‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 78 sur 136 · CHAPITRE XUX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUX

De IVtraogc combat de don QnichoUe et du laquais Tosilos, au sujet de la HUe de dame Kodriguez.

Lejoorniarqiié.poQr le combat était gar lepdnt d'arriver^ et le duc, ayant déjà instruit un laouais appelé ïosilos, qui de- Tait jouer le personnage dn paysan ^ des moyens dont il devaitsc servir pour vaincre doû'QQichotte sans le taer nt le blesser, ordonna quHls n'auraient point de fer à leurs lances, disant au chevalier que la religion , dont on savait qu'il se piquait plus qu'un autre ^ ne permettait pas les combats à outrance^ et qu'il devait se contenter de ce qu'il lui donnait le champ libre sur ses terres^ malgré les décrets des conciles, qui défendent ces sortes de défis. Don Quichotte iqji répondit queson excellence en pouvait disposer comme il lui plairait, et qu'il n'était là que poursuivre SCS ordres et lui obéir en tout et partout.

Ce terrible jour étant venu , le duc fit dresser un échafaud dans une place devant le château pour les juges du combat et pour les dames qui demandaient justice.

On ne saurait croire combien le bruit d'un combat si nouveau avait attiré de gens, personne du pays n'aj^ant entendu parler d'une chose {larcillc; il en venait de tous les lieux circon voisins, et il ne s'cu trouve pas plus à une grande foire.

Le premier qui parut dans la barrière^ ce fut le maréchal du camp, qui le visita d'un bout à l'autre, pour s'assurer qu'il n'y avait point de supercherie ou quelque piège caché pour faire tomber; après cela entrèrent les dames complaignantes, qui a'asârent à leurs places, couvertes de leurs Toiles jusqu'à la ceinture , et faisant voir à leur air qu'elles étaient fort affligées. Quelque temps après entra , par un côté de la place^ le grand Tosilos, accompagné de plusieurs trompettes , armé de pied en eap de luisantes armes , la visière baissée, et montant on puissant cheval de Frise, qui semblait, en foulant orgueilleusement

la terre , vouloir faire abtmer la plac^. Le valeureux champion était bien informé par le duc de quelle manière il devait ae comporter, et surtout d'éviter la première rencontre, de crainte d'une mort inévitable si sou advenaire l'atteignait à plein. Tosilos fit le tour de la place, et, en passant devant les dames, considéna quelque temps celle qui le demandait pour mari. Le juge du camp appela aussitôt don Quichotte, qui était déjà dans la barrière , et, en présence de Tosilos, il alla demander aux dames si elles consentaient que te seigneitr don Quichotte de la Manche défeudit leurs intérêts. Elles répondirent que oui, et qu'elles avouaient tout ce qu'il pouvait foire en cette occasion. Le duc et la duchesse étaient présenta à tout, assis dans une galerie au dessus des barrière», qui étaient bordées d'un nombre infini de gens qui attendaient l'issue d'un combat si extraordinaire*

I La condition des combattant» fut que , si don Quichotte était vainqueur, son adversaire épouserait la fille de la dame Bodriguezi et que, s'il était vaincu, son ennemi demeurerait quitte de la paroio qu'il en avait donnée, sans autre satisfac^ tion de sa part. Le maréchal du camp partagea le soleil et leur assigna à chacun le lieu on ils devaient se tenir; et lorsqu'il se fut mis à sa place, les tambours et les trompettes donnèrent le signal, remplissant l'air d'un bruit épouvantable qui faisait trembler la terre. Pendant que les spectateurs effrayés attendaient et crair gnaient le commencement du combat, qui n'annonçait rien que de funeste, don Quichotte, se recommandant de tout son cœur à Dieu et à sa dame Dulcinée, attendait le dernier signal en bonne résolution *, mais le laquais Tosilos avait des pensées bien différentes *^uaud te drôle

s^ctait mis à considérer son ennemie^ elle lui avait paru la plus belle personne qu'il eût jamais vue» si bien que» quand on donna le signal du combat» le pauvre laquais était déjà tout transporté et ne pensait plus à autre chose qu'à la beauté dont il était subitement devenu Tiesclave. Pour don Quichotte» il n'eut pas plutôt entendu les derniers sons de la trompette» qu'il donna.des deux à Rossinante» et d'une vitesse qui approchait de Tamble» il fondit sur son ennemi» pendant que Sancho^ qui le vit partir» criait de toute sa force : Dieu te conduise» la fleur et la crème de la chevalerie errante l Dieu te donne la victoire comme tu la mérites ! Tosilos vit venir don Quichotte» et ne se mit seulement pas en défense ; au contraire» il appela deux ou trois fois à pleine tète le maréchal du camp » et lorsqu'il fut venu : Monsieur, lui dit-il» ce combat n^a-t-il pas lieu pour m'obiger de me marier avec cette demoiselle? Oui» lui répondit le maréchal. Puisqu'il en est ainsi» repartit-il» il n'est pas besoin de passer outre» car il irait de ma conscience : je me tiens pour vaincu» et je suis tout prêt à Tépouser. Le maréchal du camp demeura fort étonné des paroles de Tosilos et ne sut que lui répondre. •

