‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 77 sur 136 · CHAPITRE XLVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVm

Contenant des choses qui sertent à cette histoire, et non à d'autres.

Le duc et la duches3e , qui ne demandaient pas micQx que de se divertir , ne Youlorenipas que le défi de don Qnicbotte en demeurât Ik ; et, quoique le paysan accusé fût en Flandre , où il s^était enfui pour ne pas être gendre de la dame Rodrigaei^^ ils mirent en sa place un laquais gascon , tippelé Tosilos, à qui ils donnèrent auparavant les instructions nécessaires pour bien îouer son personnage. Après deux jours ^ le duc dit à don Quicholte que son adversaire était sur le point d^arriyer^ et que dans quatre jours il se trouverait tout armé dans le camp^ pour soutenir que la demoiselle mentait en assurant quUI lui avait donné parole de l'épouser. Ce fut une grande joie pour don Quichotte d^apprendre cette nouvelle ^ et d^avoir occasion de faire voir en si bonne compagnie josquVi s'étendaient sa valeur et la force de son bras , et il attendit ces quatre joura avec tant d^impalience , qu'ils lui semblaient durer un siècle. Pendant qu'il se repose malgré lui , profitons de ce temps pour accompagner Sancho^ et voir ce qui se passe.

II continuait son chemin avec des pensées mêlées de joie et de tristesse^ et |K>urtant plus content de se voir sur son fidèle grison qu'il n'était affligé de la perte du gouvernement ^ il n^était pas encore bien loin de son lie , de sa ville ou de son village (car il n'a jamais bien su ce que c'étaît)^ lorsqu'il vit Tenir vers lui six pèle* rins avec lews bourdons , de ces dévots iroyageurs qui demandent l'aum6ne en chantant. Ils se partagèrent en approchant de lui ; et , l'environnant^ ils se mirent à chanter à pleine jLète , ei Aàm un langage dont Sancho ne. put rien entendre que le mot d'aumône ; i-^rut à ce root que toute la chanson n'était faite que pour la de- Buuider^ et > comme il était asieidnirita-

ble de son naturel , il leur donna le pain et le fromage qu'il avait dans son bissac , les assurant qu'il n^avaitrien autre chose. Les pèlerins prirent de bon ccBur l'au^ mône^ et se mirentà crier: Guelte! guelte ! Je ne vous comprends point , mes frères^ dit Sancho, qu'est-ce que vous demandez? Lors Tun d'eux^ tirant une bourse de son sein^ la montra à Sancho en la secouant , ce qui lui fit comprendre qu'ils demandaient de l'argent^ et Ini^ mettant le ponce sur la joue 9 et jouant de sa main étendue comme d'un éventail^ leur fit signe qu'il n'avait pas le sou, et il pressa le grison des talons pour s'éloigner.

Sancho ne put arriver de jour au chA* tcau du duc , et il en était encore à demilieue quand la nuit le surprit, et plus obscure qu'il n'j avait sujet de le craindre. Comme c'était en été , il ne s'en mit pas en peine, et se retira seulement à l'é^ cart pour attendre le retour du jour ; mais comme il marchait à petits pas pour chercher un lieu commode où il pût passer la nuit , il fut si malheureux qu'il tomba avec le grison dans une fosse assez profonde qui était au pied de quelque vieille masure. Le pauvre homme ne sentit pas plutôt tomber son ftne qu'il commença à se recommander à Dieu, croyant qu'il al* lait jusqu'au fond des aUmes ; néanmoins il eu fut quitte à meilleur marché, et à trois toîseB de profondeur il se trouva sur la terre ferme et debout sur sa monture , sans s'être fait le moindre mal. Il se ras* sùra un peu , se voyant arrêté ; et , après s'être tàté tout le corps , il retint son haleine pour voir s'il n'avait aucune blessure ', se trouvant enfin bien sain de tous ses membres , il ne potivait se lasser de rendre griees à Dieu de l'avoir préservé de ce danger, oà il ne doutait pas qu'il ne dût se mettre en pièees. Il porta ses mains

