‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 71 sur 136 · CHAPITRE XLHL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLHL

Sidtc du gouvernement du grand Sancho'Pança.

L'audience finie, on porta Sancho dans un magnifique palais, où il trouva le couvert dressé dans une grande salle richement meublée. Sitôt qu'il fut entre, quantité de hautbois et d'autres instruments firent entendredes fanfares de réjouissance^ pendant qu'on servit le dîner; et quatre pages vinrent lui donner à laver, ce qu'il reçut avec une gravité digne d'un gouverneur. La musique cessa; et Sancho se mit à table seul, car il n'y avait qu'un couvert.

Un homme qu'on reconnut bientôt après pour médecin se plaça debout à côté de lui, tenant à la main une petite baguette de baleine ; en même temps on leva une grande nappe qui couvrait quantité de plats chargés de fruits de diverses sortes de viandes. Celui qui servait d'aumônier ayant fait la bénédiction, un page remit à Sanchoune serviette toutebordéc de point, et le maître d'hôtel lui servit un plat de fruits. Le goavernenr y porta aussitôt la

main; mais il VL*ea eut pas plutôt goûté ^ que le médecin baissa sa baguette , et on Tôla promptement. Le maître d'hôtel le remplaça par un autre ; comme le gouverneur en voulait goûter^ la baguette porta dessus^ et un page le desservit avec la même promptitude que l'autre. Sancho, fort éUiuuê de cette cérémonie^ et regardant tout le monde^ demanda ce que cela signifiait, et si on ne dînait dans Tîle qu'avec les yeux. Monseigneur, répondit le médecin, on ne mange ici quc^ selon la coutume des autres lies où il y a des gouverneurs. Je suis médecin, monseigneur, pour vous rendre service, et je suis gagé dans cette île pour être celui du gouverneur ; c'est moi qui suis chargé de veiller aur sa santé, et beaucoup plus que sur la mienne, étudiant pour cela jour et nuit, et tâchant de connaître à fond son tempérament pour savoir comment je le dois trailer quand il tombe malade; et c'est principalement pour ce sujet que j'assiste toujours à ses repas , pour l'empêcher de manger les choses que je reconnais être nuisibles à sa santé. C'est pourquoi j'ai fait ôter le plat de fruils, par la raison qu'il est trop humide, et Tautre de viande, parce qu'elle est extrêmement chaude et trop abondante en épiceries, qui sont corrosi- Tes et excitent la soif : car celui qui boit beaucoup consume et étouffe l'humidité radicale, qui est le principe de la vie.De cette façon, répliqua Sancho, il n^y a pas dhs danger que je mange de ces perdrix, qui ne sont que rôties. Non pas, s'il vous plaît, monseigneur, repartit le médecin , Dieu vous en préserve, et moi de le souf^ frir. Pourquoi? dit Sancho. Parce que notre grand maître Uippocrate, la lumière de la médecine, dit dans ses aphorismes : Omnis saturalio mala^ perdicufn autem pesâima, c'est à dire « que toute réplétion est mauvaise, et celle qui vient des perdrix est la pire de toutes. »

Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que monsieur le médecin examine dans tous ces mets ce qui m'est bon ou maurais, et qu'ensuite il me laisse faire , sans jouer ainsi de sa baguette sur les plats, car je meurs de faim, après tout; et n'en déplaise à la médecine, c'est me vouloir faire nwrirque de m^empêcber de mavger.