Cependant don Quichotte s'arrêta au milieu de sa course» voyant que son ennemi ne se mettait pas en défense. Le duc était en peine et ne pouvait deviner cb qui empêchait le combat; mais le maréchal du camp lui ayant été dire ce que c'était» il on fut bien surpris^ et entra dans une extrême colère contre Tosilos , sans oser pourtant le témoigner. Pendant que cela se passait ainsi » Tosilos s'pprocha de Téchafaud» et dit tout haut à la dame Rodriguez : Madame» je consens dé me marier avec votre fille» et je ne prétends point avoir par procès ni combat ce que je puis avoir sans péril. Don Quichotte» qui l'entendit, s'approcha en mêroc temps des juges du camp et leur dit : Puisqu'il en est ainsi» je suis quitte de ma parole. Ce cavalier a pris le meilleur parti : qu'il se marie» à ta bonne heure» et qu^il jouisse en paix dos fruits de son repentir. Le duc» au même instant» descendit dans la place» et s'adccssa à Tosilos : iist-il vrai, lui dit-

il » que vous vous tenez pour vaincu » et que» pressé des remords de votre conscience , vous voulez épouser cette demoiselle ? Oui» monseigneur, rèponditTosilos, il en est ainsi. Ma foi, il fait fort bien» dit Sancho» car on dit : Donne au chat ce que tu avais à donner au rat» et te tire de peine. Tosilos se pressait de délacer son casque » et priait tristement qu'on lui aidât» parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il était serré danç ses armes. On le désarma promptement» et Rodrîguez et sa fille» le reconnaissant, se mirent à crier : Tromperie! tromperie! c'est là Tosilos, laquais de monseigneur le duc» qu'on a mis à la place du laboureur. Nous demandons justice de cette malice» et on ne doit point s<iuffrir cette trahison. Ne vous fâchez point» mesdames» dit don Quichotte : ce n'est ni malice ni tromperie; et s'il y en a» ce n'est point de la part de monseigneur le duc » mais de la part des enchanteurs» mes ennemis» qui» jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans le combat» ont changé le visage de votre partie en celui de ce laquais. Prenez mon conseil , mademoiselle» ajouta-l-il » parlant à la fille , et mariez-vous avec ce cavalier : car je vous réponds que c'est le même que vous demandez» et vous pouvez vous en fiera moi.

Le duc » malgré tout son dépit » ne put s'empêcher de rire des paroles de don Quichotte. En vérité» dit-il» tout ce qui arrive au grand chevalier de la Manche est si extraordinaire» que je n^aurai pas de peine à croire que ce n'est point ici mon laquais » mais pour ne vous y point tromper» différons le mariage de quinze jours» et mettons en lieu de sûreté ce personnage qui vous embarrasse. Peut être qu'il reprendra» dans cet intervalle» sa première forme : car l'animosité que les enchanteurs ont contre le seigneur don Quichotte ne peut pas toujours durer, et particulièrement quand ils verront que toutes leurs finesses et leurs transformations sont inutiles. Oh! vraiment^ monseigneur» dit Sancho» ces diables d'enchanteurs sont plus opiniâtres qu'on ne pense» et ils n'eu tiennent pas mon maître quitte à si bon marché : dans toutes les choses qui le regardent, ils font changement sur change-

rocnt^ celui-ci en celai-là, et celui-là dans un autre. Par la mordi, la mouche n'y a que voir. Il n'j a pas encore longtemps qu^îls changèrent un chevalier des Miroirs qa^l avait vaincu en la figure du bachelier Samson Carrasco^ qui est de notre village^ et le meilleur de ses amis ; mais de madame Dulcinée, notre maîtresse^ que croyez-vous qu'ils en aient fait? une belle paysanne de Dieu , sauf correction , plus laide et plus puante que le diable; et, par ma foi, je suis bien trompé si ce laquais n'est laquiis jusqu'à la fin de ses jours. Il en sera tout ce qui pourra^ ajouta la (illc deRodriguez 5 mais quoi que cesoit, celui-

ci qui me veut épouser, je le reçois de bon cœur : j'aime mieux ôtre la femme d'un laquais que la maitressc de qui que ce puisse être. Enfin tous ces discours n'empêchèrent point qu'on ne renfermât Tosîios , sous prétexte de voir ce que deviendrait la transformation prétendue. De raveu de tout le monde^ don Quichotte fut proclamé vainqueur^ et la plupart des spectateurs se retirèrent bien affliges de n'avoir pas vu les combattants se mettre en pièces, de môme que la populace est au désespoir quand on donne grAce à celui qu'ils s'attendaient à voir pendre.

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