‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 70 sur 136 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

De rétrange.ayenture qui arrira à don Quichotte pendant quW rêvait à Tamour d'AItisidora.

Le soleil ayant , avec sa vitesse ordinaire, parcouru le tour de la terre , ramena lejoar et reparut sur l'horizon ; notre vigilant chevalier, se jetant aussitôt hors du lit, s'habilla et prit ses bottes de cam-

Eagne , pour cacher la déchirure de son as. Il mit son manteau d'écarlate sur ses épaules , et stir sa tète une toque de velours vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne épée, avec son large baudrier de buffle; et, tenant à la main son rosaire, quUl portait toujours sur lui, il se dirigea gravement vers la salle, où le duc et la duchesse étaient déjà en état de le recevoir. En passant par une galerie, il rencontra Altisidore et sa compagne, qui apparemment l'atteudaientau passage.

Aussitôt qu'Altisidore aperçut le chevalier, elle feignit de tomber eu faiblesse et

se laissa aller entre les bras de son amie, qui la délaça promptement pour lui donner de l'air. Alors don Quichotte s'approcha des dames, et sans s'émouvoir beaucoup : Ce ne sera rien , dit-il , nous savons d'où procèdent de semblables ac« cidents. Vous en savez donc plus que moi , repartit la compagne , car je n*en sais rien du tout ; Altisidore est la fille du monde qui se portait le mieux -, et, depuis que je la connais, je ne l'ai encore jamais entendue se plaindre de quoi que ce soit au monde. Dieu maudisse tout ce qu'il v a de chevaliers errants sur terre, s'ils sont aussi ingrats et aussi discourtois que je me l'imagine ! Pour l'amour de Dieu , ôlcz-vous d'ici, seigneur don Quichotte ; la pauvre fille ne reprendra point ses esprits tant que vous y serez. Je vous prie ,

mademoisellG, répondit Don Quichotte^ faites mettre cette nuit un luth en ma chambre, pour que je tâche de consoler un peu cette pauvre demoiselle, car» dans les commencements de Tamour , c'est on remède souverain de faire yoir que ce n^est qu^abus et erreur. Là dessus il s^éloigna , de peur que quelqu'un ne Papcrçùt en ce lieu, et avec des filles. A peine lut-il partie qu'Altisidore^ qui n'attendait que cela , revint à elle , et dit à sa compa gne : Il ne faudra pas manquer, ma sœur, de donner à don Quichotte le luth qu'il demande; il voudra sans doute nous donner In musique , et Dieu sait si elle sera bonne! En même temps elles s'empressèrent de raconter à la duchesse ce qui venait d'arriver, et celle-ci, ravie de trouver une nouvelle occasion de se divertir, concerta sur-le-champ avec le duc une pièce pour rire aux dépens de leur hôte. En attendant la nuit , ils s'entretinrentavec lui cl se trouvèrent admirablement bien desa conversation. Le môme jour, ilsenvoyèrcnt un page à Thérèse Pança , pour lui porter la lettre de son 'mari , avec un paquet de bardes qu'il avait laissé pour elle en lui ordonnant d'observer avec soin tout ce qui se passerait , pour leur en faire un fidèle rapport. Sur les onze heures du soir, don Quichotte, étant rentré dans sa chambre, trouva une viole sur sa table ; il raccorda et ouvrit la fenêtre ; puis, s'aperccvant qu'il y avait quelqu^un dans le jardin , il chanta d'une voix un peu enrouée , mais assez juste et méthodique , la chanson qui suit, et qu^il avait composée le jour même :

L^imourcAt. toujours dangereux

•*our une créature oisive :

Il vient hicutot :'i boutd^io esj)rit paresseux, Et c'est 11 qu'il aHumc une flamine |>lu8 vivf.

Mais quand on est dès le malin

Kt tout le jour bien occupée.

Il rôde vainement, et kc retire enfin, Trouvant det'iulcotdlaplacc sans entres.

Celle (jue Ton voit aspirer

Aux sacrés nœuds du mariage Doit lie riiunnulete sans cesse se parer : C'est tout son onnement, et c\ st son apaniige.

Jamais les chevaliers errants N'ont fait îiU'jun cas tles coqiiotles, Kt non ])lusrpi'eux les siigf-s courtisans Ne veulent épouser que des lillcs di«;crèles.

Il est certain amour marchand Qu'on achète au pnx de la bourse, Maïs à peine il est né qu'on le voit au couobant : Il va sur un penchant et finit tôt sa course.

L'amour que le hasard produit

Âusbi légèrement sVflace : Uo instant le fait naître, un autre le détruit, Et le cœur en conserve à peine quelque trace.

Ou'on fasse un trait dessus un trait.

Il sera presque imperceptible ; Et comme un seul visage est iveint dans un porLr.iit, Un cœur plein d'un objet a d'autre est insensible.

