‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 69 sur 136 · CHAPITRE XLL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLL

Comment le grand Sancho prit possession de Hic, et la manière dont il gourema .

Noire excellent gouverneur^ après avoir quelque temps marché avec la suite cl l'équipage que nous avons vus^ arriva enfin en une petite ville d'environ mille habitants y qui était une des meilleures de la dépendance du duc. On lui dit que Pile se nommait Barataria, parce que le lieu s'appelle Baratorio^ ou à cause du peu que lui en coûtait le gouvernement, Barato signifiant bon marché. Dès qu^il fut arrivé aux portes de la ville, qui était fermée de bon^ nés murailles, les habitan(s vinrent le recevoir sous les armes , au son des cloches de la paroisse^ et témoignant une salisfaction et une allégresse générales. Ou Fenleva en pompe comme un corps saint et on le porta à l'église cathédrale du village, où, après avoir chanté le Te Deum, ou lui présenta les clefs de la ville avec des cérémonies dignes du sujet et de Sancho Pançaj enfin ou le reçut pour gouverneur perpétuel de l'ile Barataria, et tous lui prêtèrent lesermentde fidélité. L'air, lamine, la barbe épaisse, la taille grosse et raccourcie, et Téquipage du nouveaugQUverneur, surprirent tous ceuit qui ne savaient rien de l'affaire ; et ceux même qui en avaient entendu parler ne furent guère moins surpris que les autres. Au sortir de l'église, on le mena au lieu où se rend la justice^ et après qu'il se fut installé comme juge souverain , Tintendant du duc lui dit : Monseigneur, une coutume ancienne exige que le gouver-.

iieur qui vient prendre possession de rilc réponde à une question difficile qui lui est soumise pour éprouver la perspicacité de son jugement^ par sa réponse le peuple juge s'il y a lieu de se réjouir ou de s'afllîger desavenue.

Pendant que l'intendant parlait, Sancho s'amusait à considérer quelque chose

qu^on avait écrit en grosses lettres sur là muraille vis à vis de son tribunal ; et comme il ne savait pas lire, il demanda ce que voulaient dire ces caractères tracés sur la muraille. Monseigneur, lui répondit-on, on a marqué là le jour que vous êtes venu prendre possession de celle île. Voici ce que contient l'inscription : Aujourd'hui, tel jour ^ àun tel mois de telle année Je seigneur don Sancho Pançaaprispossession de cette lie : puisse-t'il en jouir pendant de longues années enfouies prospérités! Et qui est celui qu'on appelle don Sancho Pança? demanda Sancho? C'est votre seigneurie, monseigneur , répondit Tintendant , et jamais d'autre Pança n'a occupé la place où vous êtes. Eh bien! je vous avertis , mon ami, dit Sancho, que je ne prends point le don, et qui que ce soit de ma race ne l'a jamais pris : je m'appelle Sancho Pança tout court.

Pança s'appelait mon père, et tous mes Vieux se sont appelés Pança , sans don ni seigneurie. Je suis convaincu qu'il y a dans celte île autant de dons que de pierres; mais patience. Dieu m'entend, et si ce gouvernement me dure seulement quatre jours , je prétends dissiper tous ces dons comn;e autant de mouches importunes.

Pour l'heure , qu'on m'adresse telle question qu'on voudra, monsieur l'intendant, et je répondrai le mieux qu'il me sera possible, sans me soucier que le peuple s'en réjouisse ous'en attriste. Au même instant, entrèrent deux hommes dans Taudicnce , l'un vêtu en paysan , et l'autre qu'on reconnut pour tailleur d'habils , aux ciseaux qu'il tenait à la main. Monseigneur le gouverneur, dit le tailleur, nous nous présentons, le laboureur cl moi , devant votre seigneurie pour le fait que voici : ce bonhomme vint hier à ma boutique , car , sauf