de tous les côlés de la fosse pour voir s^il '. d't avait pas iiH>yeo d'en sortir saas le se- j cours de persfin oc ; mais il la trouva es- 1 carpce de toutes parts , et les murailles si étroites , qu^il éSail impossible à*y grimper. Cepcndaot le frrisoo se plaignait douloureusement, et ce n^élaitpas sans raison , car il était en assez pileu\ état. Hé ï mon Dieu! s^écria alors Sancho, qu^ii arrive d'accidents fâcheux â quoi on ne s^attend pas dans ce misérable monde! Aurait-on cru que celui qui était hier assis sur le trdne d'un gouverneur d'ile , commandant à quantité de domestiques et de vassaux , se trouverait aujourd''hui enseveli dans une fosse y sans avoir ni serviteurs ni vassaux qui le secourent? Faudrat-il y mon pauvre grison , que nous mourions ici de faim 5 ou peut-être toi de tes bli^pures, et moi d'ennui 1 11 n'y a qu'heur et malheur en ce monde , mon cher ami , et nous ne serons ps aussi heureux que monseigneur don Quichotte quand il descendit dans la caverne de Montesinos : il trouva d'abord la nappe mise, et fut mieux régalé que dans sa maison; son lit était prét^ et il eut des visions agréables. Mais moi^ que trouverai-je ici , sinon des couleuvres et des crapiHids? Misérable que je suis! oïl ma folie et mes sottes imaginations m'on t-clles conduit? Encore, si nous mourions dans notre pays et parmi nos amis y nous aurions trouvé qui nous eût fermé les yeux à l'article de la mort, et on nous eût mis dans la sépulture. O mon enfant» mon char compagnon , que tu es mal payé des bons services qnc tu m'as rendus! mais pardonne-moi, car ce n'est point ma faute. Prie la fortune, le mieux

Îuc tu pourras j^ qu'die nous tire tous eux d'ici, et tu verras si je suis ingrat. Sancho se plaignait de la sorte , et son ftne l'écoulail sans répondre une seule parole, tant la pauvre béte se trouvait mal du nide.saut qu'elle avait fait !

Le jour revint enfin , et Sancho reconnaissant visiblement qu^il ne pouvait sortir de la fosse sans que quelqu'un Taidât, il commença à se lamenter et à crier de toute sa force pour appeler au secours ; mais ce fut inutilement , parce qu'il n'y avait point de maison là autour. Voyant donc qu'on ne l'cntoiulait point, il acheva

de croire qu'il était perdu , eC il pensa mourir de déplaisir de voir son âoe couché , les oreilles abattues et faisant nue fort triste mine. Il lui aida â se lever , mais ce fut avec bien de la peine, car il ne pouvait se soutenir, et, ayant tiré un morceau de pain de son bissac il le lui donna , en disant : Tiens, mon enfatUy avec k pain tous maux sont bons. Pendant que le pauvre homme était dans cette inquiétude, regardant de loalcs parts s^il n'y avait aucun remède à son malheur, il aperçut, au bas de la fosse^ un trou assez grand pour passer un homme. Il s'y fourra vite à quatre pieds , et vit que Pespaoe était beaucoup plus grand par dedans , et qu'il allait toujours en s'éiargissant. Ayant fait cette découverte, il retourna dans bi fosse, et , avec une pierre, il creusa si bien et remua tant de terre^ qu'il fit une ouverture à passer son grison , et le prit en même temps par le licou , et le tirant après lui dans la caverne, pour voir s'il ne trouverait pas moyen d'en sortir. Tantôt il marchait dans l'obscurité, tantôt il revoyait la lumière , mais ce n'était jamais sans frayeur. Hé! mon Dieu, disait-il, que n^'ai-je un peu de cœur! Si c'était mon maître, il prendrait ceci pour la malleure aventure du monde i et moi , misérable , il m'est avis que la terre me va fondre à tout moment sous les pieds. Avec ces lamentations, et après avoir fait,- à ce qu'il crut , près de demi-lieue , il commença à découvrir tout à fait le jour, qui entrait par quelque endroit, et il espéra enfin de revoir encore une fois le monde. Mais Bcnengeli le laisse là pour retourner à don Quichotte.

Notre valeureuxchevalierattendaitavec autan t d'impatience que de joie le jour qu'il devait combattre le perfide qui avait déshonoré la fille de daine Rodriguez ; et , comme il n'avait pas cependant beaucoup d'occupation , il exerçait Rossinante pour le tenir en haleine , il fourbissait ses armes et préparait tout ce qui lui était nécessaire pour paraître avec avantage dans une journée de cette importance. Du jour qu'il était sorti du matin , et qu'il maniait son cheval pour le disposer an combat qu'il croyait livrer le lendemain , il arriva qu'en faisant uue passade , Rawioaute mit Icddcux pieds

DON QUICHOTIE.

drcz^ seigneur don Quichoile ^ répondit la voix , el je fais serment que je suis Sancho Pança, votre ccuyer, et que je ne suis point encore mort depuis que je suis au mondes mais ^ , qu'après avoir quitté mon gouvernementpourdesraisousquiseraient trop lougues à vous dire , je tombai, Pau- Ire Duit y dans cette caverne , où je suis encore avec le grison ^ que voilà pour me démentir.