Votre excfiUepce a raison, répondit le médecin : aussi suisje d'avis qu'on ùte ces hipereaux, parce que c'est une viande terrestre et mélancolique. Pour le yeau de lait, s'il n'était point rôti et mariné, on en pourrait goûter, mais de cette sorte je ne le vous conseille pas. Pour ce grand platlà, qui fume, et qui, si je ne me (rompe, est un pot-pourri, il ne doit pas y avoir de danger : car, ces pots-pourris étant faits de toute sorte de viandes , je ne saurais manquer d'en trouver quelqu'une qui soit bonne pour mon estomac 1 Almt^ dit le médecin ; c'est une grande erreur que ces pots-pourris ; il n'y a pas de plus dangereuse ni plus grossière viande au monde. II faut la laisser aux chanoines, aux cordeliers et pour les noces des paysans, qui digéreraient les pierres; pour messieurs les gouverneurs, on ne leur doit servir que des viandes délicates et sans assaisonnement ; la raison en est que les médecines simples sont toujours meilleures que les composées : daiis les simples on ne peut errer ; dans les composées beaucoup, à cause de la (juantilé de choses qui les composent et qui on altèrent la qualité. Hais, pour riieure, ce que doit n^anger son excellence pour entretenir et corroborer sa santé, c'est une douzaine de cornets avec quelques légères lèches de coins, qui sont «admirables pour sa poitrine, et lui feront faire une digestion coogyiente. Sancho, ayant écouté tout ce discours, et Toyant que le médecin ne parlait plus, serenversa dans 5a chaise, et , considérant attentivement monsieur le docteur, il lui demanda comment il s'appelait, et où il avait fait ses études. Monsieur, réppndit-il, on m'appelle le docteur Pedro Recio de Aguero , et je suis natif d'un village qu'on nomme Tirteafuera , situe entre Caraquel et AUnodobar-del-CampOi en tirant sur la droite ^ et j'ai pris le bonnei de docteur dans l'université d'Osuna. J'en sais bien aise , dit Sancho ; et regardant le médedn avec des yeux pleins de colère : Ëfa bien! monsieur le docteur de Pedro Recio de Aguero, natif de Tirteafuera, entre Caraquel et Almodobar, videz-moi tout à l'heure de la chambre ; sinon je jure que, si je prends une corde, je ^ous étranglerai surle-champ , avec tout autant de iméëecias

qtt'il y en a d«B6 l'Ile y aa moins de eeax que je reconnaUrai pour ignorants : car, ponr ceux qui sont savants et discrets, je les honore et les estime. Encore une fois ! mcssirePedop Recio, qu'on me décharge le plancher, ou je tous coiffe de ma chaise, et vous envoie exercer le métier dans Pautre monde. Et s'en plaigne qui voudra 5 j'aurai fait un grand service à Dieu en assommant un assassin de médecin, un bourreau de la république ; et qu^on me donne à manger, on qu'on r^enni\ le gouvernement : de tout métier qui ne nourrit pas son maître je n'en passerai pas la porte.

Le médecin , épouvanté de la colère et des menaces du gouverneur , voulut effectivement gagner la porte y mais on entendit au même moment dans la rue le bruit d'un cornet de postillon , et le naltred'bôtel ayant regardé par la fenêtre : C'est , ditil, un courrier de monseigneur le duc, il fauiqu'il s'agisse de quelque affaire importante. Le courrier entra toui suant et hors d'haleine, et, tirantun paquet de son sein, le présenta au gouverneur , qui le mit entre les mains de l'intendant, et lui dit de voir k qui il s'adressait. L'intendant lut l'adresse ainsi conçue : A don Saneho Ponça , gouoemeur de Vile Baratttria , en main propre , ou en celle de son secrétaire. Et

Ïui est mon secrétaire? demanda Sancfao. l'est moi, monseigneur, répondit un jeune homme : je sais lire et écrire , et suis Biscayen, pour vous servir. Avec cette queue , dit Saneho , vous pourriez être le secrétaire de l'empereur même ; ouvrez ce paquet, et voyez ce que c'est. Le nouveau secrétaire lut la lettre , et dit au gouverneur que c'était une affaire dont il ne pouvait Tentretcnir qu'en tecret.' Saneho fit signe que tout le monde se retirât , hors l'intendant et le maître d'hôtel ; ce qui fut fait aussitôt , et le secrétaire lut tout haut ce qui suit :

