‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 75 sur 136 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Avcnrure Je la seconde Dolondç, aiilrcmenl la cLimc UcMlrigiiez.

Don Quichotte, ennuyé de la vie qu'il menait dans ce château, vie trop oisive et indigne de la profession d'un véritable chevalier errant, résolut de prendre congé du duc et de la duchesse et d'aller à Saragosse pour se trouver au tournoi qui s'y devait faire, et dont il prélond<ait remporter tout l'honneur. Il était à table avec le duc , dans la résolution de lui faire part de son dessein, et il avait mémo déjà commencé à faire un compliment sur ce sujet, lorsqu'on vit entrer deux femmes toutes vêtues de deuil ; l'une d'elles se jeta aux pieds de notre chevalier, et, en les lui bai .sanl , poussait de si profonds soupirs , qu'ellesemblait être sur le point d'expirer de douleur. Il n'y avait personne qui ne fût étonné de ce spectacle ; et quoique le ducet la duchesse s'imaginassent que leurs

gens voulaient jouer quelque nouveau tour à don Quichotte , néanmoins ti paraissait une affliction si naturelle dans Paction de celle femme, qu'ils ne savaient que penser, et ils n'étaicjit guère moins surpris que les autres. Don Quichotte , touché de compassion , fil relever celte affligée , et , Payant priée d'ôler son voile , elle fit voir un visage tout mouillé de larmes, dans lequel on reconnut tous les traits de la vénérable Rodriguez, dame d'honneur de la duchesse, comme elle Tétait effectivement; on vil aussi que celle qui l'accompagnait était sa fille, que le fils d'un riche laboureur avait abusée. Cette vue redoubla l'étonnement de «tout le monde , et parliculièroment du duc et de la duchesse; car, quoiqu'ils connussent Itodriguez pour une créature simple jus-

UON QUICHOTTE.

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qu'à la sottise 9 ils no pouvaient pourlanl s'imaginer quMle porlàl la simplicité jusqu'à faire des extravagances.

EnGn la dame Rodriguez se tourna du côté du duc et de la duchesse, et après leur aroir fait une profonde révérence: Je supplie très humblement vos excelleuces , dit-elle^ de me donner permission de m'en* tretenir un peu avec ce chevalier ^ parce que j'ai besoin de lui pour sortir à bon-ncur d'un embarras où m'a mise Tinsolence d'un méchant paysan. Vous le pouvez y lui dit le duc; et vous n'avez qu'à dire au se^neur don Quichotte tout ce que vous voudrez. Alors la dame Hodri-r guez y s'adressanl à don Quichotte , lui dit : J'ai appris aujourd'hui que vous voulez sortir de ce château pour chercher des aventures, et je prie Dieu de vous les donner bonnes , par sa sainte miséricorde ; mais je désirerais bien , avant que vous vous missiez en chemin, que vous voulussiez délier le garçou qui a trompé ma fille et le contraindre de l'épouser , pour accomplir la promesse qu'il lui a faite avant qu'il eût rien obtenu d'elle. Voilà, monsieur le chevalier » ce que j'avais à vous dire. Dieu vous donne prospérité ^ et à nous sa protection. Don Quichotte , avec une gravité digne de sa profession, répondit de la sorte : Ma chère dame , essuyez vos larmes et faites trêve à vos soupirs ; je me charge de faire rendre justice à votre fille ^ qui aurait sans doute mieux fait de ne pas croire si légèrement aux serments des amants» qui sout d'ordinaire légers à promettre, et tiennent rarement leur parohî; mais enfin le mal étant fait, il faut penser aux remèdes, et je vous promets, avec la permission de monseigneur le duc , d^aller incessamment chercher ce téméraire jeune homme. Je le trouverai, le défierai et vous en rendrai bon compte; s'il est assez lâche pour refuser Haccomplis.semcnt de sa parole , je vous le mots entre les mains pour en faire ce qu'il vous plaira; car le principal |K>int de ma profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles , de donner du secours aux affligés et de détruire l'injus ticc.