On eût dit en même temps que l'âne entendait Saocho et voulait lui rendre témoignage : il se mit à braire de toute sa force et fit retentir tous les lieux d'alentour. Je n'eu veux pas d'autre preuve ^repartit don Qoicbotte : tu es Sancho. Attends ^ mou pauvre ami 9 je m'en vais au chùteau , qui n'esl pas loin d'ici , et j'amènerai des gens pour te retirer. Allez vile^ je vous prie, monsieur , dit Sancho , et revenez promptement, car je suis au désespoir de me voir ici enterré , et je me meurs de peur et d'ennui. Don Quichotte alla conter l'accident du pauvre Sancho au duc et à la duchesse, qui connaissaient bien cette caverne , qui existait là de tout temps ; mais ils furent surpris d'apprendre qu'il avait quitté le gouvcrncmentsansqu'onleureneûtdonné avis. Enfin on alla avec des cordes et des échelles, et , à force de gens et de travail, on tira Sancho et le grison , qui furent ravis de revoirla lumière. Un jeune écolier, qui se trouva présent, voyant Sancho, dont il n'avait jamais .entendu parler : Il serait bon, dit-il , que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements comme ce malheureux sort de cet abîme I pâle et mourant de faim , et, si je ne me trompe, fort mal dans ses affaires. Monsieur le médisant, repartit Sancho, il y a environ huit jours que j'entrai dans l'ile qu'on m^avait donnée à gouverner, et durant tout ce temps-là, je n'ai pas mangé une seule fois de pain autant que je l'aurais souhaité j j'ai été persécuté par dos médecins, les ennemis m'ont foulé aux pieds , et je n'ai pas eu le loisir de piller ni de voler j cl , puisque cela est , je ne méritais point d'en soriir de la sorle, et par une porte qui ressemble à celle de Tenfor. Mais riiomme propose et Dieu dispose, et

de devant sur le bord d'une caverne, et, sans la vigueur du cavalier, qui lui tint fortement la bride et l'abattit sur le der rière , il y serai t inév i lablemen t lombé . Don Quichotte , sauvé de ce péril , eut la curiosilé de voir de plus près ce que c'était y il s'approcha , sans descendre de cheval ; et , comme il considérait la caverne, il entendit sortir du dedans une voix qui disait : Kélas ! n j a-t-il point là haut quelque chrétien qui m'entende ou quelque chevalier charitable qui ait pilié d'un misérable pé cheur enterré tout vif, d'un malheureux gouverneur qui n'a pas su se gouverner, et qui est tout disloqué? Il sembla à don Quichotte que c'était la voix de Sancho Panca; et, pour s'en assurer mieux, il cria de toute sa force : Qui donc se plaint là bas de la sorle? Et quel autre ce peut-il être, répondil-ou, sinon le malheureux Sancho Pança , que Dieu , pour ses péchés et pour sa mauvaise fortune, fil gouverneur de Pile de Barataria , ce pauvre Sancho , autrefois écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la Manche? Ces paroles redoublèrent l'élonncment de don Quichotte, et il lui vint en pensée que Sancho devait être mort et qun son amc faisait là son purgatoire. Je te conjure, cria-t-il dans cctteimaginalion , par toutes les puissances du ciel, de me dire qui lu es; et si tu es une ame en peine , apprends- moi ce que tu souhaites que je fasse pour le soulager : car ma profession étant de secourir en ce monde tous les affligés, je puis aussi secourir ceux de l'aulrc monde , qui ne sauraient s'aider eux-mêmes. Vous êtes donc sans doute, répondit-on , monseigneur donQuichotte de la Manche? au ton et à la voix ce ne peut pas élreunaulre. Oui, je suis don Quichotte, répliqua le chevalier, celui qui fait profession de soulager les vivants el les morts. Dis-moi donc qui lu es toi-même , j'en suis en peine ; car si tu es Sancho , mon écujer, et que tu sois mort, pourvu que tu ne sois pas au pouvoir des démons, mais que !a miséricorde de Dieu le retienne en purgatoire, notre mère sainte Église a des suffrages et des remèdes suffisants pour faire finir tes peines, et de ma part j'^* emploierai tout ce qui dépend de moi. Achève . x»».. » ...^.«..»v. i^^^^vr^^i. ^.» ...^.^ ^..»i,...,w, ^* donc de me dire qui tu es et déclare-le sin- 1 quand Dieu fait quelque chose , il sait bien cèrcment. Je jure par tout cequc vous vott- 1 pourquoi. H faut prendre le temps comme

