‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 76 sur 136 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

De la fîn ilii gouvrrncRient Je Sancho Pança.

Notre gouverneur était dans son lit la septième nuit de son gikuvernement^ et, contre Pordinairc des gouverneurs, plus rassasié de procès que de bonne chère, et plus fatigué de faire des statuts et ordonnances et de visiter la ville que de tout autre divertissement, pensait à se refaire de tant de fatigues dans le sommeil , et commençait à fermer les yeux, quand il entendit un bruit épouvantable de cris et de cloches, qui lui 6ren t croire que nies^abimait. Il se mit sur son séant, et prêta Toreille pour voir si, dans cotte confusion , il ne démêlerait point ce que ce pouvait être: et non seulement il ne le devina point, mais un nouveau bruit de trompettes et de tambours, se joignant à celui dcs cris et des cloches, augmenta de beaucoup sa frajeur et son élonnement. Il se leva comme en sursaut, et, courant tout en chemise à la porte de sa chambre, il vit venir, par une galerie, plus de vingt personnes avec des flambeaux allumés, et Tépée à la main , qui crièrent : Aux armes ! aux armes! monsieur le gouverneur ! les ennemis sont dans nie, et nous sommes tous perdus si vous ne nous secourez de votre valeur et de votre prudence. Avec ces cris ils abordèrent le gouverneur, el Tund^eux le reconnaissant : Armez-vous promptement, monseigneur, lui dit-il, ou vous êtes perdu, et tout ce qu'il y a de gens dans voire ile. A quoi bon ro^armer ? répondit Sancho : sais-jc ce que c'est que des armes ? Il faut garder cela pour monseigneur don Quichotte de la Manche^ qui

vous dépéchera les ennemis en no tour de main; mais moi, qu'est-ce que je ferai là? de l'eau toute claire : car, ma foi, je n'y entends rien. Ah 1 monsieur le gouverneur, repartit l'autre, eh? qu'est-ce ceci? nous abandonnez-vous au besoin?

Nous vous apportons des armes offensives etdéfensives; armez-vous, et mettez -vous à notre tête, comme notre chef et notre gouverneur. Que l'on m'arme , à la bonne heure, dit Sancho.

Aussitôt on lui mit deux boucliers sur la chemise, l'un devant, l'autre derrière, lui passant les bras entre deux , et les liant étroitement avec des courroies, de telle sorte que le pauvre homme demeura enchâssé, sans pouvoir se remuer^ ni seulement plier les genoux pour marcher ; on lui mit une lance à la main , sur laquelle il fut obligé de s'appuyer pour se tenir debout, tant il était contraint. L'ayant équipé de cette manière, ils le prièrent de se mettre à leur tête , el de les mener contre lesennemis,en disant qu'ils étaient assurés de vaincre tant qu'ils l'auraient pour guide. £t comment diable voulezvous que je marche ? répondit Sancho : je ne saurais seulement plier le jarret avec ces tables où. vous m'avez emboîté. Tout ce ou'il y a faire,, c'est de me porter à force de bras dans quelque endroit que je garderai avec cette l^gce ou avec mon corps. Vous n'avez qu'à marcher, monsieur le gouverneur, dit un de la troupe; et c'ost plutôt la peur, que vos armes, qui vous en empêchent. Mais dêpêchez*vous : le brait

DON QLICHOITK.