a J'ai eu avis, seigneur don Saneho Pança ,'que quelques ennemis de votre lie et des miens ont résolu de vous surprendre une de ces nuits -, il faut veiller et vou#tenir sur vos gardes , pour n'être pas pris au I dépourvu. J'ai encore appris par des es- { pions siltfs que quatre hommes déguisés

sont entrés dans votre ville pour von^ poignarder, parce qu'ils craignent votre esprit et votre conduite. Faites donc faire bonne gardé ; observez soigneusemen t tous ceux qui vous parlent , et ne mangez de rien de ce que l'on vous servira, crainte de supercherie. J'aurai soin de vous envoyer du secours s'il est nécessaire. Adieu ; je me remets à votre prudence des suites de toute cette affaire. Ce 16 d'aoAt , sur les quatre heures du matin. Votre ami lb Duc. »

Saneho, fort étonné de la nouvelle {et les autres ne le paraissant pas moins ;, dit à l'intendant : Ce qu'il faut faire , monsieur l'intendant, tout à l'heure et sans perdre .de temps, c'est de mettre le docteur Recio dans un cul de basse- fosse, les fers aùc pieds et anxmains : car, si quelqu'un veut entreprendre sur ma vie, ce ne peut être que lui; il a déjà assez montré qu'il me voulait faire mourir de faim. Il me semble aussi , monseigneur, dit le maître d'hôtel, que vous ne devez rien manger de tout oe que voilà , car ce sont des présents faits par des religieuses , et d'ordinaire le diable est derrière la croix. Vous n'avez pas tout le tort, répondit Saneho ; pour l'heure., qu'on me donne seulement un quartier de pain et un plat de raisin : on ne se sera pas avisé de les empoisonner. Car, après tout, je ne puis me passer de manger ; et , puisqu'il faut se pr^rer à la bataille, il est bon de se nourrir : car c'est la panse qui soutient le cœur , et non pas le ccsur la pause. Vous , searétaire, faites réj^nse à monseigneur le duc , et mandez-lm qu'on fera tout ce qu'il ordonne, sans manquer à rien^ N'oubliez pas de faire mes baisemains à madame la duchesse, et de lui mander que je la prie de se souvenir d'envoyer , par un homme exprés , ma lettre et le paquet de bardes à Thérèse Pança , ma femme; qu'elle me fera plaisir, et que je me donnerai l'honneur de lui écrire le mieux qu'il me sera possible. Fourrez encore dans votre lettre des baise-mains de ma part pour monseigneur don Quichotte de la Manche , afin de lui prouver que je ne suis pas un ingrat. Vous ajouterez tout ce que vous jugerez à propos , en habile secrétaire. Cependant > ajoQta-t4l, qu'on desserve oes viandes ^ ^^^^qu'on me donne

à manger , on verra ensuite si je me soucie ni d'espions^ , ni d^encfaanleurs ^ ni d'assassins.

Le docteur Pedro Rcciodc'Tirtcafuera, que Toilà présent , veut me faire mourir de faim cl jure que c'est ma santé. Dieu la Jui donne pareille^ à lui et à tous les médecins de sa sorte I Tous ceux qui connaissaient Sancho Pança étaient émerveilles de Pentendre parler si raisonnablement et ne savaient plus qaè penser , si ce n'est que les. grands emplois et les charges importantes donnent quelquefois des lumières^ comme elles accablent souvent l'esprit. Le docteur Pedro Recio promit au gouverneur de lui faire donner un grand souper le soir^ dùt-il aller contre tous les aphorismes d'Hippocrate^ et cette assurance lui fit oublier tout le mécontentement qu'il avait contre lui. Le soir venu (il lai semblait qu'il ne devait jamais venir )^ on lui servitun morceau de vacheà l'oignon^ avec deux piedsde veau^ un peu plus gros qu'ils ne devaient élre^ le bon gouverneur les regarda avec joie et les attaqua avec autant d'appétit que si c'eussent été des perdrix ou des faisans y ct^ au milieu du repas ^ se .tournant vers Pedro Recio : Comme vous voyez > monsieur le docteur ^ lui dit-il*^ il ne faut point se mettre en peine dorénavant de me faire servir des choses si délicates 9 parce que ce serait forcer mon estomac , qui n'y est pas accoutumé , et qui se trouve fort bien du bœuf ^ du lard j dos na-