Il ne sera pas besoin, seigneur chevalier, répondit le duc, que vous vous met-

tiez en peine de chercher le paysan dont se plaint cette dame , et vous n'avez que faire de me demander permission de le défier; je vous le donne pour défiée je me charge de l'informer de votre cartel, et de le lui faire accepter. Il viendra ici répondre pour lui-même ; je vous donnerai à tous deux le champ libre, et toute sorte de sûreté en observant toutes les conditions usitées en de semblables occasions , et faisant à chacun une égale justice , comme sont obligés tous princes qui donnent le champ de bataille dans leurs États. Avec l'assurance que me donne votre grandeur, répondit don Quichotte , je renonce aujourd'hui aux droits de la noblesse et do la chevalerie , pour me rabaisser jusqu^à la condition de l'offenseur ; je me rends son égal, et le rends égal à moi, afin qu'il soit en état* de mesurer sa lance avec U mienne. Ainsi donc, tout absent qu'il est, je le défie comme traître pour avoir abusé de cette pai^vre demoiselle et lui avoir ravi l'honneur; il accomplira la parole qu'il lui a donnée d'être son mari , ou il le paiera de son sang et de sa vie. En méipe temps, tirant un de ses gants, il le jeta au milieu de la salle , et le duc le releva , disant qu'il acceptait le défi au nom de son vassal ; que le eorebat* aurait lieu le jour sixième jour suivant, dans la cour du château, avec les armes ordinaires des chevaliers , la lance cl l'écu , le harnais à l'épreuve, et tout ce qui s'ensuit, sans fraude ni supercherie, et après la visite faite par les juges du champ. Mais , continua le duc, avant toute chose; il faut savoir si la mère et la tille remettent leurs in térétsen* tre les mains du Seigneur don Quichotte de la Manche ; ear autrement il n'y a défi qui tienne. Oui, je les y mets, dit la vieille Rodriguez. Et moi aussi, ajouta hi fille , tout éploréc et pleine de confusion. Toutes ces précautions prises, on arcéta le jour^ comme nous avons dit, et les dames a>mplaignantcs su rciirèrent.

Sur la fin du dîner, pour rendfe la fête complète , eiitra le page qui arait porté le présent à Thérèse Pança , femme de notre illustre gouverneur ; le duc lui den^anda avec empressemen l le succèsde son voyage; il répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais qu'il suppliait leurs excellen-

cm qa'il lei en pA( enlretoiiir en particalier y fiarce qu'il j en avait quelques anea qui méritaient le secret. En conséquence, le dac ayant fait sortir la plupart do ses gens , le page mit deux lettres entre les mains de la duchesse, une pour elle, et l'autre pour Sancho , avec celle suscription : À mon mari Sancho Pan^a, gouverneur de Vile BareUaria, à qui Dieu doini bonne vie et longue.. La duchesse ne se donna pas un moment de patience : elle ouvritaofisit6tsa lettre, et, vojant qu'elle pouYait être lue devant tout le monde^ elle lut tout haut ce qui suit :

Lettre de Thérèse Ponça à la duèhene.

« Ma bonne dame, j'ai reçu un grand contentement de la lettre que votre grandeur m'a écrite^ et en bonne foi je la souhaitais tant que rien plus. Le chapelet de corail est beau et bon , et l'habillemcul de chasse démon mari ne Tempire point. Tout notre vilhigeest en joie de ce que tous avez fait mon mari gouverneur, bien qu'ils en dautent poorlant, principalement monsieur le curé , maltreNicolas notre barbier, et le baclielier Samson Carrasco; mais, pour moi , je ne me soucie guère qu'ils le croient ou qu'ils ne le croient pas, pourvu que cela soit comme je sais qu'il est. Je ne l'aurais pas cru non plus que les autres, s'il en faut dire la vérité , à moins de voir le collier de ^HMrail et l'habillement de chasse : car tous les habitants de ce village tiennent mon mari pour un benêt, et disent qu'un hommet|ui n'a jamais gouverné que des chèvres ne saurait bien gouverner autre chose ; mais qui Dieu aide est bien aidé. Il faut que je vous dise , ma chère dame , que j'ai résolu de m'en aller un de ces jours à la cour , en carrosse, pour (aire enrager les envieux , et leur fern^er la bouche. £t je vous prie pour cela de mander à mon mari qu'il m'envoie promptement de l'argent, et en bonne quantité , parce que la dépense est grande à la cour : car un pain coûte une réale , et la viande plus de quatre sous la livre , suivant le taux $ et s'il ne faut pas que j'y aille , qu'il me le mande bientôt , car les pieds me déraangent de me mettre en chemin , et mes votaines me disent que, si je m'en vais à la

eoar avec mes enfants et en bonne couche, on connaîtra mon mari par moi plulêt que moi par lui, parce que tout le monde demandera qui sont les dames du carrosse , et mon cocher répondra : La femme et h fille de Sancho Pança, gouverneur de IMle Barataria. De cette façon , mon mari sera connu , et moi estimée partout , et jusqu'à Rome. Je suis fâchée h mourir de ce que le gland n'a pas bien donné cette année dans notre village ; je vous en envoie pourtant environ un demi-boisseau , que j'ai ramassé moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma faute s'il n'est gros comme des œufs d'autruche. Je vous prie que votre grandeur n'oublie pas de m'écrire : je ne manquerai point de vous faire aussitôt itponse, et de vous donner avis de ma santé et de tout ce qui se passe dans le village. Sancho mon fils et la petite Sancha vous baisent les mains. Dieu vous conserve, ma bonne dame.

