‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 80 sur 136 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Comment don Quichotte rencontra aventarcs snr aventures, et en si grand nombre , qu^il ne savait

de quel côte' se tourner.

Don Quichotte se voyant en campagne^ libre et à couvert des importunités d'Altisidore» se trouvait dans son centre^ et tâchait de renouveler en son cœur une vive ardeur de chercher les aventures ^ et d'exercer plus que jamais la profession de la chevalerie. La liberté^ dit-il à Sancho^ est le plus grand présent que le ciel ait fait aux hommes; tous les trésors qui sont dans les entrailles de la terre, ni tous ceux qu'enferme la mer dans ses vastes et profonds abimes, n'ont rien qui lui soit comparable. On hasarde la vie pour la liberté aussi bien que pour l'honneur, et la servitude est le plus grand de tous les maux. Tu es témoin, ami Sancho, des délices et de Tabondanco qui se trouvent dans ce château d'où nous venons de sortir^ et qu'il 7 a de quoi flatter les plus difficiles ; mais , pour moi , je t'avoue qu'au milieu de ces banquets somptueux, avec Texcellence de tous ces breuvages exquis, je m'imaginais être resserré dans les bornes bornes étroites de la faim. Cette abondance de toutes les choses était pour moi comme une indigence de tout; je ne trouvais que de ramerlumc dans l'assaisonnement de tant de viandes ; j^étais dans une inquiétude perpétuelle surdesli (s si mous, et la volupté, qui se mêlait partout, m'était insupportable : car, après tout, je ne jouissais point de ces choses avec la même liberté que si elles eussent été â moi^ et

l'obligation qu'on a de se ressentir d'un bienfait est un lien serré de mille nœuds qui ne laissent jamais l'ame libre. Heureux celai à qui le ciel a donné da pain, et qui n'est point obligé dlcn témoigner de la reconnaissance à d'autres qu'au ciel même ! Avec tout cela , monsieur, inter-* rompit Sancho, nous ne saurions pas nous empêcher d'avoir obligation des deux cents écus d'or que m'a donné l'intendant de monseigneur le duc, et que J6 porte ici daus une bourse au devant de l'estomac, comme une relique contre la nécessité, et un cataplasme qui préserve des accidents qu'on rencontre à toute heure : car pour un château où l'on fasse bonne chère, on trouvera cent hôtelleries où l'çn sera roué de coups.

Pendant qu'ils discouraient, ils se trouvèrent insensiblement dans une forêt qui s'écartait du chemin, et don Quichotte, sans y prendre garde, se sentit enveloppé dans des filets de fil vert, qui étaient ten<dus entre des arbres : Sancho, dit-il, si je ne me trompe, voici une des plus nouvelles aventures qu'on puisse imagine»: : je jurerais que les enchanteurs qui me poursuivent ont résolu de m'empêtrer dans ces filets et d'arrêter mon voyage, pour venger Allisidore de la rigueur que j'ai pour elle; mais ils se tromperont avec toutes leurs ruses; et quand ces filets se« raient, aussi bien qu'ils ne le sont pas.

tissas avec do durs dinmanls , et plus forts que ceux que le jaloux dieu du l'eu forma pour envelopper Vénus et Mars, je les romprais avec la même facilite que s^'ils n^étaiont que de faibles joncs ou,d'cloupes. Eu disant cela, il allait tout rompre et passer outre, quand il vit sortir de l'ë paisseur du bois deux fort belles berbères, au moins velues de môme, avec colle diffcrcnce que leurs habits étaient de brocart d'or et très riches^ elles avaient les cheveux pendants en mille boucles avec des guirlandes entrelacées de laurier , de myrte et de quantité de fleurs, et ne paraissaient pas avoir plus de quinze à seize ans. Cette rencontre de don Quichotte et de bergères , si peu attendue des deux côtés, surprit également les uns et les autres et les retint quelque temps dans le silence. Enfin une des bergères le rompit en disant à don Quichotte : Arrêtez-vous, seigneur chevalier, et ne rompez .point ces filets que nous n^avons fait tendre que pour nous divertir, et non pas pour vous dresser quelque piège; et comme je m'^imagine bien que vous voudriez savoir quel est notre dessein et qui nous sommes, je vais vous le dire en peu de paroles :