rien prendre k qui que ce soit ; mais aussi je ne veux pas perdre mes droits ^ car il faut que tout le monde vive. Que chacun ait Pœil alerte et qu'on aille droit en besogne , autrement le diable est aux vaches^ et si on me fâche^on trouvera àqai parler; si on ne m'en veut pas croire , qu'on l'essaie , on verra de quel bois je me chauffe. Monseigneur, dit le maître d'hôtel^ votre seigneurie a raison en tout et partout^ et je vous réponds aussi, au nom de tous les habitants de cette fie , que vous serez servi et obéi ponctuellement, avec amour et respect : la douceur que vous leur faites voir dans ces commencements ne leur inspire point de pensées qui soient contre votre service. Je le crois , repartit Sancho , et ils seraient des extravagants s'ils en usaient autrement. Je vous le dis donc encore une fois , sans que j'aie la peine de le redire davantage, je prétends qu'on ait soin de moi et de mon grison ; eu un mol , voilà dequoi il s'agit , et de cette façon nous serons tous contents. Cependant , quand il sera temps de faire la ronde , qu'on m'en avertisse , parce qne mon intention est de purger cette île de toute sort3 de vagabonds et de fainéants ; car vous savez , mes amis , que les gens oisifs et les batteurs de pavé sont auxËtats ce que sont aux abeilles les frelons , qui mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup deJfflUfjAie prétends suunrs^l^ÈffBB

vetsçt des oignons; et si par aven tuFeohf^âèeviibn server les privilèges des nobles,

lui donne d^autres viandes de cour, -il les reçoit avec dégoût^ et bien souvent il les rejette. Ce n'est pas que ^ s'il prend fantaisie au maître d'hôtel de changer quelquefois , il peut bien me donner de ces olles , ou pol»-pourris ; qui plus ils sont pourris meilleurs ils sont ; et là dedans il n'a qu'a fourrer tout ce qu'il voudra : pourvu que ce soient des choses bonnes à manger; il me fera plaisir , et je m'en souviendrai quelque jour. Mais, après tout, que personne ne s'avise de venir faire ici le moqueur, car enfin ou nous sommes ou nous ne sommes pas. Vivons et mangeons tous en paix , puisque j quand Dieu nous envoie le jour , c'est pour tout le monde. Pour moi je ferai en sorte de gouverner cette ile sans faire tort à personne et sans

lagpr les laboureurs

ens

de jour-

récompenser ceux qui font de bonnes actions , que tout le monde ait^^u respect pour la religion et honore^* Jes%ens d'église. Que dites-vous à ceta '^ B\es amis? Parlé-jc bien ou mal , et i mf^ cassé-jc point la télé inutileme^t^ Vous parlez bien , monseigneur le gouverneur , dit l'intendant; je suis tout étonné de voir qu'un homme sans lettres et sans ancunc science, car je crois que vous ne vous en piquez point, puisse dire de si excellentes choses et autant de sentences que de pan>les; assurément ceux qui vous envoient ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient pas, quelque opinion qu'ils eussent de la bonté de votre jugement : aussi vuilon tous le^ jours des choses nouvelles. Le gouverneur^ ^yîàuU amJa^pcrmission du

docteur Pedro Recîo , soupe assez largt;monl, sortit pour faire la ronde, accompagné de {.^intendant, du secrétaire, du maître d^Iiôtcl et de rhis(orien chargé d'écrire ses hauts faits, quelques huissiers, archers et dV^tres^ en assez grand nombre pour faire une compagnie raisonnable, lui marchant au milieu de tous avec le bâton de commandant à la main. Ils n^avaienl pas encore visité deux rues ^ qu'ils entendirent un cliquetis d'épècs; ils y coururent aussitôt et virent deux hommes qui se liaKaicnt et qui , reconnaissant que c'était la justice , s'arrêtèrent et l'un des deux s'écria : Est ce qu'il faut souffrir qu'on Tole ici publicfuement et que l'on assassine au railieudes rues? Arrétcz-vous^ homme de bien , dit Sancho , et contezmoi le sujet de la querelle, c'est moi qui suis votre gouverneur.