correction de vous et de la compagnie , je sais matlre-taillear juré ^ puisqu^il plait à Dieu ; et j me mettant un morceau de drap entre les mains ^ il me dit : Monsieur^ y aurait-il là assez d'étoffe pour me faire un capuchon? Je considérai le drap ^ et lui répondis que oui. Il s'imaginait^ à ce que je puis croire, et probablement je ne me trompe point , que j'avais peut-être quelque envie de lui dérober une partie de son drap, fondé sur sa maliceetsur.la mauvaise opinion qu'on a des tailleurs , et il me dit que je regardasse s'il n'y avait point de quoi en faire deux. Je vis bien la pensée du vieillard^ et je lui répondis que oui; et lui, suivant toujours sa pensée, me demanda si on n'en pourrait point faire davantage ; je dis toujours que oui ; et enfin nous convînmes que je lui en ferais cinq ; et à ceUe heure que la besogne est faite et que j'en demande la façon , lui-même me demande que je lui paie son drap ou que je le lui rende. Tout cela esl'il ainsi , bon-homn)e? demanda Sancho. Oui, monseigneur, répondit le paysan -, mais ordonnez , je vous prie , qu'il vous montre les capuchons qu'il m'a faits. Oh! de bon cœur, repartit le tailleur. Il tira aussitôt la main qu*ii avait cachîo dessous son manteau , et fit voir cinq petits capuchons au bout de ses cinq doigts , en disant: Voici les capuchons que le bon-homme m'a demandes , el , sur mon Dieu et sur ma conscience , si je n'y ai employé toute l'étoffe , et qu'on le fasse voir aux experts ! Tout le monde se'prit à rire en voyant ce nombre de capuchons^ aussi bien que de la nouveauté du procès. Pour Sancho, il fut quelque temps à réver^ il dit ensuite : Il me semble que ce procèslà ne .mérite pas qu'on l'examine longtemps , il ne faut pas tant de façons : j'ordounedonc que le paysan perdra son drap^ €t le tailleur sa façon, et que les capuchons seront livrés aux prisonniers ; et qu'on ne me réplique pas davantage! Tous les assistants rirent de la sentence, et elle fut exécutée.

Parurent ensuite deux vieillards, dont l'un avait une grosse canne à la main , sur laquelle il s'appuyait, et l'autre dit à Sancho : Monseigneur, ii y a quelque temps que je prêtai dix écus d'or à cet homme ^ en son besoin^ à condition qu'il me les ren*

drait aussitôt que je les lui réclamerais. Il s'est passé plusieurs jours sans que je les aie demandés , pour ne pas le mettre dans l'embarras; comme ^'ai vu qu'il ne songeait point à me payer , je lui ai demandé mon argent plusieurs fois ; et non seulement il ne me paie pas , mais il nie la dette et dit que je ne lui ai rien prêté , ou que^ si je l'ai fait j il me l'a rendu ; je n'ai point de témoins du prêt et il n'en a point du paiement j et je vous prie , monseigneur, d'exiger de lui le serment : je l'en croirai sur sa parole -, et s'il jure , je les lui donne de bon cœur dés à présent et devant Dieu. Que répondez-vous à cela , bon-homme?

ditSancho. Monseigneur, répondit le vieillard , je confesse qu^il m'a prêté les dix écus|d'or, et, puisqu'il s'en rapporte à mou serment , je suis prêt à jurer que je les lui ai bien et loyalement rendus. Le gouverneur lui ordonna de lever la nr^ain, et le vieillard , donnant sa canne à l'autre, comme s^il en eût été embarrassé , mit la main sur la croix , comme c'est la coutume d'Espagne, et dit : J'avoue que j'ai reçu les dix écus d'or , mais je jure que je les ai remis entre les mains de ce bon-homme , et c'est parce qu'il ne s'en souvient pas, qu'il me les redemande de temps en temps. Le grand gouverneur demanda au créancier s'il avait quelque chose à répondre à son adversaire, el il répondit que, puisqu'il jurait, il fallait qu'il dit la vérité^ qu'il le reconnaissait d'ailleurs pour un homme de bien et bon chrétien , quoique assurément il ne se souvint point d'avoir été payé , mais que dorénavant il ne lui demanderait plus rien. Le débiteur reprit son bâton et sortit promplement de faudience.