il vient , et personne ne peut dire : Je ferai ou ne ferai pas , car où Ton pense qu'il y ait des lardons , ce ne sont que des che- Tilles 'y mais c'est assez, et Dieu m'entend. Ne te fâche point , mon ami , dit don Quichotte^ laisse parler le monde sans t'en mettre en peine; repose-toi seulement sur ta bonne conscience , et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui essaierait d'arrêter la langue des médisants n'aurait jamais fait , et l'on mettrait aussitôt des portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé ; s'il est pauvre, que c'est un fou ou tin mauvais ménager. Âh ! pour l'heure , répondit Sancho, ils peuvent bien direque je suis un fou , mais non pas un larron.

Avec ces discours ils arrivèrent au château^ environnés de quantité de gens , et de la populace qui s'était ramassée, et trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans une galerie. Sancbo ne voulut point mon ter qu'il n'eût mis sou grison à l'écurie ; il alla ensuite saluer leurs excellences, à qui il dit, le genou en terre : Messcigncurs, je suis allé gouverner votre . île Barataria, parce quevosgrandeursl'ont voulu ^ et non pas que je l'eusse mérité. J'y suis entré nu , et nu j'en sors : je n'y ai ni perdu ni gagné , et , si j'ai gouverné bien ou mal , voilà des témoins qui en peuvent dire la vérité. J'ai éclaircî des difficultés, jugé des procès, et toujours mourant de faim , grâces au docteur Pedro Recio, naturel de Tirteafuerà, assassin de 111e et des gouverneurs. Les ennemis nous attaquèrent de nuit; et ^ après qu'ils nous eurent longtemps tenus eu presse, ceux de l'île crièrent que nous étions victorieux par la force de mon bras ; et Dieu le leur rende comme ils disent la vérité. Pendant ce temps-là j'ai songe aux peines et" aux fatigues qu'on rencontre dans les gouvernements 5 et j'ai trouvé au bout du compte que mes épaules ne sont pas assez fortes pour la charge^ que le fardeau est trop pesant pour mes reins , et que je ne suis pas du bois dont on fait les gouverneurs : aussi , avant que le gouvernement me perdît , j'ai mieux aimé perdre le gouverne ment ; et hier , de bon matin , je laissai l'île

où je Pavais trouvée , avec les mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir changé une obole. Je n'ai rien empronlé de personne , n'ai fait de profit sur quoi que ce soit , et, quoique j'eusse songé à rendre des ordonnances profitables, je n'en ai pourtant rendu aucune, de peur qu'on ne les observât pas : car en ce cas c'était tout un que de les faire ou de ne pas les faire. Je sortis donc bravement, sans autre compagnie que de mon grison j nous tombâmes tous deux dans une fosse , lui dessous et moi dessus, et, après avoir 'marché là dedans toute la nuit, j^ai tant fait, que ce matin , à la clarté du jour ; j'ai découvert une sortie , mais non pas .si aisée que je n'y fusse bien demeuré jusqu'à la fin do monde, sans le secours de monseigneur don Quichotte. Voici donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Pança,-, qui , en dix jours qu'il a gouverné , a appris à mépriser le gouvernement , et non seulement d'une île, mais encore du monde entier. Et, cela étant, je baise très humblement les pieds de vos excellences , et, avec votre permission , je repasse au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange au moins autant de pain que j'en veux, quoique souvent à la sueur de mon corps; mais enfin je mange, et pour moi , pourvu que je sois rassasié, je suis aussi content que si j'avais mangé trente coqs d'Inde.

Sancho finit là sa harangue^ au grand \ plaisir de don Quichotte , qui mourait de | peur qu'il n'allât débiter mille extravagances. Le duc embrassa Sancho, eit lui disant qu"il avait un extrême déplaisir de ce qu'il quittait si tôt son gouvernement, mais qu'il ferait en sorte de lui donner quelque autre emploi dans ses États, dont il tirerait plus de profil et avec moins de peine. La duchesse l'embrassa aussi ^ et ordonna qu'on eût soin de lui faire bonne i chère ; et Sancho, ravi de ce bon accueil , ' lui dit fort galammefit qu'il aimait mieux les bonnes grâces de sa grandeui* que tou- 1 tes les îles de la terre et tous les gouverne- | ments du monde.

Digiti:

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