE.
^u'il ftfftit eofisactée h sddflAie Dulcinée; car il ^ réglait fDujoars sur la constance et la fidélité du grand Amadis de Gaale^ la ileur et le miroir des chevaliers errants! Il ferma donc la porte sur lui , et se déshabilla à la clarté de deux bougies qu^on lui avait laissées ] mais il éprouva , en tirant ses bas , une disgrâce indigne d^un chevalier de cette importance^ et qui peutêtre n^était jamais arrivée à un autre -, un de ses bas se déchira et demeura avec une ouverture de quatre bons doigts. Ce fut Itt qu'il sentit 'encore plus vivement Tabsence de son écujer, et il eût donné de bon cœur deux écus d-une aiguillée de soie verte , car ses bas étaient de la même couleur.
Il se serait couché désespéré , si Sancho ne lui avait laissé une paire de bottines qu'il résolut de prendre le lendemain pour cacher sa disgrâce. Il se coucha tout rêveur et mélancolique, et^ ajant éteint la lumière^ il tâcha de s'endormir^ mais il ne put j parvenir : l'absence de Sancho
1 'ointe à la chaleur l'en empêcha. Il se eva et se promena quelque temps ; et , ne trouvant pas encore assez de fraîcheur^ il ouvrit une fenêtre qui regardait sur un jardin; au même instant^ il entendit des femmes qui parlaient; l'une disait à l^autre^ en faisant un grand soupir :
Ne t'opiniâtre point à vouloir que je chantCj Émerericie; depuis que cet étranger est entré dans le chÂteau ^ et que mes 7eux Tont vU , je suis bien moins disposée à chanter qu'à verser des larmes. D^ailleurs^ tu sais bien que madame est fort aisée à éveiller, et je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, qu'elle nous trouvât ici. Mais, quand cela ne serait pas, à quoi me servirait de chanter, si ce dangereux Énée , qui n'est venu ici que pour troubler mon repos, dort tranquillement, et n'est pas en état d^entendre mes plaintes et l'objet de mon inquiétude ? Que rien de tout cela ne t'arrête, ma chère Allisidore, répondit une autre femme: je te réponds que tout dort dans le château, etil j a apparence queTobjelde tes désirs ne le fait pas ; car, si je ne me trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de chanter, ma chère sœur; peutêtre que la douceur d's la voix et Pharmo-
nie de ton lulh adoaciront tes dq^ produiront qnelqae effet sar celai f^ causerai madame la duchesse eni% quelque chose ^ la chaleur et le des»] nous désennujer pofurront noBif d'excuse. Ce n'est pas là sealement' m^embarrasse, Émerencie, répondis sidore * je crains pins qlie tout le m^ mes plaintes ne décoOTrent le seoû de mon coeur, et qae ceux qoi ».
naissent pas la force de ramoor?
prennent pour une créature ïègm'^ discrète. Mais il faut te contenter.!!
mieux qu'il m'en coûte un peu ieht et que je cherche du remède à mes p»
Aces raots^ elle prit un luth etiek admirablement. Don Qaicboiie fst* de ce qu'il venait d^en tendre 3 il ser senta au même moment tout ce qui'; lu d^aventures semblables dans sesn vagants livres, et il ne manqua pas*/maginerque quelque demoiselle de k chesse était devenue amonreose de k que la décence empêchait de lui dècoa sa passion. Et comme il craignai/f eût du péril pour sa fidélité, il sepm. à résister de toute sa force , en serfC' mandant à sa dame Dqlcinée; il nef^.
gnit plus ensuite d^entendre tout ee fs pouvait chanter, et il fit semblant d'en nuer , pour faire connaître qu-if élâîK^ fenêtre. Les dames , qui ne demandik pas mieux , en eurent bien de la jà.
Altisidore, ajant accordé son /atA^cbr cette romance :
Toi qni dors du soir au matm, ' D ns ton lit, a iambe étend ae, Pendant, cjuc, pleioe de chagrio , Je fais ici le pied de grue !
Chevalier le plus glorieux A qui la Manche ait donnc^ vie, £t qui m^es bien plus i}r<<cieux Que le baume et Vor a'Ar|ii>ic.
Écoute le deuil cnnnjeux ly une triste et dolente dame, A qui le feu de tes bcaox yeux A consumé le corps et Famé.
Pendant que par mont^ et par Taux Tn cotirs après les aventures, Tn nous viens faire mille ini^ttXy Sans vouloir guérir nos blessures.