Sancho, remarquant que cet homme s'en allait sans rien dire et admirant la patience du demancfèur, fit quelques ré-« flexions en lui-même, et, tout d'un coup, se mordant le bout du doigt, il ordonna qu'on appelât vite lé vieillard qui partait. On le ramena aussitôt ; dés qu'il parut : Donnez-moi un peu votre canne, lui dit Sancho, j'en ai besoin. La voilà , monseigneur, répondit le vieillard. Sanchola prit^ et, la donnant à l'autre vieillard : Allez , bon-homme, lui dit-il, vous êtes payé nfainlenant. Qui? moi ! monseigneur, réjpondit le pauvre homme : cette canne

DON QOlCHpITE.

yaul-elie donc dix ècvft d*or ? Poi » oui ^ répliqua le gouyerneor , elle les rani, ou je sais le plus grand sot qui vive , et on verra tout à Pheure si je m^entends en fait de gouvernement. Qu^on rompe la caone , ajottta-t-il. La canne fut rompue^ et il en sortit en même temps dix écus d'or. Il n'y eut pas un des assistants qui ne regardât M. le gouverneur comme un nouveau Salomon, et on lui demanda comment il avait connu que les écus d^or étaient dans la canne. Cest^ dit-il^ pour avoir remarqué que celui qui la portait Favait mise , sans nécessité, entre les mains de son créancier pendant qu'il jurait et qu'il Pavait reprise aussitôt ; cette circonstance lui avait fait croire qu'il n'aurait pa& juré si afBrmativement une chose que Tautre déniait , s'il n'avait ainsi été assuré de son affaire ; qu'il fallait aussi croire que les juges, tout ignorants qu'ils puissent être, sont guidés par la main de Dieu, outre qu'il avait entendu raconter autrefois à son curé un trait semblable , et qu'il avait la mémoire si bonne, que, s'il n'oubliait point quelquefois les choses, il n'en perdrait jamais une. Les vieillards s'en allèrent, l'un satisfait et l'autre confus; et celui qui était chargé d'écrire les paroles et les faits de Sancho ne savait plus » après l'avoir bien examiné, s'il en devait parler oomme d'un fou ou comme d'un homme «ge. ^

Ce procès vidé , on vit entrer une femme qui tirait de toute sa force un homme vêtu en laboureur , et qui avait l'air d'être fort à son aise. Justice! s'é* cria4-elle , monseigneur le gouverneur, justice ! et , si on ne me la fait en terre , je rirai demander au ciel. Ce méchant homme m'a trouvée au milieu d'un champ, .et a fait de moi tout ce qu'il a voulu, comme si j'eusse été un torchon de cuisine. Malheureuse que je suis ! il m'a volé ce que j'avais défendu depuis vingt-trob ans contre les Maures et les chrétiens , contre les gens du pays et les étrangers J'avais toujours demeuré ferme comme un roc, et aussi entière que la salamandre dans le feu; et maintenant fallait-il que ce malolru , avec ses mains sales et vilaines , vint flétrir un bouquet que j'avais si chèrement gardé ? C'est à savoir, dit San-

