CHAPITRE XUV
Le duc et la duchesse jouent de noureaux tours â don Quichotte.
La duchesse et le duc pensèrent encore à de nouveaux moyens de se divertir de leur hôte. On envoya > dans ce but , un
exprès à Thérèse Pança , femme de Sancho , avec une lettre de lui , une autre de laduchessc, etuiiO€hainc4eooffaiUoiitclle
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lui faisait présent. On choisit un laquais qui ayait ide Pesprit. II parlît , après avoir été bien instruit par le duc de ce qu'il avait à faire -, dès qu^il fut à l'entrée du village y il demanda à des femmes qui lavaient du linge^ s'il y avait dans levillage une femme appelée Thérèse Pança , femme d'un certain Sancho Pança , qui servait d'écujcr à un chevalier appelé don Quichotte de la Manche, k cette demandese leva une jeune fille qui lavait avec les autres y et elle dit au page : Cette Thérèse Pança est ma mère y monsieur : ce Sancho^ c'est mon père y et ce chevalier est notre maître* Bon , dit le page; venez avec mot y la belle enfant, et me faîtes parler à votre mère, car j'ai une lettre et un présent à lui donner de la part de votre père. Je le veux de bon cœur y monsieur y répondit la jeune fille ; ct^ laissant le linge qu'elle lavait à sa voisine/ sans se chausser , tant elle avait hùtc y elle marcha gaillardement devant le page y en lui disant : Venez , monsieur y venez y notre maison est à l'entrée du village y et ma mère y est. Elle est bien en peine ^ car il y a longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon père. Ëh bien 1 repartit le page , je lui en apporte de si bonnes^ qu'elles la consoleront bientôt.
Enfin, la petite Sancho fit tant par ses sauts, tantôt dansant, tantôt courant, qu'elle arriva à la maison ; et , de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue : Sortez l ma mère, sortez l s'écria- t-el le : voici un monsieur qui apporte une lettre de mon, porc et d'autres choses qui vous réjouiront. Au cri de sa fille, Thérèse sortit avec sa quenouille, vétuc d'une cotte brune si courte , qu'elle n'atteignait pas la moitié de ses jambes. C'était une femme qui avait quelque quarante ans, mais robuste, agissante et d'un humeur gaillarde. Qu'est-ce donc cela , Sancha ? dit-elle à sa tille ; qui est ce monsieur? C'est le très humble serviteur de madame Thérèse Panea , répondit le page. À ces mots , il sauta lestement à bas de sa monture, et mettant un genou en terre devant madame Thérèse, il lui dit : Que j'aie Thonneur de vous baiser la main, ma très honorée dame, comme à Punique et légitime épouse du seigneur don Sancho Pança , gouverneur souverain de rUe de Bterataria. Eh ! fi ! fi ! monsieur.
levez-vous , ie vous en prie, dit Thérèse : je ne suis point une dame, mais une pauvre paysanne, fille d'un bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non point d'un gouverneur. Votre seigneurie, repartit la page , est la très digne femme d'un très digne gouverneur ; et , pour preuve , ma« dame , lisez , s'il vous plaît , cette lettre et recevez ce présent. Il lui présenta en même temps une lettre et lui passa au cou la chaîne de corail , dont les grains étaient garnis d'or. Cette lettre, ajouta-t-il, est de monsieur le gouverneur, et cette autre que voici , avec la chaîne , c'est madame la duchesse qui vous l'envoie.
Jamais Thérèse ne fut plus surprise ni sa fille plus joyeuse. Par ma foi> dit la potite, vous verrez que monsieur don Quichotte, notre maître, a donné à mon père le gouvernement qu'il lui avait si souvent promis. Vous avez raison , mademoiselle^ répondit le page : c'est à la considération du seigneur don Quichotte que leseigneur Sancho est gouverneur de l'île de Barataria, comme vous verrez par cette lettre. Lisez-la-moi donc, mon gentilhomme, dit Thérèse : je sais bien filer, mais je ne sais pas lire. Vraiment, ni moi non plus, ajouta Sancha ; mais attendez, je trouverai bien qui la lira , ou monsieur ie curé , ou le bachelier Samson Carrasco , qui seront bien aises d'apprendre de si bonnes nouvelles de mon père. Il n'est pas besoin de faire venir personne , dit le page : je ne sais point filer , mais je ne laisse pas de savoir lire et écrire. Il la lut donc telle que Sancho l'avait fait voir à la duchesse, et, prenant ce qu'elle écrivait à Thérèse, il lut ce que voici :
« Amie Thérèse, les bonnes qualités de Sancho, votre mari, et son grand esprit m'ont obligée de demander, pour lui, à monsieur le duc^ le gouvernement d'une lie de plusieurs que nous avons. J'apprends qu'il gouverne comme s'il n'avait jamais fait autre chose, ce dont je suis fort contente, et monsieur le duc ne se lasse point de louer Dieu du bon choix qu'il a fait :' car , comme vous savez , madame Thérèse, il n'y a rien si difficile au monde que de trouver un bon gouverneur, et Dieu veuille me rendre aussi bonne qucSancho est bon !
Ce page vous remettra de ma part ane chaîne de corail dont les grains sont gar> nisd'or. Je voudrais, ma chère amie, qaecc fussent autan t de perles orientales^ maisqui donnedn feu neyoudrait pas te voir morte. J'espère qu'il viendra un temps où nous nous connaîtrons davantage et que nous nous verrons. Je me recommande à la petite Saneha -, dites-lui de ma part quVIle se tienne en joie , et que je la marierai à un grand seigneur , lorsqu'elle y pensera le moins. On m^a dit ici que vous aviez dans Yos cantons une belle espèce de glands ; envoyez-m'en deux douzaines : le présent me sera considérable , venant de vous -, et écrivez-moi bien au long de votre sa nié, de l'état où vous êtes et de tout ce qui vous regarde ; et si vous avez besoin de quelque chose, vous n'avez qu^àlc dire, vous serez servie à point nommé, Dieu vous tienne en sa garde !
)» Voire bonne amie, qui vous aime bien :