augmente et le danger redouble. Ces reproches oUigèreiit le pauvre Saacho de tâcher à se remuer ^ mais au premier pas il tomba tout de son long^ et il crat s^^tre mis en pièces. Il demeura par terre étendu^ ressemblant proprementà une tortue avec ses écailles, ou comme nue barque qui donne sur le sable. Quoiqu'ils le vissent tombé, ces impitoyables moqueurs ne lui en firent pas plus de quartier ^ au contraire, ils éteignirent tous lés flambeaux, et faisant un tintamarre de gens qui combattent, ils passèrent et repassèrent cent fois sur le corps du pauvre gouverneur, donnant de grands coups d^épce sur les boucliers, pendant que le misérable, se ramassant le mieux qu'il pouvait, pour éviter cet orage de coups, suait d'angoisse, et priaitDieu de tout son cœur de le délivrer de ce péril et du métier de gouverneur. Les uns heurtaient contre lui« les autres tombaient dessus. Un mauvais bouffon, se plaçant tout debout sur lui, y demeura quelque temps ; et de là , comme du haut d'une tour, il faisait Toffice de général , commandant à ses camarades, criant tantôt : Qu'on coure Va, les ennemis y donnent ; tantôt : Qu'on garde le guichet, qu'on ferme la porte, rompez les échelles; vile, vite^ de la poix et de la résine; qu^on apporte' les l)0ltes, et des chaudrons pleins d'huile bouillante , qu^on tende les chaînes. Enfin, tandis qu'il se pressait de nommer tous les instruments de guerre et toutes les choses dont ou se sert dans une ville assiégée , tous les autres s'agitaient et criaient comme s'ils eussent été bien embarrassés.

Cependant le pauvre gouverneur, éten* du par terre, foulé aux pieds et demimort de peur, disait dévotement en luimême : Eh ! plût à Ôieu que l'ile fût déjà prise, et que je fusse ou roide mort, ou tiré de celte horrible angoisse! Le ciel eut pitié de lui, et lorsqu'il s'y attendait le moins, il entendit crier : Victoire! victoire! courage, monsieur le gouverneur :

les ennemis sont en fuite. Et que faites-^ vous là , monseigneur? ajouta un autre : pc voulez-vous pas vous lever et venir jouir avec nous des fruits de la victoire ? Encore est-il juste que vous preniez part du butin que votre bras invincible a fait

sur les ennemis. Levez -moi, dit dolemmei

le triste Sancho ; et quand on l'eut m

debout : L'ennemi que j'ai tué, dit-il

qu'oM me le cloue au front. Partagez er

tre vous les dépouilles, je n'y prétenc

rien : mais si j'ai ici un ami , qu'on m

donne un doigt do vin , car le cœur ni

manque, et pour l'amour de Dieu, a

snyez-moi la sueur; je suis tout eu ca«

On l'essuya , on lut donna du vin , il ft

désarmé, et se voyant libre, il vouli

s'asseoir sur son lit^ mais il y lomh

comme évanoui, de la frayeur et de la A

ligue qu'il avait eues. Les moqueurs, étoi

nés de cet accident, commençaient déjà

se repentir d'avoir poussé le jeu si avant

maisils curent bientôt lieu de se consolei

en voyant le gouverneur reprendre si

esprits. Il demanda quelle heure il étaii

et , comme on lui répondit qu'il était joui

il commença, sans rien dire davantage,

prendre ses habits, laissant tous les assii

tants étonnés de la hâte qu'il avait, et n

sachant que présumer de son silence ;

s'habilla enfin, mais avec assez de peine

tant il était fatigué; et tout d'un temps

sans dire mot, il se dirigea vers l'écurie

suivi de tous ceux qui étaient présents, <

s'approchant du grisou, il l'embrassa, <

lui dit, les larmes aux yeux : Venez, vou

mou cher ami, mon fidèle compagnon, <

le soulagement de mes travaux et de mi

misères ! Quand nous marchions tous dei:

