CHAPITRE L
Comment don QiiîchoUft prit congé cîu tluc, et Je ce cfui lui arriva avec la belle Ahisidore,
demoiselle de la duel: esse.
Don Quichotte résolut de partir et demanda congé à leurs excellences. Ce ne fut pas sans témoigner du déplaisir que le duc y consentit. La duchesse donna h Sancho la lettre de sa femme, et, quand elle la lui eut fait lire : Qui aurait jamais cru, dit-il la larme à l'œil , que les espérances que mon gouvernement donnait h ma femme s'en iraient en fumée, et que je me verrais encore une fois à la quête des misérables aventures de mon maître? Mais il faut se cntïsolcr de tout, et encore suisjc bien aise de voir que Thérèse a fait son devoir en envoyant du gland à madame la duchesse. Si elle ne Feûi pas fait , je ne l'aurais jamais regardée de bon œil 5 et au moins ne dira-t-on pas que le présent viennent des monopoles que j'ai faits, puisqu'il vientde chez nous sans que j'en susse rien; et, encore qu'il soit petit, il fait toujours voir que nous ne somlucs point ingrats : car enfin à petit mercier petit panier. Si je n'ai rion perdu , je n'ai rien gagné ; ct^ hors la barbe et 1rs dents, me voilà comme ma mère m'a mis ru
monde. Voilà le discours que faisait Sau cbo le jour de son départ.
Don Quichotte voulut partir de grand matin ; et au lever du soleil , il parut tou armé dans la cour du château , dont les galeries étaient pleines de gens. Sancho était sur le grison avec sa mallette et son bissac , l'esprit plus content qu'on ne croyait, parce que l'intendant du duc lui avait donné deux cents écus d'or pour fournir aux frais de leur voyage, ce que don ^Quichotte ne savait point encore.
Tout le monde était là à regarder don Quichotte, lorsque la gaillarde Altisidore, jetant les yeux sur lui, lui dit à haute voix, et d'un ton amoureux et plaintif, les paroles suivantes :
Arrête, le plus dnr des rheTnliers errants !
llcliens ie mnv^i, quitte la scUc»
Sans latiçiicr en -^aiii les flancs,
De la lUJiigrc et lArlic linriJclIr.
Prends garde c^nc t;i ne fui< pas
Une viiure veiuineiue, Mai>iMn pt'lita^noaii qui s»» sauve en fis j)ra'?,
El quin^st ptiint brebis gjilense.
DON QOCHOTTE.
Hônstre , tu réduis aux abois La plut gaillarde erédUitti Que Diaoe ait vue en ses bois.
Ni Nénns dans sa grotte obscare.
Birèoe ingrat , Eoee fugitif, Barrabcis t'accompagne et t^elrangle tout vif!
Tu mas ravi , cruel, oui, oui, tu raan rayi
Un cœur plein d amoureuse rage ;
Et tu t'en es si mal serri ,
Qu'il ne peut serrir davantage.
Mais Toler trois cmlTes de nuit,
Et dérober ma jarretière.
Va , va te promener et tout ce qui sVnsuit :
Ce n'y t point là des tours à faire.
Tu m'as vole' mille soupirs , Et des soupirs ardents de brjise Non pas de languissants zëphj^rs.
Mais de vrais soufflets a fournaise.
Birèae ingrat, Enée iugitif , Barra bas t'accompagne et t'étrangle touf vif !
Qu'à jamais le pied-plat qui te sert d'écuyer
Laisse ton ame bourrelée ,
Sans mettre en son état prcuiier
Ta ridicule Dulcinée!
Qu'elle se ressente à jamais,
L'impertinente créature.
Des rigueurs de ton cœur, des maux que lu me faisi
De tous les tourments que j'endure!
Pour toi, que dans tes plus grands faits Tn n'aies que mal-aventure , Et qu'avec toi tous tes souhaits Soient bientôt dans la sépulture!
Biréne ingrat, Enée fugitif, Barrabas t'accompagne et t'étrangle tout vif!
De Séville en Espagne, et d'Espagne à Madrid ,
Puisses-tu courir jambes nues ,
Et de tout le monde maudit.