Dans notre village, à quelque lieues d'ici, où il j a beaucoup de gentilshommes riches, on a fait une partie entre plusieurs personnes de même famille pour venir se divertir en cet endroit, un des plus agréables de tous ces environs, représentant entre nous une nouvelle Arcadie pastorale, les jeunes gens vêtus en bergers, et les demoiselles en bergères. Nous avons pour cela appris par cœnr des vers de pastorales, les unsdeGarcilasso, et les autres de ce grand Camoëns, poète portugais, qui les a composes en sa langue. Nous ne sommes ici que d'hier; nons avons fait dresser des tentes sous les arbres, au bord d'un ruisseau qui arrose tous les prés d^alenlour; et la nuit passée on a tendu ces filets pour prendre de petits oiseaux qu'on fait donner dedans t force de crier. Si vous voulez, monsieur, être des nôtres, vous serez le bienvenu, et vous êtes assuré que toute la compagnie en aura de la joie aussi bien que nous, car la mélancolie n'entre point ici. En vérité, ma belle demoiselle, répondît don Quichotte, je ne

crois pas qu'Actéon fût plus surpris lorsqu'il vit inopinément au bain la déesse Diane, que je l'ai été en rencontrant votre beauté. Je loue extrêmement le dessein que vous avez de passer le temps si innocemment, et je vous rends mille actions de grâces de vos obligeantes offres. Si vous me jugez capable de vous rendre quelques services, vous n'avez qu'à commander avec assurance d'être promptcnient et exactement servie, car ma profession est de fuir Pingralitude et de faire du bien à tout le monde, et particulièrement aux personnes de votre sexe, de votre qualité et de voire grand mérite; et je ne crains pas de vous dire que, si ces filets, qui n'occupent qu'un petit espace, étaient répandus sur toute la surface de la terre, j'irais me faire un passage en de nouveaux mondes, plutôt que de rompre l'instrument de vos piaisirs. Vous n'en douterez peut-être pas quand vous saurez que celui qui vous parle est don Quichotte de la Manche, si jamais ce nom est parvenu à vas oreilles. Eh I mon Dieu! ma chère sœur, s'écria l'autre bergère, eh I quelle bonne fortune! Vois-tu bien ce monsieur là? c'est le plus vaillant, le plus amoureux et le plus honnête cavalier qui soit au monde, si l'histoire qui court de sa vie ne ment point. Je l'ai lue, cl je gage que ce bon homme qui est là av(c lui est Sancho Pança, sou écuyer, le plus plaisant homme qu'on puisse voir. Vous ne vous trompez pa?, mademoiselle, répondit Sancho: c'est moi-même qui suis ce plaisan t et cet écuyer que vous dites, et ce monsieur est mon maître, le même don Quichotte de la Manche qui est historié dans un livre, t^t-il vrai, ma chère amie? dit l'autre bergère. Ah ! vraiment, il faut les prier de demeurer avec nous; toute la c<m]pagnie sera ravie de !es voir. J'en avais dèjn entendu raconter tout ce que lu m'as dit, et on ajoute encore que monsieur le chevalier est le plus lidèle et le plus amoureux du monde, et que sa maîtresse esl une madame Dul cinée du Toboso, qu'ils assurent être la plus belle de toute l'Kspogne. On a raison de le dire, ajouta don Quichotte, si toutefois votre beauté ne lui en dispute point l'avantage; mais, mes belles demoiselles, ne perdez point de temps à me vouloir