ensemble en bonne intelligence, je i

pensais à autre chose qu'à avoir soin <

vous et de votre harnais, j'étais en joie

en paix ; mais depuis que je vous ai laiss

et que j'ai mis le pied sur Téchelle de l'ai

bition et da l'orgueil, il ne m'est eut

dans l'esprit que des soucis et de l'ennv

je n'ai souffert que travail et qup miser

Pendant que Sancho entretenait aii

son âne, il lui mettait le bat ; et, étante

fin monté dessus, il s^adressaàl'intendai

au maître d'hôtel , à Pedro Becio , à te

ceux de la maison, ci leur dit : Adic

messieurs, faites-moi ouvrir la porte,

laissez-moi retourner à mon ancienne

bertc; laissez- moi aller chercher ma

passée, pour me ressusciter de la morti

je souffre ici. Je ne suis point né p<

être gouverneur, ni pour protéger les

contre ceux qui veulent les attaquer -, n

soo

lait est de tabewer, de tailler et de bêcher la TÎgnc^ et non pas de donner dcslois, ni de défciuire des royaumes et des provinces. Saint Pierre se trouve bien à Riune^ cela veut dire que cbacun doit demeurer chez soi et faire son métier : la faucille me sied mieux à la main que le bâton de gouverneur, et j'aime mieux une soupe à l'oignon que de me voir à la merci d'un impertinent médecin qui me fait mourir de faim dans ratlcnie de me trouver quelque viande qui me soit propre. Je dors aussi bien à l'ombre d^un chêne en été, et l'hiver enveloppé dan» une grosse couverture, qu'entre deux draps de Hollande, couverts de vos martes sublimes, dans un château de gouverneur. Adieu, messieurs, encore une fois ^ dites de ma part à monsoigneur le duc que nu je naquis et nu je me trouve, et je n'en prends ni n'en mets^ je veux dire que je suis entré dans le gouvernemeat sans denier ni maille » et sans damer ni maille j'en sors , tout au rebours 4e ceux qui entrent dans les gouvernements.Bou jour et bonne nuit , messieurs^ laissez^moi passer, que j'aille me faire panser, car je crois que j'ai toutes les côtes rompues» grâce aux ennemis qui m'ont passé plus de c^it fois sur le corps. Vous ne nous ferez pas ce tort, s'il vous plaît, monseigneur le gouverneur, dit Pedro^ Becio. Je vous donnerai un breuvage contre ces douleurs , qui vous remettra aossîtôl ; et, pour ce qui est de vos repas^ je vous laisserai manger tout ce qui vous plaira , sans vous contraindre en quoi que ce soit. Vous y venez trop tard , monsieur le docteur, dit Sancho -, je vous remercie de vos breuvages, et vous m'empêcherez 4e m'en aller comme je suis Turc. Ce n'est pas moiqu'on attrape deux fois, et s'il me prend jamais envie d'être encore gouver* neur, puissé-jo mourir de faim dés le premier jour que je lùettrai le pied dans le gouvernement l Vous ne connaissez pas les PâDça, mon pauvre monsieur : ils sont

tous têtus, et quand une fois ib &ent nonpair, il sera nonpair, quand tout le monde en devrait crever. Allons , laissons dans cette écurie les ailes de fourmi qui m'ont porté en l'air pour me faire manger aux hirondelles ; allons et marchons tout doucement : quand les souliers de maroquin nous manqueront, au moins en aurons-nous de vache. Que chaque brebis cherche sa pareille et ne nous faisons plus mouton , de peur que le loup ne nous maugc. Laissez-moi passer une feus pour toutes , messieurs : il est déjà fort tard. Monsieur le gouverneur, dit Pintendant, nous vous laissons aller, puisque vous le voulez, quoique ce ne soit pas sans regret que nous consentons à perdre un homme de votre mérite , et dont le procédé est si bon ; mais vous savez bien que tout gouverneur qui se démet de sa charge est obligé de rendre compte de ?on administration : rendez, s^il vous plait, le vôtre, et nous ne vous retenons plus.

Personne n'a droit de me faire rendre compte, repartit Sancho, s'il n'en 9 le pouvoir do monsieur le duc ; je mVn vais le trouver, et c'est à lui que je le rendrai , sans compter qu'un homme qui sort nu fait assez voirqu'il n'a pas pillé. En vérité, dit Pedro Recio, le seigneur Sancho a raison ; il faut le laisser aller , aussi bien monsieur le duc aura-til beaucoup de joie de le revoir. Tous furent du même sentiment, et le laissèrent partir, lui offrant de l'accompagner et de lui fournir tout ce qui serait nécessaire pour faire coDEunodément et agréablemeat son voyage. A tontes leurs offres^ Sancho répondit : qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour son âne, et pour lui du pain et du fromage, et que, le vojage étant si courte il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous l'embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant , les laissant aussi étonnés des marques de bon sens qu'il venait de donner i|ue de la prompte résolution qu'il avait prise.

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