Monseigneur le gouverneur^dit l'autre y je m'en vais vous le dire en deux mots : Votre excellence saura que ce genliihomme vient de gagner dans une académie ici prés plus de mille réaies ; j'en ai été témoin^ et Dieu sait combien j'ai jugé de coups en sa faveur et conire ma conscience! Il s'est levé pour partir avec sou gain ; j'espérais que, du moins, il me donnerait quelques écùs , puisque c'est la coutume de faire un présent aux gens de con-^ dilion qui se trouvent là pour juger les coups et empocher les querelles, il a serré son argent et est sorti san« me regarder ; j'ai couru après lui , un peu en colère de son procédé , et avec des paroles civiles je l'ai prié de me donner cinq ou six écus , parce qu'il sait bien que je suis homme de quaiité,s ans office ni bénéfice, n'ayant jamais rien eu de père ni de mère ; et ce ladre-là ne m'a jamais offert plus de quatre réaies. Je vous en fais juge , monsieur le gouverneur , quelle honte et quelle vilenie ! Mais , en bonne foi , si vous n'étiez pas venu si tôt, je lui. aurais bien fait rendre gorge , et lui aurais appris à se moquer d'un homme d'honneur. Que répondez-vous à cela! demanda Sancho à l'autre. Il répondit que tout ce que son ^adversaire venait de dire était véritable , qu'il n'avait pas voulu luidon\^cr plus de quatre réaies , parce qu'il lui eu donnait souvent; et de plus^ ajoat«rt-ii^ il me sem*

ble que ceux qui demandent doivent ôtrc civils et recevoir agréablement ce qu'on Jeur présente, sans marchander avec ceux qui ont gagné, à moins qu'ils ne sachent d'une manière précise qu'ils aient pipé. Et , pour faire voir que je ne suis ni pipeur , ni rien de tout ce que dit cet honnête homme, je n'en veux d'autres preuves, sinon que je ne lui ai rien voulu donner, car les pipeurs sont toujours tributaires de ceux qui les voient tromper, et qui n'en veulent rien dire. Cela est vrai, dit rintendant. Monseigneur, que plaitil à votre excellence qu'on fasse de ces deux hommes? Ce qu'il y a faire, le voici, dit Sancho : Vous, gagneur de bon ou de mauvais jeu, donnez tout de suite à votre ennemi c^nt réaies , et trente autres pour les prisonniers; et vous, qui n'avez ni office, ni bénéfice et qui rôdez la nuit par celte lie, et Dieu sait pourquoi, prenez ces cent réaies , et demain du matin partez de celte ville et n'y rentrez de dix ans, si vous ne voulez qu'il vous en coûte la vie, car je vous jure que , si je vous y trouve , Lje vous pendraitout net à une boite potence, ou, pour le moins , le bourreau par mon ordre ; et que personne né me réplique, ouje lui donnerai sur les oreilles. La sentence fut exécutée sur-le-champ, autant qu'elle pulTêtre, et le. gouverneur continua de la sorte : Ou je n'y aurai pas de pouvoir, ou j'abolirai tous ces brelans, et il ne sera pas dit qu'il y ait des maisons de désordre tant que je serai gouverneur^

Pour cette académie-là, monsieiyr , dit le greffier, il serait malaisé de l'empêcher; c'est un homme de grande qualité qui donne à jouer , et qui perd assurément beaucoup plus d'argent dans l'année qu'il n'en tire de profit ; mais , monseigneur , VQus aurez de quoi exercer votre pouvoir contre un las de gens de moindre étoffe, qui donnent à jouer à tout venant, et chez qui il se fait mille friponneries, car les filous ne sont pas assez hardis pour exercer leur métier chez les gens de qualilé.; et puisque enfin c'est une nécessité de souffrir le jou, il vaut mieux que l'on joue chez les gens de condition que chez des affaméS;^ qui ne font ce commerce que pour vivre, et .où il n'y a nulle sûreté. 11 y a bicoâ dire à tout cola, greffier, répliqua

