CHAPITRE XLV
Suite du gouvernement de S«incho Pança.
L'intendant employa la soirée à écrire au due tout ce que faisait et disait Sancho. Le jour venu, monsieur legouvcrncur se leva, et, sur Tordonnancc de Pedro Recio, on le fit déjeuner d'un peu de conserve et d'un verre d'eau fraîche , ce que Sancho eût donné de bon cœur pour un morceau de pain bis. Mais enfin, n'ayant
pas à choisir, il fit semblant d'être content de ce qu'on lui offrait, le médecin lui disant que manger peu et des choses délicates révcillo l'esprit, ce qui est nécessaire à ceux qui remplissent des charges importantes, où Ton a besoin de présence d'esprit bien plus que dos forces du corps. fdcc ces beaux raison uements^ Sancho
mourait de faim, et maudissait en son ame et le gouvernement et celui qui le lui avait donné. II ne laissa pas cependant de donner audience ce jour-là^ et le premier qui se présenta y ce fut on étranger qui proposa cette question : Monseigneur^ une grande rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur. Je sapplie votre excellence de m'écouter avec attention , car le cas est important et un peu difficile. Sur cette rivière ^ il y a un porit^ à un des bouts duquel est une potence , et tout auprès une petite maison où il y a d^ordinaire quatre juges établis pour faire observer la loi du seigneur de la terre, dont voici la teneur : « Tout bomme qui voudra passer d'un bout à Tautre de ce pont doit^ premièrement, affirmer par serment d'où il vient, et où il va. S'il dit la vérité, qu'on le laisse passer ; et s'il fait un faux serment, qu'il soit pendu sans rémission à ce gibet. »
Cette loiétantconnue de tout le monde, ceux qui se présentaient pour passer étaient interrogés; on les faisait jurer, et s'ils disaient vrai, on les laissait passer librement. Un jour il arriva qu'après avoir pris le serment d'un homme, il dit qu'il venait d'an certain endroit, et qu'il allait mourir à celte potence; les juges examinèrent ce que venait de dire cet homme , et ils disaient : Si nous le laissons passer, il fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir; mais , si nous le faisons pendre, il aura dit vrai , et suivaiit la même loi on doit le laisser passer. On vous demande , monseigneur , ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils en doutent encore h présent sans pouvoir se déterminer; ayant appris par le bruit public combien vous èlcs clairvoyant dans'Ies matières les plus difficiles , ils m'ont envoyé vers vous, monseigneur, pour vous supplier de dire votre sentiment sur une chose si embarrassante. A vous dire vrai, répondit Sancho , ceux qui vous envoient ici auraient bien pu s'en passer ; je ne suis pas aussi subtil qu'ils pensent , et ce qui paraît un bomme an dehors n'est bien souvent qu^une bête au dedans. Néanmoins ditesmoi encore une fois votre question , que je tùche de la bien comprendre ; peut-Otre qn'tt force de bien viser nous toucheront
le but. L'autre recommença la question , et la posa le plus clairement qu'il put, et Sancho ayant un peu rôvé : Cet homme-là est un peu embarrassant , dit-il , que ne passait-il d'un autre côté 1 II me semble pourtant, continua-t-il, qu'on peut éclaircir le cas en deux mots, et voici comment • Cet homme jure qu'il va mourir à cette potence, et s'il y meurt il a dit vrai ; or, en disant vrai , par la loi on doit le laisser passer le pont; et, si on ne le pend point, il a menti , et il doit être pendu. N'est-ce pas cela] Vous l'entendez admirablement, monseigneur, répondit l'étranger, et voilà précisément le fait. Voici donc ce qu'il faut faire, dit Sancho : Il faut laisser passer la partie de l'homme qui a dit vrai , et pendre celle qui a menti ; de cette sorte la loi sera pleinement accomplie dans toute sa teneur'. Mais , monseigneur , repartit l'étranger , il faudrait donc séparer cet homme en deux parties, et, cela ne se pouvant faire sans qu'il meure, la, question ne sera pas vidée. Ecoutez, monsieur, répliqua Sancho : ou je suis un sot, ou il y a autant de raison de laisser vivre ce passant que dé le faire mourir, parce que, si le mensonge le condamne, la vérité le sauve : ainsi donc je suis d'avis que vous disiez à ces messieurs qui vous ont envoyé que, puisqu'il est aussi raisonnable de l'absoudre que de le condamner, ils le laissent aller en paix; car on loue toujours plus les jugçs d'être doux que d'être rigoureux, et cela je le signerais de ma main, si je savais signer; et je veux bien vous appprcndre que je ne le dis pas de ma tétc;maîs je me suis souvenu d'une chose que monseigneur don Quichotte me dit, entre plusieurs autres, la nuit avant que je partisse pour venir gouverner cette île; c'est que, quand je trouverais un cas douteux, je fisse miséricorde, et Dieu a voulu que je m'en sois ressouvenu ici tout à propos. Monseigneur, dit l'intendant, ce jugement est si équitable, que ceux qui ont fait les lois n'en sauraient donner un meilleur. En voilà assez, s'il vous plaît , pour l'audience de ce matin : il n'est pas juste qu'on vous fatigue si fort dans les commencements, et je m'en vais donner ordre de vous faire bien dîner. Cela est bon, dit Sanchoi qu'on me nourrisscbien,
su
et qu^on me fasse quosUon sur question ; si je ne vous les éclaircis comme un crible , dites que je suis un sot. L'inlendaiil accomplit sa parole; car il se faisait conscience de laisser mourir de faîm un gouverneur de si bon sens/et un juge si éclairé^ oulre qu'il avait envie de jouer, la nuit suivante, le dernier tour qu'on avait préparé à Sancho , suivant Tordre qu'il en avait eu de son maître.
En conséquence, les serviteurs du duc se concertèrent pour mettre fin au gouvernement de Sancho ; quant à lui, il passa l'après-diner à faire des règlements pour la police et touchant le gouvernement. Il défendit de tenir cabaret; mais il permit de faire venir du vin de quel côté on voudrait, pourvu qu'on déclarât d'où il était, afin qu'on y pût mettre le prix suivant la bonté et l'estime qu'on faisait du cru , ordonnant que celui qui y mêlerait do l'eau ou le dirait d'un autre endroit serait condamné à mort. Il modéra le prix de toute
sorte de chaussures, et principalcoieiit celui des souliers, qui lui semblait excessif. Il fixa les gages des valets, à qui il trouvait qu on donnait trop. Il j eul de grandes peines contre ceux qui chanteraient publiquement des chansons trop libres. Il défendit qu'aucun aveugle se mêlât de chanter dos miracles dans ses chansons, à moins de produire des témoins authentiques de la vérité du miracle ; car il loi semblait que la plupart étaient inventés et faisaient tort aux véritables. Il créa un archer des pauvres, non pas pour les chasser, mais pour examiner s'ils l'étaient véritablement, parce qn^en feignant d'è* tre estropiés ou de tomber du haut mal, on ne voit que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il fit des ordonnances si équitables et si utiles, qu^on les observe encore aujourd'hui dans ce lioutit , et on les appelle les Consiituiions du grand gouverneur Sancho Ponça,