‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 73 sur 136 · LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE

h D« notre maison, tin tel jour. »

Eh l bon Dieu ! s'écria Thérèse , la bonne dame que voilà, et qu'elle est humble! Je prie Dieu qu'on m'enterte avec de telles dames , Q(rDon pas avec celles de notre vil- .lage, qui, parce quelles sont dames , ne veulent seulement pas que le vent les touche , et vont à Tégltse pimpantes comme si c'ctaientdesreines. Ëllescroiraicntsc faire grand tort si elles jetaient les yeux sur une paysanne , et voilà madame la duchesse qui m'appelle son amie, et me traite comme si j'étiiis sa pareille l Que je puisse la voir aussi haute élevée que le plus haut clocher de la Manche ! Pour ce qui est du gland qu'elle me demande, vous lui direz, monsieur , que je lui en enverrai un demi-boisseau, et elle verra elle-même s'il est beau et gros. Pour l'heure, Saneha, aie soin de monsieur , et qu'on traite son cheval comme lui-même. Cherche des œufs dans l'étable, coupe du lard, et traileie comme un prince : sa bonne mine et les nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse Ixiu ne chOrc. En attendant, je m'en vais dire la joie que nous avons à

Wm QUICHOTTE.

nos voisines , à monsieur le curé et à mon* sieur le barÛer, qui sont les bons amis de ton père. Allez, ma mère; répondit la petite : je ferai tout ce qu'il faut- Mais dites donc , vous me donnerez la moitié de votre collier au moins, car je ne pense pas que madame la duchesse soit assez mal apprise pour renvoyer à vous seule. Il sera bien tout entier pour toi , ma lillc , dit Thérèse ; mais laisse- te-moi porter quelques jours , car cela me réjouit. Vous vous réjouirez bien davantage, dit lepage , quand je vous ferai voir le paquet que j'ai dans cette valise ; c'est un habit d'étoffe verte que monsieur le gouverneur a porté seulement ufic fois à la chasse, et il l'envoie tout entier à mademoiselle Sa«cha. Le bon Dieu bénisse mon père, dit la petite Saneha y et celui qui m'a apporté le présent I Thérèse sortit incontinent de chez elle , le collier de corail au cou et les lettres à la main ; et , rencontrant par hasard le cure et Samsou Carrasco , elle se mit à danser et sauter , en disant : En bonne foi , c'est à présent que nous n'avons plus de pauvres parents : nous avons notre part des gouvernements aussi bien que les autres ; et qu'elles y viennent à celte heure npus mépriser, les demoiselles de village : elles trouveront à qui parler l Quelle folie estce donc que ceci , Thérèse , dit le curé ; d'où vient cette grande joie, et quel papier tenez-vous là? Il n'y a autre folie , répondit Thérèse, sinon que voilà des lettres de duchesse et de gouverneur , et le chapelet que j'ai au cou est de Gn corail , les grains sont de bon or , et je suis gouverneuse. Nous vous entendrons quand il plaira à Dieu , dit Carrasco ; mais pour le moment il n'y a pas moyen de deviner. Vous Tallez voir tout à Theure , repartit Thérèse : lisez seulement ces lettres.

Le curé les lut tout haut, et lui et Samsou étaient encore plusélon nés qu'auparavant, et n'y pouvaient rien comprendre. Carrasco demanda qui avait apporté ces lettres. Vcnezvous-en à la maison , dit Thérèse, et vous verrez le messager ; c'est un jeune homme plus beau que le jour, et qui m'apporte d'autres présents. Le curé prit le chapelet, le considéra trois ou quatre fois ; et, reconnaissant qu'il était de bon prix, il ne pouvait revenir de sou étonne-

ment. Par Thabit qoc je porte^ s'écria-t-il^ je n'y comprends rien : le présent est bon et de Taieur ; et voici une duchesse qui demande du gland par sa lettre y comme si c^était une chose rare^ et qu^elle n^en eût jamaisYuI Effectivement^ cela est bizarre^ dit Garrasco ; mais allons voir le messager^ nous apprendrons ce que cela veut dire. Ils partirent avec Thérèse^ que la joîe semblait avoir rendue folle, aux plaisantes choses qu'elle leur débitait. Ils virent en entrant le page qui criblait de Pavoine pour son cheval y et la petite Sancha qui coupait dujambon pourfaireune omelette.

Le page leur parut de bonne mine et en bon équiiiago; quand ils se furent salués les uns et lesautrei,Carrascolui demanda des nouvelles de don Quichotte et de Sancho, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient que les embarrasser, qu^ils n'entendaient rien au gouvernement de Sancho , et surtout à celte île qu'on lui avait donnée^ puisque toutes celles de la Méditerranée appartiennent au roi d'Kspagne. Messieurs, répondit le page, il nj a rien de plus vrai que le seigneur Sancho est gouverneur; mais que c'C soit d'une île ou d'autre chose, je n'çn dirai rien : en un mot, c'est une ville de plus de mille habitants. Pour ce qui est du ^land que madame la duchesse demande à une paysanne , il ne faut point s'en étonner : elle n'est pas orgueilleuse , et je l'ai vue une fois emprunter un peigne d'une de ses voisines. Les dames d'Arragon , de quelque qualité qu'elles soient, ne font pas tant de façon que les (lames de Castille, et elles vivent bien plus familièrement avec tout le monde.