relonîr, parce que. les devoirs précis auxquels ihd profession m'engage, ne me perinellent pas de reposer en aucun endroit. Il achevait ces mots , lorsque arriva le frcrc d'une dé ces demoiselles, vtHu aussi en berger, galamment ctrichenient comme elles: et sa sœur lui ayant appris qu'il voyait là le valeureux don Quichotte de la Manche y avec Saneho son écnyer, dont il avait déjà lu l'histoire^ le jeune berger fit un grand compliment à donQuicholte, et le pria avec tant d'instances de les vouloir accompagner à leur tenle^ que le chevalier ne put le refuser. En môme temps , oD entendit la huée et mil!e oiseaux différents, trompés par la couleur des filets, tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter. Tous les chasseurs s'assemblèrent en cet endroit , et il y accourut plus de cinquante personnes diversement habillées en bergers et en bergères, ^li, ravies de savoir que c^élait là don Quichotte et Saneho^ dont l'histoire courait déjà partout, les emmenèrent aussitôt vers ies tontes, où le dîner éfaitprét et servi. On força monsieur le chevalier de prendre la place d'honneur, ce qu'il ne fit qu'avec beaucoup de répugnance et de modestie; et, tant que dura le dîner, il n\ avait personne qui n'eût les yeux sur lui, et qui ne fût plein d'admiration. Apres qu'on eut desservi, don Quichotte, regardant honnêtement toute l'ast^emblée , dit n hante Toix et d'un ton grave : Le plus grand péché de tous, à mon sens, est Fingralitudc, malgré le sentiment de plusieurs, €|ui prétendent que cVst l'orgueil j mais ce qui apiHiie mon opinion, c'est qiiol'enler est plein d'ingrats , et on ne le dit pas des autres. Depuis que j'ai Tiisage de la raison , j'ai toujours évité de me noircir de ce crime, et, lorsque je ne puis recon naître ies biens qu'on m'a faits par d'autres biens, je paie autant que je puis de Lonne volonté; et , pour marquer ma reconnaissance, je les publie devant toiUle inonde ; car quiconque publie un bienfait reçu témoigne quM ne tient pas à lui qu'il lie le récompense. Messieurs, vous m'avez fait toutes les honnêtetés possibles et le meilleur accueil du monde; et, ne pouvant vous témoigner une reconnaissance ^•gale à tant de biens , je vous offre ce que

je possède , c^est à dire que je veux soutenir deux jours entiers , au milieu d« chemin qui conduit à Sarragosse, que ces bergères déguisées sont les plus belles et les plus courtoises demoiselles de TUnivers , excepté pourtant l'incomparable Dulcinée du Toboso, l'unique dame de mes pensées, ce qui soit dît sans offenser personne.

Don Quichotte se tut après ce beau discours ; et Saneho, prenan t la parole avant que qui ce soit eût le loisir de répondre : Est-il possible? s'écria-t-îl, qu'il se trouve au monde des gens assez hardis pour dire que mon maître est fou. Dites-moi, messieurs et mesdames , y a-t-il curé de village, si savant cl si habile qu'il soit , qui puisse mieux parler que vient de le faire monseigneur don Quichotte, ni de chevalier errant avec toutes ses rodomontades qui ose offrir ce qu'il a offert? Don Quichotte se retourna brusquement vers Saneho, et le regardant avec des yeux pleins d'indignation et de colère : Scraîl-il possible , ô Saneho ! lui dit-il , qu'il y ertt qui que ce soit sur terre qui fût a.ssez fou do nier que vous êtes un étourdi et un sot plein de malice? QuîVous. fait assez hardi? monsieur l'impertinent, pour vous mêler de CCS affaires, et rechercher si je suis fou ou sage.' En voila assez, et vous m'entendez bien ; allez-vous-en seulement seller Rossinante, et j'irai effectuer ce que j'ai promis ; et, comme j'ai la raison de mon côté, comptez pour vaincus tous ceux qui auront l'audace de ,Si)ulenir le contraire. A ces mots , il se leva de table en furie, laissant les assistants tout émerveillés, et sans trop savoir que juger de sa lolieou de sa sagesse. Ils le prièrent de ne vouloir point pou>ser le défi plus avant , disant qu'ils savaient assez qu'il n'était pas inférât, sans qu'il leur en donnât de semblables preuves , et que , pour sa réputation , il n'avait pas besoin de signaler davantage sa valeur, après ce qu'en disait son histoire. Ces in stances n'ébranlèrent point la résolution de don Quichotte ; il monta sur Rossinante, et embrassant sou ècu, la lance au poing, il alla se plaeer au milieu du grand chemin , suivi de Saneho et de toute la troupe des bergers, qui voulurent voir quel serait le succès d'un dessein si téméraire. S'étant donc j^Ucijgç^^ route.