Dulcinée dans mon esprit

Est si profondément cravce.

Et mon cœur à tel ])ointl estime et la chérit. Qu'ion ne saurait jamais en arracher Tidée .

La constincc dans un amant •Est une vertu sans pamllc; L'amour n'est rien sans elle, et n'a nul agrément, Et c'est elle qui fait éclater ces merveilles.

Don Quichotte nVnt pas plutôt achevé sa chanson^ que le duc, la duchesse, Altisidore et quantité d'antres, écoutaient attentivement, qu^on entendit, dans un balcon au dessus de sa tète, le bruit de plus de cent clochettes, et tout d'un coupon secoua sur sa fenêtre un grand sac plein de chats qui avaient aussi de petites sonnettes attachées à la queue. Le miaulement de ces animaux et le bruit des sonnettes firent un si terrible tintamarre, que ceux qui avaient imaginé le tour ne laissèrent pas d'en être surpris. Don Quichotte en fut effrayé ; le malheur voulut que trois ou quatre de ces animaux épouvaiyés entrèrent dans sa chambre , où , sautant de c6lé et d'autre, et toujours criant, on eût dit que c'était une légion de diables. Ils éteignirent les chandelles et renversèrent tout ce qu'ils trouvèrent, en cherchant de tout côté à s'échapper et à éviter le bruit qu'ils faisaient eux-mêmes en courant avec leurs sonnettes. Cependant les sonnettes ne cessaient de résonner^ si bien que ceux qui u'étaientpas iustruitsde la plaisanterie en étaient toutétounés,ct uesavaientceque ce pouvait être. Enfin don Quichotte mit l'éiiée à la main , et, lançant à droite et à gauche des estramaçons et des estocades , il se mit à crier à pleine tête : Sortez, malins enchanteurs ! sortez, canaille maudite! vous avez affaireà don Quichotte de la Manche^ centre qui tous vos charmes sont inutiles. Uc là^ courant après les chats,

qui sautaient par la chanoJire , et qnMI distinguait à leurs yeux étincelants^ il les attaqua et les poursuivit si vivement ^ qu'il les obligea de se jeter par la fenêtre; il n'en resta qu'un seul^ qui, trop pressé des coups et des cris de don Quichotte^ et peutêtre blessé^ lui sauta au visage^ et s'y attacha avec les grifles et les dents , de telle sorte qu'il le fil crier de toute sa force.

Le duc, qui devina ce que ce pouvait être, y courut aussitôt, avec quantité de gens et de la lumière; et ayant ouvert la porte de la chambre avec une maitresseclef, ils virent le pauvre chevalier qui faisait tousses efforts pour faire lâcher prise au chat, sans pouvoir en venir à bout. Le duc s'avança pour le secourir; mais don Quichotte lui cria : Que personne ne s'en môle , je vous prie, qu'on me laisse faire. Je suis ravi de le tenir entre mes mains, ce démon, ce sorcier, cet enchanteur ; et je veux lui apprendre quel homme est don Quichotte delà Manche. Ccpendantlechat, qui ne s'étonnait point du bruit^ ne serrait c]ue plus fort et ne cessait de gronder, comme pour défendre sa proie ; mais enfin le duc l'arracha et le jeta par la fenêtre. Don Quichotte demeura sanglant, déchiré, et encore plus irrité de ce qu'en lui ôtant des mains ce veillaque d'enchanteur on lui avait ôté le plaisir d'en triompher. On

fit vite apporter une espèce d'çnguent ; et la belle Âltisidore elle-même, avec ses blanches mains, appliqua des emplâtres sur les blessures du chevalier, lui disant tout bas : Toute cette fâcheuse aventure^ cruel et ingrat chevalier, est le châtiment de la cruauté que tu as pour les dames ; et je prie Dieu que ton écuyer oublie de se donner les coups de fouet qu'il a promis^ afin que lu ne puisses jamais jouir des embrassements de ta chère Dulcinée, au moins pendant que je serai au monde^ moi qui t'adore. A ces reproches, don Quichotte ne répondit que par un profond soupir, cl s'alla mettre au lit, après avoir remercié le duc et la duchesse, non pour la peur qu'il eut de cette canaille d'enchanteurs déguisés, mais pour l'affection qu'ils lui avaient témoignée en le voulant secourir. Le duc et la duchesse le laissèrent reposer, et se retirèrent bien fàchès du mauvais succès de leur plaisanterie, qui obli« gea don Quichotte de garder cin^ ou six jours le lit et la chambre. Il lui arnva, peu de temps après, une aventure plus plaisante ; mais il faut remettre à une autre fois à la raconter. 11 est temps de retourner à Sancho, que nous trouverons assez embarrassé dans son gouvernement^ mais plus agréable que jamais.

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