Comme ils discouraient ainsi, la petite Sancha arriva avec des œufsdansicdevant de sa robe, et dit au page : Ditcj-moi, monsieur, monsieur mon père a-t-il ses chausses, attachées avec des aiguillettes, depuis qu'il est gouverneur? Je n'y ai pas pris garde, répondit le page ; mais il n^en faut pas douter. Eh bon Dieu 1 conlinna Sancha, que je serai aise de voir mon père avec des chausses retroussées ! je l'ai toujours demandé à Dieu depuis que je suis nu inonde. Allez, allez, vous l'y verrez bieiitiH, répondit le page ; et si le gouvernement dure seulement deux mois, vous

le verrez aussi [marcher avec un parasol et des lunettes. Le curé et le bachelier voyaient bien que le page se moquait de la mère et de la fille; mais ils ne savaient que juger^ en voyant la riche chaîne et l'habit de chasse que Thérèse leur avait déjà montrés. Cependant ils riaient de bon coeur de la simplicité de Sancha ; lAais ce fut bien pis quand Thérèse vint dire : Or çà, monsieur le curé., ne savez-vous point ici quelqu'un qui aille ^ Madrid ou à Tolède., parce que je voudrais faire adieter un vertugadin à la mode pour moi ! car, en bonne foi, je veux honorer le gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai , et , si je me fâche, je m'en irai ii la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres 1 une femme qui a son mari gouverneur est bien en état d'en avoir un. Hé! plût à Dieu, ma mère, ajouta Sancha, que ce fût tout à l'heure! quand ceux qui me verraient dedans devraient dire : Regardez-la donc, la fille de ce paysan, comme elle s'étend dans le carrosse ! ne dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne ? Mais qu'ils enragent s'ils veulent, et qu'ils eu disent ce qu'ils voudront : je me moque de toutes leurs causeries, pourvu que j'aille à mon aise. N'ai-je pas raison, ma mère? Vraiment oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon mari me l'a toujours bien dit, que nous verrions venir le bon temps, jivqu^à me voir un jour comtesse. Cela ne fait encore que commencer à venir, mais le tout est de commencer ; et comme j'ai ouï dire à ton père, qui sait plus de proverbes qu'un docteur : Si on te. donne la vache,- cours-y vile avec la corde ^ si on te donne un gouvernement prends-le à l'instant; et si on te donne un comté, ne le laisse pas échapper; ce qui est bon à prendre est bon à rendre , et quand la fortune est à la porte, il faut lui ouvrir sans la faire attendre. Et qu'ilsdisent, s'ils veulent^ quand ils me verront passer : Le lévrier s'est bien refait, j'ai vu qu'il avait le ventre bien plat. Qu'on dise tont ce qu'on voudra, dit Saqcha, que m'importe, pourvu que je dîne.

En vérité, dit Icciiré, en écoutant ainsi parler la mère et la (ilie , je crois que toute cette race de Pança est venue au monde le ventre farci de proverbes : je n'en ai

encore pas vu un seul qui nVn dise toujoan une douzaine. Il est vrai, dit le page^ qu'ils ne coulent guère à monsieur le gouverneur : il en entasse de toute sortes tant de bond que de volée ^ et il n'y a rien qui divertisse davantage monsieur le duc et madame la duchesse. Monsieur^ dit Garrasco au page, dites-moi, je vous prie, sérieusement, ce que c^csl que ce gouvernement de Sancho, et quelle duchesse il peut y atoir au monde qui écrive à sa femme et lui envoie des présents? car, quoique nous voyions les présents et les lettres, nous ne savons qu'en croire, si ce n'es( que c^est de ces choses extraordinaires qui arrivent toujours au seigneur don Quichotte^ et qu'il s'imagine avoir lieu par enchantement. Pour ce qui est de moi , messieurs, répondit le page, tout ce que je puis dire, c'est qu'on m'a sérieusement envoyé ici avec ces lettres et ces présents ; que le seigneur Sancho Pauça est effectivement gouverneur, et que monsieur le duc, mon maître, lui a confié ce gouvernement où il fait assurément des merveilles. S'il y a là de l'enchantement, c'est à vous à l'examiner : pour moi je n'en sais pas davantage. Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous permettrez bien d'en douter. Tant qu'il vous plaira, dit le page : vous êtes le maître; mais je vous ai dit la vérité ; et, si vous voulez venir avec moi, vous le verrez de vos propres yeux. Moi, moi, j'irai, cria Sancha ^ pre-

nez-moi en croupe sur votre monture, monsieur : je serai bien aise d'aller voir monsieur mon père. Les filles des gouverneurs, repartit le page, ne doivent point aller ainsi seules, mais en carrosse ou en litière, avec quantité de gens qui les accompagnent. Holà! vraiment oui, dit Sancha, j'irai aussi bien sur une jument que dans un carrosse : vraiment vous Tavez bien trouvée votre délicate! Tais-toi, petite, ditThérèse à sa fille, tu ne sais ceque tu dis, et monsieur a raison. 11 y a temps et temps : quand c'est le gouverneur, c'est mademoiselle^ et qu'il t'en souvienne. Madame Thérèse parle fort bien , ajouta le page ,- mais qu'on me donne, je vous prie, un morceau à manger, et que je m'en aille : car je prétends être de retour ce soir. Monsieur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence chez moi : madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyen de Dion traiter un homme de votre sorte. Le page le remercia d'abord ; mais il se rendil à la fin , et le curé fut bien aise de le pouvoir tenir en particulier pour appretidredes nouvelles sérieuses dedonQuichotte et de Sanchô. Le bachelier Carraseo\)ffrit à Thérèse d'écrire ses réponses ; mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le connaissant pour un moqueur ; et elle s'adressaàun enfant de chœur, qui écrivit les deux lettres, l'une pour la duchesse, et l'autre pour Sancho, qu'elle dicta elle-même.

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