» Celle qui a plus d'enrie de vous voir que de vous écrire, votre affectionnée servante ,

» TniaissE Pança , femme de Sancho , » gouverneur. »

La lettre donna beaucoup de plaisir à la compagnie , et la duchesse ayant demandé à don Quichotte s'il croyait qu'il n'y eût point de mal d'ouvrir celle que Thérèse écrivait à son mari , il l'ouvrit aussitôt luimême , et lut ce qui suit :

« J'ai reçu ta lettre , mon cher ami Sancho de mon ame^ et je. te promets qu'il ne s'en est pas fallu deux doi^s que je nVn sois devenue folle de joie : vois-tu , mon enfant, quand j'entendis que tu étais gouverneur, je faillis A tomber roide morte, tant j'étais transportée , car tu as bien oaî dire que la joie fait mourir aussi bien que la tristesse. Notre petite Sancha était si hors d'elle-même qu'elle ne pouvait se tenir en place. J'avais devant moi l'habillement que tu m'as envoyé et le collier de corail de madame la duchesse à mon cou , je tenais les lettres à la main , et le messa* ger élail présent , et si , ce nonobstant, je m'imaginais que ce fût un songe que tout ce que je voyais et ce que je toucluîs : car

qni anrai t jam^s cm qu'an gardeur de chèvres pût devenir gouverneur d'île ? Tu sais bien ce que disait ma défunte mère, et elle avait raison : Qui vit beaucoup voit beaucoup^ je le dis^ mon ami , parce que j'espère voir davantagesi je vis plus longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier ou receteur; et bien qu'on dise que ce sont des offices qui appartiennent au diable^ toujours font-ils venir l'eau au moulin. Madame la duchesse tedira que j'ai envie d'aller a la cour; regarde si cela est à propos , et mande-moi ta volonté, car j'irai en carrosse pour ne point te faire de déshonneur. Le curé ^ le barbier^ le bachelier , et jusqu'au sacristain même, ne peuvent croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est folie ou enchantement , comme*tout ce qui arrive à ton maître, et Samsoh prétend qu'il veut t'aller chercher, t'6ter legouvernement de la tète, et à monsieur don Quichotte la folie qu'il a dans la cervelle. Pour moi je ne fais que m'en rire en considérant mon collier de corail , et je ne songe qu'à l'habit que je veux faire à notre fille de celui que tu m'as envoyé. J'envoie du gland à madame la duchesse , et je voudrais qu'il fût d'or. Toi, envoie-moi quelques colliers de perles, si on en porte dans ton lie. Lés nouvelles de ce village sont que la Berrucca a marié sa fille avec un peintre de balle qui était venu ici pour peindre tout ce qu'il rencontrerait. Messieurs les marguiliicrs lui ont demandé de peindre les armoiries du roi sur les portes de notre bourgs il a demandé deux ducats pour la besogne ; ils les lui ont baillés par avance ; il a travaillé huit jours , et au bout de cela il n'en a pu venir à bout, et a dit pour excuses qull ne s'amusait point h peindre des babioles; il a rendu l'argent y et puis il s'est marié en maître du métier. Il est vrai que depuis il a pris la bèchc : il va taujours aux champs.

Le fils de Pedro de Lobo veut se faire pré tre ; il porte déjà une soutane et la couronne. Minguilla Ta su , la petite fille de Mingo Silvato , et elle va le mettre en procès, parce qu'il lui a donné parole de l'é* pouser. Les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de sdh fait, mais lui le nie fort et ferme. Il n'y a point d'olives cette année^ et l'on ne saurait trouver une goutte de vinaigre dans tout le village, quand, on en donnerait dix sous. Il a passé ici une compagnie de gens de guerre ; ctils ont ommené avec eux trois filles du village ; je ne veux pas te les nommer, parce qu'elles reviendront peut-être, et il ne manquera pasde gensqui les épousent, car tout le monde n'est pas dégoûté. Notre petite travaille à faite du réseau , et elle a tous les jours deux carolus de reste, qu^elle met dans une bourse^ pour aider à s'habiller le jour de ses noces ; mais , à celte heure que tu es gouverneur , elle n'a qu'à se reposer : tu ne la laisseras manquer de rien. La fontaine de la place ne vient plus , et le tonnerre a tombé sur la potence. Je voudrais qu'il en eût fait autant partout. J'attendrai sur ta réponse mon voyage à la cour. Dieu te donne l)onne vie et longue, je veux dire autant qu'à moi , car ie ne voudrais pas te laisser sans moi dans le monde.

« Ta femme TiisafesB Pança. i»

Les lettres divertirent fort le duc et sa compagnie. La duchesse alla se renfermer avec le page qui avait été voir Thérèse Pança, lui fit tout conter, jusqu'à la moindre circonstance, et elle en rit comme une folle. Le" page lui présenta le gland, et un fromage que Thérèse lui envoyait en présent, comme une chose exquise, et bien meilleure que ceux de Tronchon. Il est temps de retourner à Sancho, la fleuret le miroir de tous les gouverneurs d'Iles.

Digiti;

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