Etre lapidé parles rues!
Soîs>tu toujours sans matadors
Quand tu voudras jouer à l'ombre, Et de ta Dulcinée, au lieu du chien de corps,
N^embrasscr jamais rien que l'ombre!
Ne puisse* t-il bientôt rester Aucune dent dedans ta bouche, Et, quand tu voudras te gîter, N'avoir que la terre pour couche!
Biréne ingrat, Enée fugitif!
Barrabas t'accompagne et rentratne tout vif!
Pendant qae la belle Altisidore faisait ses lamentables plaintes^ don Quichotte eut toujours les jeux attachés sur ellc^ Pécoutant attentivement^ mais^ au lieu de lui répondre^ il se tourna vers Sancho^ et lui dit : Ami Sancho^ dis-moi la yérité, je t'en prie : emp<»rtcs-tu les trois coiffes de nuit et les jarrclièrcs dont cette amoureuse demoiselle se plaint ? Pour les coiffes de nuit^ oui^ répondit Sancho; mais pour les jarretières, autant que j^cn ai dans l'œil. La duchesse, qui n'avait point été avertie de ceci, fut tout élonnéc de la li-
berté d' Altisidore ; car, qaoîqu^dle la connût pour une fille plaisante et assez vive, elle ne croyait pourtant pas qu'elle le fût jusqu^à ce point, et elle en fut d'autant plus surprise quMIc n'avait pas été prévenue du tour qu'elle faisait à don Quichotte. Pour le duc, à qui le jeu plaisait, il fut bien aise de Faug^enter. En vérité, seigneur chevalier, dît-il à don Quichotte, cette action n'est nullement de bonne grâce , et surtout après le bon accueil que je vous ai fait dans mon château ; cela marque une bassesse de cou* rage qui est bien contraire à ce que la renommée publie de vous. Rendez tout à l'heure les jarretières de cette demoiselle, sinon nous en viendrons vous et moi aux mains ; et dès à présent je vous défie, sans craindre que les enchanteurs fassent ici de leurs métamorphoses.
A Dieu ne plaise, monsieur, répondit don Quichotte , que je tire l'épée contre votre illustrissime personne, de qui i'^ai reçu tant de faveurs et de grâces! ?our les coiffes de nuit, je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a; mais pour les jarretières , ni lui ni moi ne les avons vues, et que cette belle demoiselle les cherche bien dans sa toilette, elle les trouvera sans doute. Monsieur le duc, je ne suis point un fripon, ni n'ai, Dieu merci, l'ame assez basse pour le devenir ; et cette demoiselle parle, comme on le voit qssez, avec le dépit d'un cœur amoureux que je n'ai jamais pensé à enflammer : ainsi je n'ailpoint d'çxcuse à lui faire, ni à votre excellence non plus, et je vous supplie très humblement d'avoir meilleure opinion de moi , et de me permettre de continuer mon chemin. Continuez -le, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et la fortune vous puisse accompagner si bien, que nous recevions tous les jours des nouvelles de vos grands exploits! Allez à la bonne heure : aussi bien votre présence n'est pas un remède aux blessures que Pamour a faites à ces demoiselle. Four celle-ci , je la châtierai si bien, que je ne crois pas qu'elle soit aussi imporlincntc à l'avenir. 0 valeureux chevalier, tria alors Altisidore, pour toute grâce, fkis-moi celle d'écouter encore deux mots ; Je te demande pardon de l'avoir accusé du lar-
cin des jarretières ^ je te fais réparation d'honnear, car je les porte à Theure qu il est : mais je sais si étourdie^ que je fais comme celui qui cherchait son âne pendant qu^il était dessus. Ne tous Tavais-je pas ditj monsieur? dit Sancho. C'est bien à moi y oui y quUl faut s^adresser pour receler un larcin ; ils Vont bien trouvé le re-
celeur. £h ! par ma foi ! si j'avais touIu volcr^ n'étais-je pas à même dans mon gouvernement? Don Quichotte se baissa de bonne grâce sur les arçons^ faisant une grande révérence au duc et h tous les assistants^ et^ tournant bride^ il sortit du château pour prendre le chemin de Sarragosse.
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