CjOC

Sancho ; mais noiis y penserons à loisir. Il achevait ces mois lorsqu'arriva un archer qui traînait un jeune homme. Monseigneur, dit-il , ce jeune compagnon venait vers vous ; mais , à peine s'est-il aperçu que c'était la ronde, que le drôle a enfilé la venelle et s'est mis à fuir de toute sa force , preuve que c'est quelque délinquant qui craint la justice. J'ai couru après lui , et, s'il n'était pas tombé, je ne l'aurais jamais attrapé. Pourquoi fujicz-vous? mon -ami, demanda Sancho. Monseigneur, répondit le jeune homme, pour éviter toutes les interrogations de la justice. De quel métier étcs-vous , je vous prie? Tisserand. Et qu'est-ce que vous tissez? Des fers de lance par aventure. Ah ! ah l repartit Sancho , vous ôtfis donc un plaisant , et vous vous mêlez de bouffonner, j'en suis bien aise. Et où prend-on l'air en cette île? dit Sancho. Là où il souffle, monseigneur. C'est fort bien rôpondi;p pour un jeune homme, dit Saneho j je vois bien que vous en savez long. Imaginez-vous , monsieur le plaisant, que c'est moi qui suisl'air, que je vous souffle en poupe , et que je vous^ chasse vers la prison. Ilolà! qu'on me l'yJ mène à Tinstant -, j'empêcherai bien qu'il ne dorme cette nuit à Tair , ausssi bien n'estil déjàqujB trop éventé. Pardi, monseigneur, dit le jeune homme, vous me fcicz dormir dans la prison aussi vrai que je suis Turc. Et pourquoi donc ne le ferai-jc pas dormir en prise^n, insolent? rc partit Sancho i n'ai-je pas le pouvoir de l'y faire mener et de t'en tirer quand il me plaira ? Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir que vous ne m'y feriez point dormir , répondit le jeune homme. Com-

ment, répliqua Sancho, on se moque ici de moi I Qu'on me i'entraine en prison sur-le-champ , et qu'il voie de ses propres yeux si je suis le maître ou non ; et si le geôlier est assez sot pour le laisser sortir, je le condamne dès à présent à deux mille ducats d'amende. Vous dites cehi pour rire, monsieur, repartit le bouffon, et je défie tous les hommes du monde de me faire dormir cette nuit en prison, dût-on m'écorcher vif. Es tu le diable? dit Sancho en colère , et as-tu quelque esprit familier qui te vienne 6ter les fers que je vais te faire mettre? Or çà, monsieur le gouverneur, dit le jeune homme, parlons raison et venons au fait. Je suppose que votre seigneurie m'envoie en prison , qu'on me mcltc dans ud cachot , les fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue ; avec tout cela , si je ne veux pas dormir, et que je veuille passer toute la nuit les yeux ouverts, votre pouvoir scra-t-il capable de me faire dormir ? Non assurément , dit le secrétaire, et le jeune homme a raison. Ainsi donc, ajouta Sancho, vous ne vous empêcherez de dormir que pour suivre votre fantaisie, et non pas pour contrevenir à ma volonté? Très assurément, monsieur, répondit-il , et je ne le pense pas autrement. Allez-vousen donc, à la bonne heure ^ dit Sancho, allez-vous-en chez vous dormir à votre aise , je ne prétends pas l'empêcher; mais je vous couseille à l'avenir de ne point badiner avec la justice , car vous pourriez tomber entre les mains de quelqu'un qui n'entendrait pas raillerie > et qui vous casserait la tète. Le jeune homme se retira.

^^^Y^I^ySSk^^:^^

Page 1