Dis-moi, courase de lion, Quel monstre ta donné la vîe?
Ks-lu n(:sou.s]e scorpion q\q Et d«Ds les de'serts de Libj^^
Uoe ourse t'a- 1 «elle enfante'?
Quelque dragon fut-il ton père?
Un serpent tï^-il allaité, Ou le sein de quelque puntbére ?
Dulcinée, ah ! comment fis-tu Pour raiocre ce tigre sauvage ?
Si j^avais pareille vertu, Je ne voudrais rien davantage.
Tu peux bien te vanter partout D'une si fameuse conquête...
Jamais chasseur ne vint à bout - D''une plus dangereuse béte.
Si tu voulais troquer ton sort.
Je te donnerais en échange Ma hongreline, dont le bord Est tout chargé d'or et de frange.
Aimable et gentil jouvencean, Qae je me trouverais heureuse De baiser la douillette peau De tu main velue et nerveuse !
Mon cœnr, tu fais bien du chemin!
Arrête un désir te'meraire •.
Crois -tu qu^in morceau si divin Ait été formé pour ta plaire ?
Si (u voulais, mon Adonis, Avoir pitié de ta captive, J'ai mille choses de grand |>rik Que je te donne morte ou vive.
Oh ! que de chapeaux de castor, De manteaux d'er4irlate fine .
Que de points, de perles et d or, Relèveront ta bonne inine!
Tu seras Antoine pour moi, Et je serai ta CléopAtre ; Je t'aimerai comme un vrai roi, Et serai toujours idolâtre.
Ne regarde point mon tourment Comme Néron vit brAler Rome ; Il n'avait point de sentiment , Et tu dois être un honnête homme.
J'ai bien de quoi faire pitié , Je sais jeune, amoureuse et belle, Et ce n est \à que la moitié :
Sur mon honneur je suis pucelle.
Je suis ai\^si droite qu'un jonc, Et plus vermeille que l'aurore \ Mes cheveux, d'une aune de long, Sont d''argcnt et plus beaux encore.
Mes ^qux ressemblent au corail, Ainsi que de l'azur, ma bouche Et mes dents sont d'un pur émail.
Où l'on a mis d'ambre uno couclie.
Si ton oreille entend ma voix.
Il ne faut point c{uc je te die Que je chante mieux mille fois Que les rossignols d'Arcadic.
Le ciel m'a fait mille antres dons Que je tais de peur d'être importune; Mais si ta T9ax, je t'en réponds, Aldsidorc est ta fortane.
Uamourcase Altbidore finit là sa chanspn ; et rindifférent don Quichotte^ après aToir fait un profond soupir, dit en luimême : Suis-je donc si malheureux que je n'oie regarder une femme sans lui donner de Famour? Et toi^ incomparable et infortunée Dulcinée du Toboso^ qu'as<-tu fait au ciel^ pour quMl ne veuille te laisser jouir en paix de ma constance et de ma fidélité ? Pourquoi la persécutez-yous , reines , princesses ? que ne la laissez-Tons en repos? Jeunes demoiselles^ qui tous oblige à lui donner tant d'inquiétudes ? Laissez^ laissez-la triompher seule des présents que lui a faits Pamour, en lui assu^ jettissant mon cœur et mon ame. Loin de moi y troupe séduisante et importune ! le TOUS le déclare^ je ne Tis que pour elle , pour elle seule 5 j'ai un corar tendre et embrasé > et pour tout le reste un coeur de bronze et de glace; je trouTe mille douceurs à penser seulement k elle^ et Tos soins et tos faTeurs n'ont pour moi que de l'amertume. Dulcinée est la seule belle ^ la seule sage et honnête, la seule discrète , la seule illustre , la seule digne d'être aimée , et tout le reste n'est que laideur , indiscrétion et bassesse. C'est pour elle seule aue le ciel m'a fait naître: Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse de vains désirs, qu'elle s'entre* tienne d'espérance ou meure de désespoir, que les dames qui m'ont fait jadis souffrir de si cruels tourments arment encore une fois dans leurs châteaux enchantés toutes les puissances de l'enfer pour leur yengeance , je vivrai pour Dulcinée , et pour elle je mourrai en dépit de tous les charmes et de tous les enchantements du monde. Après avoir fait ce sacrifice intérieur à sa maîtresse, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre, et se jeta sur le lit avec autant de dépit que s'il eût reçu un affront terrible.
Digiti:
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