comme je Fai dit , il poussa daus l'air les paroles saivantes : 0 vous aalrcs passants, qai que yous sojez , chevaliers errants , êcu}crs, grns de pied el de cheval, qui passez ou qui devez [lassiT ces deux joursci par ce chemin , saahez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est ici pour soutenir que les.njrophes qui habitent ces prairies et ces bocages surpassent en beauté et en courtoisie toutes les beautés de la terre , excepté la maîtresse de mon ame, Dulcinée duToboso y ei quiconque voudra dire le contraire , il D^a qu'à venir , je suis ici pour l'attendre. Deux fois il répéta les mêmes paroles , et il ne fut pas une fois entendu d'aucun chevalier errant.

Cependant la fortune, qui voulait seconder ses desseins, fit passer, quelque temps après , un grand nombre de gens à cheval , marchant tous en troupe et en grande hâte , et la plupart portant des lances. Ceux qui c(dient avec don Quichotte ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils s'écartèrent un peu loin, jugeant qu'il j avait quelque danger à demeurer sur la route. Le seul don Quichotte les attendit de pied ferme avec un courage intrépide, et Sancho se mit derrière lui , se couvrant de Rossinante. Les cavaliers arrivèrent, et celui qui était à la tète commença à crier à don Quichotte : £h I que diable ne t'6tes-tu donc du chemin , misérable! veux -tu que ces taureaux te mettent en pièces ? Canailles , répondit

don Quichotte, ▼rainent vous avec bien trouvé celui qui s'^épouvante pour des taureaux 1 Confessez , méchants , confessez que ce que j'ai publié ici est véritable, ou prépare/- vous à me comhatlre. Cethomme n'eut pas le loisir de repiquer , ni don Quichotte de s'ùter du chemin, œ qu'il ne voukit pas non plus; une grande troupe de taureaux et d'autres bceufs avec ceux qui les conduisaient heurtèrent notre cavalier et son écu^yer, renTcrsèrent honmie et cheval et leur passèrent sar le ventre 9 les laissant moulus et froissés, comme on peut se Timaginer. Don Qui* chotte se releva brusquement, mais tout étourdi de sa chute , et , bronchant à chaque pas , commença à courir après le troupeau téméraire , criant de tonte sa force : Arrêtez, canailles , attendez ; c'est un seul chevalier qui vous défie , et qui n'est pas ojiuroeur à faire un pont d'or à l'ennemi qui fuit. Don Quichotte ne fut pas entendu, ou personne ne fit cas de ses menaces, et, le troupeau s'éloignant toujours, le chevalier, las et froissé, et encore plus fâché de perdre sa vengeance , fat contraint de s'asseoira terre, en attendant Sancho , qui arriva bientôt avec Rossinante et le grisou , tous deux si foulés, qu'ils avaient bien de la peine à se soutenir.Nos aventuriers montèrent à cheval, et, tout honteux de cette impertinente aventure, ils suivirent leur chemin , sans prendre congé des bergers de la nouvelle Arcadie.

l.list^-yi-t^tii'i-l-fi^t'ii-l'tii^^

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