cho, si€egalantale8aiiainaDetl»oa9ale8;et se tournant vers le laboureur, il lui demanda ce qu'il avait k répondre k k plainte de cettéfemme. Monseigneur, répondit lepauvrepère tout troublé, je sdisun pauvre berger, qui garde ici près du bétail ^ ce matin, je sortais de ce bourg, où j'étais venu rendre, sauf correction , quatre pourceaux , que j'ai donnés à bon marché , afià de payer la taille. Comme je m'en retournais au village , j'ai trouvé cette bonne dame sur mon chemin, et le diable, qui se mêle de tout, n'a point eu depatienoe. EnGn, je n'ai point fait le difficile, nielle la renchérie; mais, monseigneur, je lui ai bien payé ce qu'il fallait. Cependant elle ne s'en est point contentée , et cette enragée m'a pris par lebras et m'a traîné jusqn^id, et puis elle dit à cette heure que je Tai forcée ; mais , morni l elle a menti faux conune le diable , et voilà toute la Tèrité , sans qu'il en manque une miette. Arervous quelque argent sur vous, mon ami ? demanda le gouverneur. Monseigneur, répondit-il , j'ai environ une vingtaine d'écus dans une bourse. Donnez votre bourse telle qu'elle est à la plaignante , répliqua le gouverneur. Le misérable, tout tremblant, la tira de son sein et la donna. La femme la prit , et , priant Dieu pour le salut du corps et de Tame de monseigneur lé gouverneur , qui avait, ainsi pitié des pauvres orphelins, sortit bien joyeuse de l'audience. A peine était-elle dehors , que Sancho dit au berger déjà tout triste de voir avec elle partir sa bourse : Mon ami, courez après cette femme, 6tez-lui la bourse de gré ou de force , et amenez-la ici. Le berger ne se le fit pas diredeux fois ; il partit comme un éclair pour exécuter les ordres du gouverneur , et , pendant que tous les spectateurs étaient en suspens, attendant le jugement de cette affaire , le berger et la femme revinrent , se tenant saisis l'un de l'autre pour ne pas se laisser échapper, elle sa jupe retroussée et tenant sa bourse entre les jambes, et lui, faisant tous ses efforts pour l'arracher ; mais il n'y avait pasmoven, tant cette femme la défendait bien. Cependant elle criait de toute sa force : Justice! justice ! Yc^ez , monsieur le gouverneur , voyez Teffronteric de ce manant'qui, aumilica de la rtt#

et devant tout lemonde^ yeut me prendre la bonfse qoe tous m^ayez fait donner.

Et Ydtis Ta-t-îl 6lée? demanda Sancho Olée ! reprit la femme , il m'arracherait plutôt la TÎe. Ah ! il V& bien trouvée la sotte ', ma foi non^ pas dix autres comme lui. Le pauvre bélilre qu^il est , c'est pour son nez ! Tenez^ monseigneur^ ni marteaux ni tenaille^ , ni feu ni flamme ne me feraient lâcher prise , non pas les griffes des lions^ ni quand on me hacherait en morceaux.

Monseigneur^ elle a raison, dit le pajsan^ je confesse que je n'en peux plus , et qu'elle est plus forte que moi; et en même temps il la laissa aller. Oh ! montrez-moi cette bourse^ m'amie^ dit alors le gouverneur. La femme la donna aussitôt > et Sjncho^ rayant prise , la rendit au laboureur, en disant à la femme : Ma chère amie, si vous vous étiez défendue ce matin de cet homme avec autant de courage et de force que vous venez de défendre la bourse, dix hommes ensemble n'auraient

Mi

pas été capables de vous forcer. Adieu, tirez pajs ^ et de votre vie n'approchez de cette lie de plus de six lieues à la ronde^ sous peine de deux cents coups de fouet. Quoi ! vous êtes encore là ? Allons tout à l^henre, madame la coureuse, et queje ne vous le dise pas davantage. La bonne dame, fort étonnée, se retira la tète baissée et assez mal contente ; et le gouverneur dit an paysan : Mon ami, rentrez k votre village avec votre argent, et donnez-vous garde une autre fois de vous réjouir avee personne, si vous ne voulez le perdre, et quelque chose de plus. Le bon-homme le remercia le mieux qu'il put et s'en alla , et tout le monde demeura en admiratîoti des jugements du nouveau gouverneur, que son historien ne manqua pas d'envoyer promptement au duc, qui les attendait avec impatience. Revenons à don Quichotte , que nous avons laissé lovt troublé des plaintes d'Altisidore.

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